« C'est au gouvernement, à partir de ces indications très fortes qui ont été données dans le droit fil des engagements pris, de mettre en oeuvre, de
préciser les modalités qui seront bien sûr discutées et votées par le Parlement ». Vous vous demandez qui a bien pu proférer une phrase tellement dénuée de sens que même
Jean-François Copé n’aurait pas osé la prononcer ? Eh bien la nouvelle porte-parole du gouvernement, Christine Albanel, essayant de justifier les pantalonnades répétées du cabinet du Président de
la République, pardon, du gouvernement et du chef de la majorité présidentielle, pardon, du Président de la République, Nicolas Sarkozy, hier.
Ce dernier a promis une rétroactivité de la déductibilité des intérêts d'emprunts des ménages. Restant peu claire dans ses modalités, elle s'appliquerait à tous les emprunts en cours, et pas
seulement à ceux contractés après le 6 mai.
J’aimerai d'ailleurs savoir comment M. Woerth peut prétendre qu’il n’y a pas eu cafouillage, alors qu’il disait il y a quelques jours, dans un grand élan de réalisme
financier, le contraire de ce que son « patron » (nouveau langage fillonesque) a dit hier. Sans parler des déclarations de Christine Boutin, Ministre du Logement. Au final, peu importe le
périmètre exact de cette mesure. Je défie d’ailleurs quiconque de me dire de quoi il en retourne exactement. Réfléchissons aux conséquences macroéconomiques d’une telle mesure.
1. Une mesure doublement inefficace et injuste :
- Un constat de base douteux : la France a-t-elle besoin à ce point d'être propriétaire ?
* Le problème tout relatif de la "France propriétaire" : 58% des Français sont actuellement propriétaires. On peut considérer qu’il s’agit d’un problème mais pas si aigu que cela
quand on sait que seulement 42% des Allemands ou 53% des Hollandais ou des Suédois par exemple possèdent leurs logements. Seuls l’Italie et l’Espagne, en vertu d’une tradition de propriétaires,
ont des taux largement supérieurs (proches des 80%). Donc ne dramatisons par le problème. Surtout quand l’on sait que celui d’un simple accès au logement est bien plus
aigu (600 000 personnes selon les mesures les plus optimistes), sans parler des 3 millions de Français mal-logés. Et ce ne sont pas des déductions d’intérêt qui vont les aider à
financer leurs logements.
* Dans le flou intégral, essayons de dégager quelques pistes :
Ne pas conditionner la déduction des intérêts aux conditions de ressources est à la fois injuste socialement et inefficace économiquement. Surtout, pourquoi
cette mesure devrait-elle rétroactive ? Jusqu’où s’étend-elle ? M. Woerth avait tenté de la délimiter, vite balayé par les réflexes électoralistes de M. Sarkozy.
- Une mesure injuste socialement :
En quoi un ménage assujetti à l’ISF qui fait de la spéculation immobilière en achetant des immeubles dans le XVIème ne devrait-il pas payer intégralement ses intérêts ? Même si cela se limite aux
résidences principales et aux primo-acquéreurs, comment s'assurer que pour un même ménage, plusieurs prêts ne pourront pas être contractés (père, mère, enfants...) ? En quoi une personne ayant
acheté un bien immobilier en 2000 et dont la valeur a au moins doublé devrait-elle avoir droit à ce cadeau fiscal ? On va encore nous parler de "mérite" ensuite...
- Une mesure triplement inefficace économiquement :
* Une hausse des prix sur le marché immobilier : comme le mettent en avant les agents immobiliers, elle conduira à un afflux massif d’acheteurs de pierre, contribuant à
augmenter les loyers pour les populations les plus exposées. Alors que nous nous arrivions à un pic de l’augmentation de la bulle immobilière, cette mesure va finalement contribuer à augmenter
drastiquement les prix sur le marché immobilier, déjà à leur sommet ;
* Un effet nul voire négatif sur le pouvoir d’achat : l’autre grand argument sarkozyste serait la relance du pouvoir d’achat par cette mesurette. Déjà, ce raisonnement
est assez étrange : en quoi l’encouragement au crédit immobilier de long terme et du même coup la réduction de la part du crédit à la consommation contribuerait-il à relancer la croissance ?
Mystère. Ensuite, si l’on veut bien croire que la consommation sera relancée, on sait bien que sur 100 € de produits achetés, 40 € proviennent d’achats de produits importés. La relance de la
demande est importante mais on l’a assez dit (en tout cas l'UMP refuse d'écouter) : le problème actuel de la croissance francaise est aussi et surtout un problème d’offre.
* Un effet catrastrophique sur les finances publiques : La retenue de M. Woerth s’expliquait par la rigueur dont on peut faire gage au
Ministre. Il a du se dire que face à toutes les propositions insensées de Sarkozy au cours de la campagne, il fallait bien rectifier le tir afin de ne pas répéter les affres budgétaires du
gouvernement précédent ou du brillant passage de Sarkozy au Budget (plus de 4% de déficit). Mais patatras, le chef de l’UMP, tout en démagogie, rompt une nouvelle fois la promesse d’une certaine
rigueur budgétaire et crée, après les heures supplémentaires, le bouclier fiscal ou la suppression des droits de succession, la nouvelle « mesure à 4 milliards d’€ » minimum. Minimum ai-je bien
dit puisque comme l’évoquait l’archéo-marxiste Marc Taouti (président de l’Association pour la connaissance et le dynamisme économique – ancien chief economist de Natixis et soutien de Sarkozy
durant la campagne), cette mesure, selon les nouveaux (anciens ?) contours définis par Sarkozy coûterait plutôt 10 milliards d’Euros. Cela pourrait ainsi conduire à un
déficit de l’ordre de 3% dès 2007 si on poursuit dans cette direction. Il ne s'agit donc plus d'une « pause » de la réduction du désendettement de la France évoquée par M. Woerth dans le cas
d'une mesure "raisonnable" (à 4 milliards €), il s'agit d'un trou que l'on va à nouveau creuser.
2. Les propositions du PS : l'accès au logement plutôt que l'accès à la propriété et des engagements budgétairement réalistes
- Mettre en place un bouclier logement pour tous qui se substitue au bouclier logement pour quelques-uns. Il s’agit de plafonner à 25% la part du budget des ménages consacrée au logement dans le parc privé conventionné. Cela passera notamment par la revalorisation des aides personnalisées au logement. Selon les estimations hautes de l’Institut de l’entreprise, cela coûterait 350 millions € ;
- Faire appliquer la loi SRU votée par les socialistes et détricotée petit à petit par les assauts de la droite. Quand les maires ne respectent pas les 20% de logements sociaux, l’Etat, via le préfet, doit se substituer à eux. 120 000 logements sociaux doivent être construits par an. Et dans le cadre de cette construction, il conviendra d’inciter fiscalement, au cas par cas, l’accession sociale à la propriété. Coût estimé : 200 millions d’€ ;
- Mise en place d’un service public de la caution qui permette aux jeunes étudiants ou aux jeunes couples par exemple (qui ne souhaitent ou ne peuvent pas tout de suite devenir propriétaires) de pouvoir néanmoins financer leur accès au logement. Coût estimé (fourchette haute) : 500 millions d’€
- Extension des dispositifs de prêt à taux zéro (PTZ) qui permettront un accès à la propriété quand les personnes le souhaitent. Ce PTZ sera bien sûr, comme aujourd’hui accordé sous plafond de ressources mais ce dernier sera étendu. En doublant l’étendue de ce dispositif, le coût serait de 1,2 milliards d’€, soit encore très loin des propositions ahurissantes de Sarkozy.
Face à la communication galopante et joggeuse, au final incompréhensible de Nicolas Sarkozy, les propositions du PS sont à la fois innovantes, responsables
budgétairement et permettent de répondre en grande partie aux problèmes actuels que connaît le marché de l’immobilier, qui ne seront que renforcés voire re-créés par les mesures démagogiques de
Sarkozy.
Le Parti Socialiste est le seul grand parti politique français pleinement démocratique. C’est ainsi que nous ne changeons pas nos statuts au gré
des desiderata de certains (cf la modification des statuts de l’UMP) et nous avons réussi en novembre dernier à instaurer une première dans le paysage politique français : des primaires
totalement démocratiques pour désigner notre candidat(e) à l’élection présidentielle. Une désignation trop tardive a cependant empêcher de créer les conditions de l’unité.
Nous sommes maintenant à 15 jours du premier tour des élections législatives. Celles-ci sont indispensables, dans la mesure où ce sont elles qui détermineront réellement la politique qui sera
menée au cours des cinq prochaines années. Le devoir d’unité était plus que nécessaire et ce soir, les socialistes ont démontré qu’ils étaient en mesure de dépasser leurs légitimes ambitions
personnelles pour défendre ensemble les couleurs du socialisme et de la gauche. Etaient donc réunis (par ordre de passage) : Bertrand Delanoë, Ségolène Royal, Dominique Strauss-Kahn, Laurent
Fabius et François Hollande, avec l’ensemble des candidats à Paris et dans le reste de l’Ile de France.
Devant plus de 6000 personnes au Zénith, c’est d’abord Bertrand Delanoë qui a pris la parole et a eu ces paroles résumant la tonalité de cette soirée : « Nous
ne savons rien faire seuls, mais nous pouvons tout faire quand nous sommes tous ensemble ». Le maire de Paris, malgré sa voix cassée a ensuite appelé un vibrant appel à la mobilisation
des Parisiennes et des Parisiens pour qu’ils viennent confirmer et amplifier les bons résultats de la gauche aux dernières présidentielles.
"Tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser - Montesquieu -, surtout quand il est n'est pas simplement président de la République mais président de la République UMP" (S.
Royal)
C’est ensuite au tour de Ségolène Royal d’arriver sur scène, ovationnée par la foule pendant de longues minutes, saluée par l’ensemble des candidats présents sur scène. C’était la première
apparition dans un meeting de notre ex-candidate à l’élection présidentielle depuis le 6 mai et par ces remerciements, les socialistes ont tenu à la saluer pour cette belle campagne, pour son
engagement, sa tenacité, malgré la défaite que nous avons connu. Dans un appel très fort aux 17 millions d’électeurs qui se sont portés sur son nom le 6 mai dernier, et particulièrement aux
quartiers populaires où elle a souvent réalisé des scores dépassant les 60%, Ségolène Royal a appelé vivement et à plusieurs reprises l’ensemble de ces électeurs à leur devoir citoyen, aux urnes,
afin qu’ils confirment leur engagement des présidentielles et leur volonté de ne pas voir la politique de N. Sarkozy s’appliquer.
Des propositions unanimement rejetées, des solutions proposées
Concernant les heures supplémentaires, et alors même qu’un nombre grandissant d’économistes, y compris les plus proches du pouvoir (voir le rapport du Conseil d’Analyse Economique
rattaché au Premier ministre), remettent en cause les modalités de cette réforme, notamment la défiscalisation de ces heures supplémentaires, S. Royal a rappelé que le mensonge de N. Sarkozy
consistait à faire croire que le choix de « travailler plus » pouvait être effectué par le salarié alors que cela relève du patron. Et pourquoi les patrons recouraient-ils magiquement aux heures
supplémentaires alors que les contingents d’heures supplémentaires déjà existants ne sont même pas utilisés par les mêmes employeurs ! Comme Dominique Strauss-Kahn l’a ensuite rappelé, les
socialistes souhaitent deux choses en la matière, plutôt que cette mesure gadget et dangereuse pour l'équilibre des finances de l'Etat et de la Sécurité sociale :
- des heures supplémentaires qui continuent de coûter plus cher que les heures « normales » de travail, afin d’éviter les effets d’aubaine évoqués par tous les rapports ;
- une fiscalité du travail qui soit allégée par rapport à celle du capital, l’une des modalités étant de baisser de moitié l’impôt sur les sociétés des entreprises qui embauchent
Concernant la « franchise » médicale que nous devrions appeler taxe comme le précise Laurent
Fabius, Dominique Strauss-Kahn a fait par ailleurs un constat implacable. Alors que le déficit de l’assurance-maladie s’élève constamment malgré les réformettes de Xavier Bertrand (toujours
Ministre alors qu’il est en grande partie responsable de ce déficit grandissant de la Sécu), cette franchise ne résoudra rien en l’état. Durant la campagne (mais on sait que tout évolue), Sarkozy
parlait d’une franchise de 10 € par personne. Comme disait DSK, les Français se sont dit « chiche ! s’il suffit de cela pour sauver la Sécu ! ». Sauf que 10€ multiplié par 60 millions de
Français, cela ne fait que 600 millions, à comparer aux 4 milliards d’€ de déficit de la branche maladie. Si cette mesure veut vraiment combler le déficit, la taxe médicale devra donc être au
minimum de 70€, soit pour une famille de 4 enfants : 280€. Imaginez-vous ce que représente 280€ pour une famille dont les parents sont au SMIC, soit 18% des Français ? Cette mesure est donc non
seulement profondément injuste mais inefficace d’un point de vue sanitaire dans la mesure où elle risque, comme vient de le dénoncer aujourd’hui le principal syndicat des médecins libéraux
(CSMF), de détourner durablement certains patients du système médical en raison de son coût d'accès qui deviendrait prohibitif. Elle remettrait ainsi en cause toutes les importantes campagnes de
prévention médicales mises en place pour éviter les pathologies lourdes.
Et la gauche, par les voix de Ségolène Royal et de Dominique Strauss-Kahn a tenu à rappeler que ce déficit (alors que les comptes de la Sécu étaient à l’équilibre voire en excédent sous le
gouvernement Jospin !) n’aurait pas été possible si la gauche avait gagné, dans la mesure où la gauche se refuse d’accorder des hausses de rémunération (encore 1 € supplémentaire par consultation
aux médecins libéraux juste avant le 1er tour des présidentielles, soit un coût de 600 millions €) sans contrepartie de leur part (engagement à prescrire davantage de génériques, à
stopper les prescriptions « de confort »…). Pas possible non plus dans la mesure où c’est par la prévention et la mise en place de médecins scolaires, médecins du travail beaucoup plus nombreux
(alors que la droite a supprimé des centaines de postes) que nous permettrons à la Sécurité sociale de réaliser d’importantes économies sur le long terme.
Enfin, pour les autres propositions très nombreuses ce soir, nous y reviendrons par d’autres posts.
Eviter la présidence absolue (L. Fabius)
Je rappellerai
certainement plusieurs des propos tenus ce soir qui mettent bien en avant l’enjeu des prochaines législatives. Comme l’a dit Laurent Fabius, il faut à tout prix éviter la « présidence
absolue » qui est en train de se mettre en place. N. Sarkozy est tellement sans complexes qu’il s’affiche en meeting en dénonçant la « pensée unique » face à lui ? C’est tout de même
invraisemblable de tels propos alors qu’il a été élu et qu’il est censé représenter « tous les Français » ou alors l’a-t-il déjà oublié ? C’est en tout cas un devoir impérieux, pour tout
socialiste mais au-delà pour tout démocrate progressiste, de voter les 10 et 17 juin prochains pour faire en sorte que N. Sarkozy, qui choisit lui-même jusqu’aux membres des cabinets de ses
Ministres (ce n’est pas moi qui le dit, mais le Figaro) ne possède pas à la fois l’Elysée, Matignon, les deux Assemblées, l’ensemble des soi-disants « contre-pouvoirs » (CSA, Conseil
constitutionnel…), sans parler des principaux media (ses collaborateurs directs sont nommés à la tête de TF1 et ses amis, que dis-je ses « frères » sont à la tête de Bolloré et de Lagardère).
"Le socialisme n'est pas soluble dans le sarkozysme" (DSK)
Comme l’a très bien rappelé Dominique Strauss-Kahn, le « socialisme n’est pas soluble dans le sarkozysme » et le débauchage opéré par Sarkozy ne doit pas faire illusion sur ses véritables
intentions, celle de mettre en place un véritable parti unique ne souffrant d’aucune opposition, pour ensuite mettre en oeuvre une politique de droite "décomplexée", comme il l'a encore affirmé
au Havre. Les socialistes et toutes les personnes de progrès ne doivent pas être trompés par ces ronds de jambe et mettre tout en oeuvre pour défendre leurs idées, leur idéal.
"Face à cette droite vorace, il faut une gauche coriace" (F. Hollande)
Comme le résumait François Hollande, face à cette droite « vorace », il faut une gauche « coriace » que nous devons à tout prix incarner lors des prochaines législatives. Nous devons êtres
combattifs et unis, comme l'a résumé L. Fabius, "La gauche le mérite, la France le mérite, la République le mérite!".
ll ne cesse de courir, pour quoi faire ?
Pour finir ce billet d'impression de campagne, je rappelerai l'une des phrases de François Hollande, également très chaleureusement applaudi par la salle. Il a rappelé les talents de "joggueur"
de N. Sarkozy : "Je cours. Je cours sans cesse. Je cours toujours comme pour dire 'courez. Courez encore. Courez, il ne vous sera fait aucun mal'. Mais si on ne veut pas courir, nous? Et même pas
marcher dans cette direction? On en a bien le droit."
"Si on ne veut pas courir, on nous dit de dormir. Dormez profondément jusqu'au 10 juin et même jusqu'au 17, il ne vous sera fait aucun mal... mais après le 17, l'anesthésie s'arrête et la
chirurgie lourde commence", a prévenu François Hollande. "Evitez ces dépenses de santé inutiles!". En toute franchise...
Contrairement à ce qu’affirme le discours dominant, ce qui fait défaut en France n’est pas le changement mais la capacité à le formuler dans le cadre d’un projet politique positif.
Depuis qu’il s’est lancé à l’assaut de l’Elysée, Nicolas Sarkozy n’a eu cesse de se présenter comme le véritable dépositaire du changement contre les conservatismes et les immobilismes incarnés désormais par la gauche.
Le nouveau Président a en effet bâti son discours sur l’idée que le vent du changement avait tourné et que la gauche, fatiguée, épuisée intellectuellement, était aujourd’hui acculée à ses derniers retranchements conservateurs. Répétée inlassablement, cette thèse a rencontré un certain succès dans des milieux intellectuels jadis fidèles à la gauche.
S’il est vrai que la gauche doit engager le chantier de sa refondation, le discours de Nicolas Sarkozy ne doit pas faire illusion.
En invoquant la « rupture » (tranquille ou non) avec une France figée, immobile et sclérosée, il s’inscrit en réalité dans une double continuité : continuité, d’une part, avec la droite française depuis vingt-cinq ans ; continuité, d’autre part, avec le discours politique français en général.
Je ne développerai pas ici davantage l’idée de la continuité de ce discours avec celui de la droite française. La droite a opéré sa conversion au néolibéralisme au milieu des années quatre-vingts. Depuis, elle n’a eu de cesse de fustiger l’immobilisme, le « conservatisme » et les blocages de la société française. Tout ceci pour préconiser la mise en œuvre des réformes estimées nécessaires à l’adaptation de la France au nouvel environnement économique et à la mondialisation et en particulier la réforme de notre système de Sécurité sociale, rendue nécessaire par ses problèmes de financement.
L’autre continuité, à laquelle je m’attacherai ici, est celle avec le discours politique français en général. Celui-ci semble historiquement caractérisé par un biais : celui d’une incapacité à formuler de manière réaliste et satisfaisante le changement.
Pierre Rosanvallon, dans Le modèle politique français, le jacobinisme de 1789 à nos jours (2004), a analysé cette incapacité au sujet de notre système politique : alors que le modèle politique jacobin issu du moment révolutionnaire a été rapidement amendé avec la reconnaissance de corps intermédiaires, les nuances apportées au culte de la loi et, bien plus tard, la décentralisation, le discours politique a continué de décrire le système politique français sous ses habits originels et révolutionnaires.
Ce que Rosanvallon a qualifié de « réformisme indicible » est en réalité très présent dans le discours politique français sur d’autres thèmes encore que celui de notre modèle politique.
En matière économique et sociale notamment (et le discours de Nicolas Sarkozy sur la « rupture » s’inscrit parfaitement dans cette continuité à cet égard), le discours politique français
n’a jamais réussi réellement à sortir d’une dramatisation du changement, d’une référence permanente à des clivages (entre « la France qui travaille » et celle « qui
triche », comme si cette approche binaire permettait de saisir la réalité de la société française).
Et ce n’est pas parce qu’il a affirmé vouloir dépasser les clivages politiques que François Bayrou échappe à cette tare politique française lorsqu’il appelle de ses vœux une rupture, présentée de façon moins agressive certes.
La pauvreté des grilles de lecture politiques de la société française est dans cette configuration saisissante.
Le fait est que depuis les années soixante-dix, la restructuration de notre économie a supposé de nombreux sacrifices, notamment pour les salariés et que le discours sur la France immobile semble nier complètement cet aspect. Cette rigidité du discours n’est pas seulement un problème pour lui-même. Elle est surtout un handicap pour concevoir de façon réaliste un changement continu par nature, incrémental au moins par nécessité. Elle a constitué un obstacle à l’établissement d’un compromis économique et social et à l’octroi de contreparties, particulièrement aux salariés.
Résultat : pendant trente ans, la France, résignée, n’a fait que survivre et s’adapter sans anticiper (il est
vrai que nous avons désormais un secrétaire d’Etat à la prospective...). Nous avons payé très cher ce décalage entre les mutations réelles de notre société et l’invocation politique d’une rupture
avec une société décrite comme statique.
Il y a, dans ce contexte une forte attente quant à la formulation d’un nouveau paradigme réformiste. Loin de tout dogmatisme, il nous appartient donc d’élaborer
un projet politique positif qui dépasse les adaptations nécessaires en fixant des contreparties et un horizon pour la société. C’est à une formulation positive du changement que nous sommes
conviés. L’alternative politique ne saurait en effet se limiter à l’opposition entre une ligne exclusivement défensive et l’acceptation résignée de réformes appuyées sur une vision erronée de la
société. Indépendamment des questions de leadership, c’est d’abord un projet lucide et véritablement renouvelé qui nous est nécessaire. Il suppose de se départir du monopole intellectuel exercé
par le discours dominant et, avant tout, de concevoir une grille de lecture pertinente de la société car c’est celle-ci qui nous fait cruellement défaut aujourd’hui. Cet effort a été engagé
durant la campagne présidentielle. Il demande à être poursuivi et approfondi dans les années à venir.
"Travaillez plus pour gagner plus, c'est la (nouvelle) loi des prophètes." Sauf que Sarkozy, le prédicateur de la valeur travail, s'est bien gardé de s'étndre sur
certaines subtilités du droit du travail. C'est du moins ce qui semble ressortir du communiqué d’Alain VIDALIES, Secrétaire national (du PS) aux Entreprises.
" En pointant les difficultés de mise en œuvre du dégrèvement de cotisations sociales et d’impôt des heures supplémentaires, le député Gilles Carrez vient d’apporter la preuve de la
dangerosité et de l’inefficacité de la mesure « travailler plus pour gagner plus » de Nicolas Sarkozy.
D’une part, ce dégrèvement ne concernerait que les salariés à temps plein, si bien que ceux à temps partiel, qui effectuent des heures complémentaires et non supplémentaires, ne bénéficieraient d’aucun gain de pouvoir d’achat. Pire, selon Monsieur Carrez, les salariés à temps partiel seraient à l’avenir menacés dans leur emploi, dès lors qu’il serait plus profitable à l’entreprise de demander des heures supplémentaires aux salariés à temps plein que de garder ceux à temps partiel.
D’autre part, le principe d’égalité devant l’impôt, auquel doit veiller scrupuleusement le Conseil constitutionnel, s’oppose fermement à ce que les salariés à temps plein bénéficient d’avantages dont seraient exclus ceux à temps partiel. La mesure serait dès lors contraire à la Constitution.
Enfin, le coût total du dégrèvement de cotisations et d’impôt sur les heures supplémentaires dépassant les 4 à 5 milliards d’euros, il est déjà suggéré de plafonner de nombre d’heures dégrevées, voire de ne mettre en œuvre la mesure qu’à titre expérimental.
Ces mises en garde de l’ancien rapporteur général du Budget montrent que la proposition-phare de Monsieur Sarkozy, qui n’a de surcroît jamais été soumise aux organisations
syndicales, est à la fois contraire à la Constitution, mensongère à l’égard des salariés, et dangereuse pour l’emploi. Il est encore temps de se rendre à cette évidence"
Si l'on ajoute à cela que les Français sont loin d'etre les moins travailleurs des Européens, cela commence à faire un certain nombre d'approximations.
Suivons un moment Guillaume Duval, rédac' chef d'Alternatives Economiques (oui, c'est une bonne revue de gauche sur l'économie), dans un article originairement publié dans Libération il y a
quelques semaines.
"Il faut, paraît-il, «réhabiliter la valeur travail». Nicolas Sarkozy en a fait le thème central de sa campagne victorieuse. Il considère manifestement que la paresse actuelle
des Français est la cause principale des difficultés que rencontre le pays. Il s'agit là pourtant d'une contrevérité qui aurait dû en bonne logique lui coûter l'élection tant le propos est
insultant à l'égard des 22,5 millions de salariés, qui travaillent dur chaque jour, et des 2 millions de chômeurs, qui aimeraient pouvoir en faire autant.
Rien n'est plus faux en effet que ce préjugé tenace d'une France paresseuse : les salariés français figurent au contraire parmi les plus productifs au monde. Selon les chiffres du Bureau des statistiques du travail (BLS), un Français qui occupe un emploi avait produit 71 900 dollars de richesses en moyenne au cours de l'année 2005. C'est certes moins que les 81 000 dollars produits par l'employé américain moyen, mais significativement plus que les 64 100 dollars d'un Anglais, les 59 100 d'un Allemand ou les 56 300 dollars d'un Japonais... Et même en matière de temps de travail, si Nicolas Sarkozy ne se contentait pas de répéter les poncifs que lui soufflent ses amis chefs d'entreprise, il saurait que les salariés français ne sont pas, et de très loin, ceux qui travaillent le moins en Europe. Selon Eurostat, l'organisme statistique officiel de l'Union, un salarié français travaillait en moyenne 36,4 heures par semaine au troisième trimestre 2006. Contre 36,1 dans l'ex-Union à quinze pays. Les Français travaillent presque aussi longtemps que les Anglais (36,5 heures) et significativement plus que les Danois (34,6 heures) dont le modèle social est si envié, ou que les Allemands (34,5 heures) champions du monde de l'exportation. Sans parler des Néerlandais qui ne restent en moyenne que 29,8 heures au travail chaque semaine. Dans l'ex-Europe à quinze, c'est en Grèce (39,9 heures) et au Portugal (39,2 heures) qu'on travaille le plus longtemps. Rattraper la Grèce et le Portugal, est-ce cela l'ambition de Nicolas Sarkozy pour l'économie française ?
Contrairement à ce que laisse entendre le nouveau président de la République, les salariés français ne sont donc pas des paresseux ni les chômeurs de l'Hexagone des profiteurs.
Pour autant, il ne fait guère de doute que les entreprises françaises rencontrent des difficultés importantes. Elles sont souvent à la peine sur les créneaux high-tech en expansion et s'en
sortent nettement moins bien sur le marché mondial que les entreprises allemandes. Et cela bien que le travail soit sensiblement plus cher outre-Rhin : 33 dollars de l'heure en 2005 pour un
ouvrier de l'industrie contre 24,6 en France selon les chiffres du BLS. Si la paresse des salariés n'est pas en cause, ni le coût de leur travail, est-ce que les raisons de ces difficultés ne
seraient pas à chercher plutôt en priorité du côté de la tête des entreprises ? Du côté de la faible qualité de leurs dirigeants et de l'inefficacité de leurs modes de gestion ? Quand on observe,
par exemple, le gigantesque gâchis que l'incurie d'un Arnaud Lagardère, actionnaire de référence, combinée à la soif de pouvoir d'un Noël Forgeard, a provoqué au sein d'Airbus, on se dit en effet
que c'est surtout au niveau de ses élites économiques, de leur recrutement et de leurs habitudes de fonctionnement, que l'économie française aurait besoin d'une «rupture»."
La méthode du Président est-elle donc la bonne pour "rendre sa valeur au travail", si tant est que cela soit nécessaire? Qu'il nous soit permis d'en douter. Rendez vous les 10 et 17 juin ... pour nous éviter à tous le risque d'une rentrée chaude apres un nouvel été caniculaire.
En février dernier, les socialistes de Sciences Po avaient lancé les "Ateliers du Changement", des groupes de réflexion thématiques chargés de rédiger et d'élaborer des contributions et documents
de synthèse à faire remonter aux responsables du Parti socialiste pour nourrir le débat.
Cinq ateliers ont été constitués :
- Flexicurité ;
- Fiscalité locale ;
- Europe et services publics ;
- Internet et propriété intellectuelle ;
- Temps et organisation de la société.
Nous venons de relancer ces groupes avec la fin de la campagne présidentielle dans le souci de conduire l'effort de refondation dont la gauche a besoin. Au-delà de
toutes nos sensibilités, ces ateliers thématiques ont vocation à favoriser le renouvellement de notre logiciel et des partis politiques politiques en général en développant une conception du
militantisme fondée également sur la contribution intellectuelle.
Vous serez informés régulièrement sur notre blog de l'avancée des travaux de ces groupes. Si vous souhaitez apporter votre contribution, n'hésitez pas à nous contacter.
Les socialistes de Sciences Po




