La droite et la politique budgétaire ou Keynes revisité par le shérif de Nottingham

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po

Ceux qui avaient vu dans l’élection de Nicolas Sarkozy l’espoir d’un sursaut commencent déjà à déchanter comme en témoigne le résultat du second tour des élections législatives. Alors que le nouveau Président a été élu sur la base d’un programme économique mettant l’accent sur une politique de l’offre et le désendettement de l’Etat, c’est une autre mixture, devenue un classique de la droite française, qui attend les Français : une politique budgétaire dispendieuse fondée sur la relance par la demande...de sa clientèle électorale traditionnelle.

 

Les difficultés de mise en œuvre des principales mesures économiques promises par l’UMP, ajoutées aux critiques qui s’intensifient sur leur fondement économique, ont déjà été largement soulignées sur ce blog. De façon assez inédite, une majorité politique montre déjà des signes de faiblesse et déçoit un mois et demi seulement après sa reconduction. La rapidité avec laquelle Nicolas Sarkozy est en train de décevoir les espoirs placés en lui n’est pas sans évoquer le triste sort de la « fracture sociale » en 1995 même si l’ampleur des revirements reste incomparable. Elle pourrait en tout cas être la hauteur de l’arrogance avec laquelle l’UMP s’est attribué un monopole bien fragile du bon sens économique et a fustigé les faiblesses économiques de notre Projet.

 

La politique budgétaire dont la mise en œuvre se profile s’inscrit parfaitement dans ce contexte. Elu sur une politique de l’offre dont témoigne la détaxation des heures supplémentaires, et sur la promesse d’un effort pour la réduction de la dette publique, Nicolas Sarkozy renoue dans les faits, à travers son « paquet fiscal », avec un travers désormais classique : l’utilisation dispendieuse de l’arme budgétaire à des fins clientélistes.

 

 

1 - Au commencement : le sentiment inavoué que la politique budgétaire est inutile

 

Parler de « politique budgétaire » est déjà audacieux. Depuis au moins 2002, la droite a cessé de recourir à l’arme budgétaire en tant qu’instrument de politique économique.

 

Si l’on remonte le temps, on peut constater qu’après sa victoire en 1993, la droite avec Edouard Balladur a tenté une relance par la demande afin de conjurer la récession qui a frappé notre économie cette année-là. La mise en place de primes sur la reprise de véhiculespaquebot.jpg (les fameuses « balladurettes » puis « juppettes ») afin de relancer le secteur automobile est assez emblématique de cette inspiration keynésienne. Les déficits ont d’ailleurs été creusés à cette époque. On peut d’ailleurs considérer que cette tentative n’était pas sans fondement au vue de l’atonie de la demande en France à cette époque, largement due aux politiques de désinflation compétitive et du « franc fort » conduite en parallèle et à la rigueur de la politique monétaire de Jean-Claude Trichet alors à la Banque de France.

 

L’analyse de la politique conduite par Alain Juppé de 1995 à 1997 est ensuite plus difficile car « polluée » par les enjeux de la qualification pour l’euro et du respect des critères de convergence. Afin de réduire le déficit, l’arme budgétaire est alors détournée d’un objectif de relance quelconque compte tenu de la nécessité d’ajustements rapides et dans l’urgence, d’ailleurs souvent néfastes pour la demande des ménages (augmentation de l’impôt sur le revenu, de la TVA de deux points, etc.). Mais n’était-ce pas le prix à payer pour réussir la qualification pour l’euro ?

 

Avec Jean-Pierre Raffarin, c’est une nouvelle ère qui semble s’ouvrir. Jacques Chirac est réélu sur une promesse phare : la réduction d’1/3 de l’IR. Cette réduction qui n’a pas forcément d’utilité économique est surtout un cadeau aux ménages aisés. Il faut y ajouter, plus emblématique encore, la promesse – non tenue – d’une TVA à 5,5% dans la restauration sur place dont l’utilité est très critiquée par les économistes. En ajoutant à cela le « bouclier fiscal » à 60%, on entrevoit la conviction inavouée que le budget de l’Etat n’est pas un instrument de politique économique, susceptible d’impacter la croissance, mais un outil de distribution de cadeaux fiscaux aux clientèles traditionnelles de la droite. Inutile, dans ces conditions, de chercher ailleurs un esprit de cohérence dans les lois de finances successivement votées sous la dernière législature.

 

Les mesures prises alors allient inutilité économique et iniquité fiscale et sociale : un exploit !

 

A bien des égards, la politique prônée par Nicolas Sarkozy emprunte la même voie : « bouclier fiscal » à 50%, quasi-suppression des droits de succession, déductibilité des intérêts d’emprunt, détaxation des heures supplémentaires, etc.

 

L’utilité économique de ces mesures est très contestée. La détaxation des heures supplémentaires est dans le collimateur de Patrick Artus au CAE ainsi que de Jean-Luc Tavernier, ex-DGTPE, qui dans une note révélée par le Canard Enchaîné, rédigée en 2005 pour Thierry Breton, exprimait de très fortes réserves sur cette mesure ainsi que sur la déductibilité des intérêts d’emprunt immobilier. Le comble est que Jean-Luc Tavernier n’est autre que le directeur de cabinet du sémillant Eric Woerth aujourd’hui...

 

Mais ce n’est pas un paradoxe : les ténors de l’UMP ne peuvent ignorer les réserves sur l’utilité économique de leurs propositions. Ils y restent néanmoins attachés beaucoup plus en tant que cadeaux fiscaux clientélistes qu’en tant qu’instruments de politique économique. Ce qui ne les empêche pas de les légitimer par un habillage théorique et savant pour le moins douteux.

 

Comment pourrait-on avouer le sentiment que la politique budgétaire est inutile ? Avouer cela c’est avouer l’impuissance du politique alors que Nicolas Sarkozy s’inscrit dans une rhétorique de la volonté politique parfois poussée à l’extrême.

 

C’est avouer l’impuissance alors que celle-ci est déjà mise en avant ouvertement par la théorie économique orthodoxe récente de la nouvelle macroéconomie classique, des « anticipations rationnelles » ou du « New Business Cycle » avec Kydland et Prescott : pour faire vite, une politique budgétaire anticipée par les agents économiques est forcément inefficace car ses effets sont alors neutralisés.

 

Dire que la posture de la droite s’appuie sur ce substrat théorique (bien que contestable) serait lui faire un trop grand honneur car, si l’UMP ne croit pas à la politique budgétaire, elle a tout de même ce vilain défaut que dénoncent ces théories orthodoxes : l’existence d’un « biais électoraliste » (expression économique savante très à la mode qui pourrait constituer la porte d’entrée de l’abattoir du politique) qui conduit à creuser les déficits.

 

Ainsi, les mesures clientélistes mises en œuvre dans ce cadre conduisent à un creusement des déficits, en plus d’être particulièrement inégalitaires.

 

 

2 - Une propension à une redistribution clientéliste, « à l’envers », incompatible avec les promesses de discipline budgétaire

 

L’effet négatif de cette conception de la politique budgétaire sur les équilibres financiers ne fait aucun doute. Le gouvernement l’avoue lui-même lorsque Eric Woerth annonce en même temps un « paquet fiscal » et le report (sine die ?) des efforts de désendettement de la France, pourtant au cœur de la campagne de Nicolas Sarkozy.

 

Mais ce qui est révoltant c’est que ce creusement, loin de servir une politique de relance par la demande cohérente (qui ne serait d’ailleurs pas la priorité compte tenu de l’état de notre appareil productif), sert une relance qui emprunte plus au shérif de Nottingham qu’à Keynes. Qui dit redistribution « à l’envers » dit redistribution ciblée sur les catégories aisées au détriment des ménages dont la « propension marginale à consommer » est la plus forte. Keynes est mort, il est ressuscité sous les traits de l’ennemi de Robin des bois.

 

Le caractère inégalitaire des mesures fiscales proposées n’est pas à démontrer : la quasi-suppression des droits de succession porte sur les 20% de successions (les plus importantes) qui demeurent soumises à cet impôt ; le « bouclier fiscal » constitue une remise en cause déguisée et inavouée de l’ISF ; la détaxation des heures supplémentaires dégagera des marges pour les employeurs avec des risques d’effets de substitution, sans impact significatif sur l’emploi ; enfin, la déductibilité des intérêts d’emprunt profitera, selon des études, plus aux promoteurs immobiliers qu’aux accédants à la propriété, en plus des effets négatifs sur les prix de l’immobilier.

 

Par sa conception douteuse de la politique budgétaire, l’UMP réussit le tour de force d’allier l’inutile au désagréable (pour les Français modestes)...

 

Nous devons sortir de cette impasse dans laquelle l’UMP entraîne la politique économique depuis 2002. C’est le devoir de la gauche qui a commencé sur ce point à revoir ses grilles de lecture dans le sens d’une politique favorable à l’offre couplée à des relances de pouvoir d’achat ciblées sur les plus modestes.

 

 

3 - Le « keynésianisme du pauvre » contre le « keynésianisme du riche » ?

 

Certains objecteront que la critique est aisée mais l’art difficile. Force est de constater qu’il est aisé de faire mieux que l’UMP depuis 2002. A la continuité que semble avoir choisie Nicolas Sarkozy et ses amis nous devons opposer une politique économique adaptée aux enjeux actuels de l’économie française.

 

keynes-92.jpgDans un contexte difficile sur le plan conjoncturel et théorique, la gauche doit redonner sa place à la politique budgétaire comme instrument de politique économique. Mais la réponse se situe-t-elle dans une relance authentiquement keynésienne contrairement à celle pratiquée par la droite qui profite aux plus aisés ?

 

L’alternative n’est pas là. L’opposition et le clivage n’est pas – ce serait trop simple – entre une politique à destination des plus aisés ou des plus modestes. D’ailleurs, la grande force de la droite est qu’elle parvient à légitimer ses mesures auprès des catégories populaires en élargissant leur bénéfice aux plus modestes. Résultat : on donne beaucoup à quelques uns et peu aux autres. L’alibi est commode. Lors des réductions de l’IR engagées entre 2002 et 2007, cet alibi a porté un nom : PPE pour Prime Pour l’Emploi. En la créant, la gauche ignorait sans doute que la droite l’augmenterait pour dissiper le soupçon de mener une politique fiscale qui « ne profite qu’aux riches »...

 

La gauche doit-elle opter pour une relance fondée sur la demande ? Rien n’est moins sûr. En 1997, la demande était déprimée par les politiques budgétaire et monétaire restrictives menées depuis longtemps. Lionel Jospin, avec Dominique Strauss-Kahn est parvenu à soutenir la croissance par une relance de la demande très pertinente à l’époque. La confiance est revenue.

 

Aujourd’hui, l’enjeu est différent : le paysage productif est un paysage désolé. Notre appareil est fragilisé, c’est donc sur l’offre que le politique est attendu principalement.

 

Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy l’ont bien vu tous les deux lors de la campagne. La première n’a – hélas – pas eu l’occasion de le démontrer à travers une politique économique adaptée à ce changement de paradigme, le deuxième semble faire l’inverse de ce qu’un tel diagnostic aurait dû conduire à faire.

 

Stimulation des entreprises et de l’effort de recherche, amélioration de notre attractivité fiscale voilà les bases de cette politique. Bien sûr, elle doit être couplée à des soutiens ciblés au pouvoir d’achat sur les catégories modestes dont la situation est restée – au mieux – stable. Car si les chiffres de la consommation des ménages se portent bien, ils masquent un creusement des inégalités au détriment des ménages modestes dont le pouvoir d’achat n’a – dans le meilleur des cas – que très peu progressé.

 

Tels sont les défis auxquels devra répondre une politique budgétaire réhabilitée dans son rôle par la gauche. Nous développerons ces enjeux dans de prochains billets sur ce blog...

 

Bastien Taloc

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Bastien 30/06/2007 15:05

A notre ami Robin des mois,Il faut lire les articles avant de leur faire dire n'importe quoi !Je dis exactement le contraire sur la taxation des riches dans la dernière partie en disant justement qu'il ne faudrait pas opposer au keynésianisme du riche (de Sarkozy), un keynésianisme facile, profitant uniquement aux plus pauvres. la question n'est pas là. le débat économique doit être plus riche et moins stéril... il faut dépasser cette alternative car une réponse sur l'offre plus que sur la demande est attendue aujourd'hui (ce que disaient Ségo et Sarko dans leur campagne !).Je n'accuse pas Edouard Balladur d'avoir creusé les déficits (même s'ils ont atteint leur pic à cette époque) : je dis même que la politique conduite alors n'était pas si idiote que ça. Je défends même implicitement Alain Juppé...Je ne vois pas ce que la droite peut demander de plus. Je trouve en revanche la droite actuelle (depuis 2002) absolument nullissime dans ses choix économiques.Vous êtes tellement engoncé dans le galimatias économqiue et social habituel de la droite que lorsqu'un socialiste présente un point de vue nuancé et moins politicien, vous ne pouvez vous empêcher de le caricaturer pour "casser du socialo/gaucho". Ce serait si simple ! Mais les choses sont plus complexes...J'ajoute que des amis encartés à l'UMP qui ont lu cet article en ont partagé les grandes lignes...  

Bastien 30/06/2007 15:02

A notre ami Robin des mois,Il faut lire les articles avant de leur faire dire n'importe quoi !Je dis exactement le contraire sur la taxation des riches dans la dernière partie en disant justement qu'il ne faudrait pas opposer au keynésianisme du riche (de Sarkozy), un keynésianisme facile, profitant uniquement aux plus pauvres. la question n'est pas là. le débat économique doit être plus riche et moins stéril... il faut dépasser cette alternative car une réponse sur l'offre plus que sur la demande est attendue aujourd'hui (ce que disaient Ségo et Sarko dans leur campagne !).Je n'accuse pas Edouard Balladur d'avoir creusé les déficits (même s'ils ont atteint leur pic à cette époque) : je dis même que la politique conduite alors n'était pas si idiote que ça. Je défends même implicitement Alain Juppé...Je ne vois pas ce que la droite peut demander de plus. Je trouve en revanche la droite actuelle (depuis 2002) absolument nullissime dans ses choix économiques.Vous êtes tellement engoncé dans le galimatias économqiue et social habituel de la droite que lorsqu'un socialiste présente un point de vue nuancé et moins politicien, vous ne pouvez vous empêcher de le caricaturer pour "casser du socialo/gaucho". Ce serait si simple ! Mais les choses sont plus complexes...J'ajoute que des amis encartés à l'UMP qui ont lu cet article en ont partagé les grandes lignes...  

Emmeline 30/06/2007 11:00

Robin ... euh ? "c'est le contraire" ? alors ce sont les pauvres qui sont à la source de tous les problèmes, et il faut les taxer, pour faire ainsi disparaître leur pauvreté ? ça m'a l'air vachement efficace ça... D'ailleurs, tout le monde est d'accord pour dire que le problème dans la Sécu c'est les 5% de malades qui causent 52% des dépenses. On peut également arrêter de les aider, comme ça ils disparaîtront aussi. Simple et de bon goût. Mieux encore : mettons-leur une taxe "de maladie" supplémentaire, comme ça ils auront plus envie de guérir (cette idée géniale n'est pas originale, elle a déjà été avancée par les économistes conseillers de Reagan - mec de gauche s'il en est - dans les années 1980, avec une taxe visant spécifiquement les chômeurs, heureusement non appliquée).A part ça, je ne sais pas si vous vous en êtes rendu compte, mais vous semblez dire (à l'image quelque part du Président de la République) que être riche ou pauvre est d'ordre génétique... et le modèle de toute la droite moderne, Rachida Dati, on en fait quoi ? on aurait dû la taxer au berceau ? Et le modèle des parasites, Cécilia Sarkozy (de la provoc, OK), on en fait quoi ? on lui redonne un deuxième appartement aux frais des contribuables  (pauvres, bien sûr) pour sa fille aînée, qui à 20 ans a  vraiment besoin d'indépendance ?

PAUL 29/06/2007 21:45

@robin resultats?genre vous qui perdez toutes les elections des 20 prochanes annees?

Robin des bois 29/06/2007 17:33

Ce qui est vraiment marrant dans cet article, à peine orienté politiquement, c'est que toutes les mesures prises par la droite sont néfastes alors que celles prises par la gauche sont géniales. J'ai adoré le passage où l'auteur de cet article tente de faire croire que la dette de la France est dûe à Balladur. Il a du oublier les années 80 où Mitterand agissait (sévissait?).De plus, je me réjouis de voir que la gauche et surtout l'avenir de la gauche (les étudiants socialistes de Sciences Po) restent sur les vieux poncifs gauchistes du congrés d'Epinay. En effet, il faudrait toujours plus taxer les riches si on vous écoutait, car selon vous ils sont la source de nos problèmes....Alors que justement c'est tout à fait le contraire.Alors continuez ainsi et nous dormirons longtemps sur nos deux oreilles à droite, surtout que les résultats ne tarderont pas à venir.