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Lundi 5 mars 2007

Ces dernières semaines, comme pendant toutes les campagnes électorales, on entend beaucoup parler de sondages. Ségolène Royale gagne 2,5%, elle remonte, Bayrou quant à lui s’envole, etc. Et inévitablement, surtout depuis le 21 avril, on entend en réponse « de toute façon les sondages c’est pipeau et compagnie ».

 

En tant qu’étudiante de l’ENSAE (Ecole Nationale de la Statistique et de l’Administration Economique), je souhaiterais expliquer le sujet aux néophytes, pour assainir le débat politique à ce sujet, et que les sondages ne soient plus cités/critiqués à tort et à travers.

 

Les sondages sont-ils fiables ?

Si l’on demande à quelqu’un s’il aime les yaourts de la marque X, ou le nouveau film de Brian De Palma, il va vous répondre franchement. Vous réunissez et « redresser »[1] les résultats et vous avez un résultat à une marge d’erreur prêt. Par exemple 20% des Français aiment les yaourts de la marque X, à plus ou moins 5%. Cela permet de se faire une idée de la taille du marché de la vente de yaourts.  

 

Il est important de noter que les sondages étant fondés sur des théories mathématiques solides d’une représentation fidèle de ce qu’on aurait obtenu en interrogeant toute la population française (à la marge d’erreur près).  

 

Pourquoi alors les sondages d’intentions de vote se trompent-ils souvent ?

Si les sondages commerciaux, comme nous venons de le voir, peuvent être fiables, il en va autrement des prévisions de vote. Pourquoi ? Deux raisons expliquent les difficultés des instituts de sondage en cette matière :  

 

  1. Les gens changent d’avis
  2. Ils mentent

 

1. Le fait d’aimer ou de ne pas aimer un yaourt ou un film est quelque chose d’assez stable. De toute façon, même si les « préférences des consommateurs » se modifient légèrement et mettons que ce ne soit plus 20%, mais 17% des Français qui aime tel ou tel produit, cela n’a pas de conséquences dramatiques. Au pire on aura surproduit un peu. Mais si Jospin fait 17% et pas 20% et que Le Pen a un score de 18% et pas 15%, les conséquences sont bien plus importantes.

 

Ce que les gens pensent voter maintenant n’est pas forcément ce que les gens voteront dans 2 mois, ou même quelques jours. Certains n’ont d’ailleurs pas la moindre idée de ce qu’ils vont voter et ne se décideront que dans l’isoloir. Heureusement d’ailleurs sinon l’engagement politique et les campagnes électorales n’auraient plus de sens.

 

Les sondages ne sont que le reflet de ce qui se passerait si les gens entraient dans l’isoloir au moment où on les interroge. Ce n’est pas ce qui se passera au premier tour. C’est d’ailleurs pour cette raison que les sondages sortie des urnes sont si fiables et que l’on peut savoir une minute après la fermeture des bureaux des votes qui a été élu : les sondeurs interrogent les électeurs au moment où ils votent, et n’interviewent que les gens qui ont effectivement votés.

 

2. Les gens mentent. Il est difficile, même à un enquêteur au téléphone de dire « Oui je vote Le Pen. Les noirs et les arabes dehors. » (Je caricature un peu). Le vote frontiste est donc sous-déclaré par rapport à celui des autres parties.

 

Les sondeurs, qui connaissent cet effet, corrigent donc les résultats. Comment ? À l’aide des enseignements tirés des élections précédentes. On sait par exemple qu’en l’année n, Le Pen a eu un score de 14%, alors que seulement 7% des sondés déclaraient avoir l’intention de voter pour lui. L’élection suivante, les proportions étaient de 8%/17%. Les instituts de sondages en ont conclu qu’il faut multiplier les intentions de vote pour Le Pen par un coefficient proche de 2. On voit bien les limites de ce genre de raisonnement. Que se passe-t-il si les Français changent de comportement et n’ont plus honte de déclarer le vote d’extrême droite ? Comment les sondeurs peuvent-ils anticiper cet effet ? Quel coefficient appliquer à Monsieur de Villiers ? Ces questions restent ouvertes.

 

Comment les instituts de sondages parviennent-ils à nous donner des chiffres censés refléter toute la population française en interrogeant 1013 personnes ?

Parfois, lorsqu’on lit le résultat d’un sondage dans la presse, on voit une petite mention au bas du tableau précisant « sondage réalisé par entretiens téléphoniques sur la base d’un échantillon de 1013 individus. 

 

Première porte ouverte à enfoncer : plus l’échantillon interrogé est faible moins les résultats sont solides (ie plus la marge d’erreur est importante). Si on interroge très peu de personnes, on va avoir une marge d’erreur très importante, et vis versa. A la limite en interrogeant un échantillon constitué de tous les votants, on aura une marge d’erreur de 0% (n’est-ce pas d’ailleurs ce que l’on fait lorsqu’on dépouille, on interroge tout le monde ?). Or me direz vous, 1013 personnes ce n’est pas beaucoup. Et une marge d’erreur importante, cela peut être un vrai problème. Supposons que Ségolène Royal ait un score de 24% et Bayrou de 20% à plus ou moins 5%. On ne peut pas savoir, même s’il s’agissait d’un sondage sorti des urnes, qui passe au second tour. De ce fait les sondeurs essayent d’avoir une marge d’erreur faible, proche de 1 à 2%.

 

Pour réduire la marge d’erreur en interrogeant peu de personnes, les sondeurs utilisent la « méthode des quotas » (cela coûte cher d’interroger beaucoup de monde). Cette méthode consiste à prendre une représentation du corps électoral et à interroger un échantillon correspondant à cette représentation. Par exemple on sait que les femmes votent plus que les hommes, disons que la répartition est de 55% de femmes et de 45% d’hommes dans les votants. Il faut aussi que l’échantillon comporte 55% de femmes et 45% d’hommes. De même pour le poids des différentes classes d’âge, pour la plus grande participation des plus diplômés… Cela permet –pour des raisons que je n’expliquerais pas ici- d’interroger peu de personnes tout en gardant des résultats un peu près fiables.

 

Première remarque à ce sujet : Que se passe-t-il si des individus qui n’avaient pas l’habitude de voter (les jeunes de banlieue, les Français de l’étranger…) se mettent à se rendre aux urnes ? Comment les sondeurs prennent-ils en compte cet effet ? Là encore la question reste ouverte.

 

Deuxièmement cette méthode explique aussi pourquoi il ne faut pas donner crédit au site Internet de type « votez2007.com », sur lesquels les internautes se connectent puis votent. Pensez-vous vraiment que l’individu moyen qui fait la démarche d’aller voter en ligne correspond au votant moyen du dimanche ? Il a un niveau de diplôme et de revenu plus élevé, est plus souvent un homme… Le moins que l’on puisse dire c’est que l’échantillon est biaisé ! Les résultats de ces « pseudo sondages » ne reflètent que les résultats d’une élection à laquelle seuls les visiteurs de ce site prendraient part.

 

En réalité la méthode idéale consisterait à choisir parfaitement au hasard des individus dans la population française, à les interroger (et à les forcer à répondre) puis à corriger les résultats à l’aide de la méthode des quotas. Or aucun institut de statistiques privé ne peut faire ça (seul l’INSEE peut). Dans les faits ces instituts privés interrogent les gens par téléphone, donc n’interrogent que les gens possédant un téléphone et étant présent à leur domicile au moment de l’appel. Cela peut paraître anodin, mais cela écarte les étudiants qui ne vivent pas chez leurs parents (ils ont un portable pas de fixe), les gens qui travaillent pendant la soirée quand les coups de fil sont passés…

 

Pour conclure ce très long post, je dirais qu’avant de critiquer un sondage, il faut connaître les circonstances exactes de sa réalisation, car un sondage bien fait peut être tout à fait informatif. Si un candidat est crédité de 1% des intentions de vote, malgré toutes les limites évoquées dans ce post, il est peu probable qu’il fasse 30%.

 

Une fois de plus on doit se souvenir que les résultats qu’on nous donne à la télévision à 20h01 le soir des élections sont faits à l’aide de ces méthodes statistiques si souvent décriées. Or ces sondages à la sortie des urnes se trompent rarement. Au pire des cas les sondeurs déclarent « on ne peut savoir à l’aide des données actuelles, il faut attendre le dépouillement complet des bulletins » (comme lors des élections américaines Bush/Al Gore).

 

Voilà j’espère que j’aurai un peu éclairé les lecteurs qui m’ont lu jusqu’au bout. N’hésitez pas à me poser des questions !


 

 

[1] J’explique un peu les techniques de ces techniques de redressement dans ma deuxième et troisième question

par Patricia Perennes publié dans : Questions de société
Mercredi 24 janvier 2007
L'Abbé Pierre a passé toute sa vie à militer aux côtés des mal-logés. Il a également lutté avec les sans-papiers. Alors que la France rend hommage cette semaine à cet homme, nous publions comme chaque mercredi un comparatif "projet contre projet". Nous avons souhaité traiter d'un thème qui soit en rapport avec cette actualité : nous avons publié la semaine dernière notre comparatif sur le logement. Aujourd'hui le thème traité est l'immigration.

Vous pouvez lire le comparatif ici. En voici la synthèse :

La France est une terre d’accueil, une terre d’immigration. Notre pays a bâti son histoire sur la rencontre de peuples que tout opposait. C’est ce qui fait la richesse de notre langue, de notre patrimoine, de notre culture. Mais le contact avec « l’autre » n’est jamais facile. Si au début du XXeme siècle  les affrontements entre Italiens et Français se soldaient par des morts dans le Sud de la France, le début du XXIeme siècle est marqué par un regain de xénophobie et de racisme, principalement dirigés contre les immigrés africains et leurs descendants. Le 21 avril 2002 n’en est qu’une illustration. La gestion de l’immigration tient donc une place importante dans le débat public français. Certaines propositions des partis de gouvernement se ressemblent : rationalisation de l’administration en charge des questions migratoires, partenariats avec les pays d’origine, … Cela se comprend parce que ces partis ont en commun des principes républicains et qu’ils suivent les orientations fournies par l’UE. Mais au-delà de ce socle commun on peut lire de vraies différences entre des projets qui brassent du vent et d’autres qui visent à définir des marges de manœuvre pour préparer l’action.

 

A l’extrême gauche, les collectifs antilibéraux pour une candidature unitaire mettent en avant « le respect absolu de la dignité » et les « principes de développement », propres à éclairer l’action mais qui ne peuvent en assurer le réalisme.

Le FN, lui, au-delà de modifications cosmétiques, maintient sa « préférence nationale » qui, en fait de préférence, est un ostracisme pur et simple (un racisme ? – du moins, la crispation xénophobe est palpable dans le discours de Le Pen : le mot immigration est le premier réellement porteur de signification qu’il prononce dans son discours incantatoire et incohérent).

Le programme de François Bayrou sur l’immigration est la preuve de ses difficultés à aller au-delà d’un sempiternel apitoiement. L’UDF refuse de revenir sur les lois Sarkozy, et fait sienne la formule d’immigration « subie ». Cependant François Bayrou essaye de se démarquer de l’UMP et rejette le principe d’immigration « choisie » : selon lui la France ne doit pas aller chercher de la main d’œuvre à l’étranger car elle compte déjà 4 millions de chômeurs. Pas d’immigration choisie donc, et pourtant l’UDF propose de permettre aux médecins, ingénieurs, techniciens, de faire l’aller-retour entre l’Europe et leur pays d’origine : il s’agit donc de choisir certaines catégories professionnelles auxquelles on attribue des privilèges, mais ce n’est pas de l’immigration choisie … L’UDF, ou comment réinventer ce qui l’a déjà été par Sarkozy !

 

L’UMP, se focalise sur « l’immigration choisie » et la multiplication de modalités incitatrices et punitives. Les mesures sur les étrangers et l’immigration apparaissent à plusieurs reprises dans le programme de la droite, souvent sans beaucoup de cohérence. Il apparaît difficile de voir dans le discours de l’UMP la marque d’une bonne compréhension des problématiques : l'UMP est dans l'inflation des propositions, incapable qu’elle est de maîtriser sa propre action lors des 5 dernières années, et incapable de tirer les leçons du passé. La droite française croit que les flux migratoires peuvent être gérés comme les flux de marchandises ou les flux financiers : on parle ainsi de « plafonds selon les différentes voies d’entrée », on met en place la traçabilité du produit avec les visas biométriques ! Pour éloigner les clandestins, il suffit selon l’UMP de leur refuser un titre de séjour pendant les 5 ans qui suivent la reconduction. Entre cynisme et naïveté, le programme UMP représente un vrai danger pour notre pays.

 

Contre la haine du FN, et les mesures de surveillance de l’UMP, le PS, lui, s’engage autour de trois axes majeurs : une immigration basée sur un projet migratoire individuel, un accueil de qualité pour une intégration ou une cohabitation réussie, et l’établissement de partenariats justes avec les pays d'origine. La proposition de multiplication des possibilités d’aller-retour représente une avancée considérable. Service civique universel accessible aux étrangers, droit de vote aux élections locales, mais aussi fermeté contre le travail clandestin et les filières d’immigration clandestine, le projet socialiste se situe du côté de la modernité.

par Section socialiste de Sciences-Po publié dans : Questions de société
Mercredi 13 décembre 2006

Le mot est sur touts les lèvres : réalisme. Il faut être efficace, concret, pertinent. La couleur des choix politique semble avoir depuis longtemps perdu tout éclat. J’ai trop souvent l’impression que notre génération est inquiète parce qu’orpheline. Orpheline d’idéologies. L’idéal est là, certes, et c’est le même pour tous : le bonheur. Mais que sont devenues ces chimères pour lesquelles on se passionnait avant nous ? Ces rêves que l’on chérissait ou que l’on abhorrait avec tout autant de vigueur…Qu’était l’idéologie ?
Un repère : le droit et solide chemin balisé par des hommes de connaissances.
Un dogme : une cathédrale d’idées cohérentes avec comme voûte sa propre vision du monde à laquelle on adhérait avec foi.   
Chez nos sociétés occidentales, l’idéologie a disparu avec Gorbatchev. Le marxisme, léninisme, trotskiste, guesdisme ou socialisme de grand-papa n’existent plus. Comme des religions dont on aurait tué le Dieu, elles s’éteignent peu à peu. Et les alter mondialistes ? Les néo-trotskistes de la LCR ? Les sociaux-démocrates ? La liste est longue, mais aucun de ces mouvements n’a et n’aura jamais de stature dans les mentalités. Ses militants y adhèrent par unique choix rationnel, ou au contraire par méconnaissance des réalités. Il n’y a plus de machine à rêve qui, par le génie fécond d’un intellectuel, pourrait concrètement changer nos sociétés par des choix économiques, politiques et métaphysiques cohérents. Il n’y a plus d’idéologie. Et à droite ? Il existe un modèle : le système libéral. Avec le temps sans cesse complexifié et remis en cause, c’est le seul type d’organisation sociétale que nous pouvons concevoir aujourd’hui, et d’ailleurs c’est celui dans lequel nous vivons. Il a ses propres valeurs, ses grands noms, ses théories…Mais il lui manque un aspect affectif, qui ferait adhérer les hommes par foi et non par individualisme rationnel : le système libéral porte en lui les germes de l’abstention, de l’oligarchie, et de l’aristocratie du gouvernement représentatif. La liberté est son horizon, l’égalité son entrave.
Alors, qu’avons-nous, pauvres socialistes, mis à part ce constat ? Ségolène Royal ! Curieusement, si elle ne fait pas l’unanimité, c’est pour une raison bien plus profonde que ses simples choix politiques. C’est que, comme Nicolas Sarkozy, elle fonde inconsciemment sa légitimité politique sur une « méthode ». La déontologie prend le pas sur l’idéologie. Ce n’est désormais plus la vérité absolue qui compte, mais la somme de toutes les petites vérités techniques qui peuvent, avec le temps, entrer en contradiction, comme un million de choix rationnels conduisent systématiquement à un système absurde.
Les constants rappels aux « valeurs » et « principes », qui finalement recoupent en grande partie les idéaux républicains, confirment ce manque affectif d’idéologie. Comme si, là aussi inconsciemment, notre candidate cherchait, sans pouvoir les identifier, des repères pour la guider. Parce qu’avec une méthode, si l’on est sûr de mettre un pied devant l’autre, on ne sait pas où l’on va…
Laissons donc faire dans l’urgence ce qui doit être fait, mais n’oublions pas que nos incohérences diverses (bien trop nombreuses…) n’ont comme origine qu’un manque structurel. Gérer l’immédiat est une chose, construire le futur a priori en est une autre…

Jean-Michel Charles

par Section socialiste de Sciences-Po publié dans : Questions de société

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