Le courage, c'est d'aller à l'idéal et de comprendre le réel

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po

Aujourd'hui, mes pérégrinations sur le Net m'ont mené jusqu'à un assez joli texte de Gilles Candar, historien politiste français et président de la Société d'études jauresiennes. Il est paru dans Libération il y a deux semaines (j'avoue être alors passé à côté) à l'occasion de la commémoration de la mort de Jaurès (31 juillet 1914, et là, celui qui est passé à côté, le villain qui a tué Jaurès, c'est M. Sarkozy : c'était le jour de son discours de Dax sur les franchises...).

Ce texte est aussi l'occasion de vous signaler un site "
de réflexion sur les valeurs et les objectifs de la gauche, un carrefour des initiatives, ouvert à tous les courants de la gauche
" : gaucheavenir, sur lequel le texte qui suit a également été publié.

     
    La commémoration de l’assassinat de Jaurès, le 31 juillet, prend cette année un relief particulier, en raison des nombreuses invocations, sollicitations et références dont il a été l’objet au cours des récentes campagnes électorales, et en premier lieu de la part du candidat élu président, Nicolas Sarkozy.

     Sans doute peut-on penser qu’il entrait dans cet enthousiasme récent une part de calcul politique, le plaisir et l’intérêt d’élargir sa base et de jeter la confusion chez l’adversaire ? Mais pourquoi pas ? C’est un peu la loi du genre, et au fond, si Jaurès devient aussi une référence obligée de la droite, il assure ainsi sa consécration nationale, fait pleinement partie de notre patrimoine commun, et c’est très bien. Nous pouvons même espérer que les choses vont aller plus loin encore, et, qu’au-delà des hommages et des cérémonies, chacun prenne un peu de temps pour entendre la voix de Jaurès, être attentif à ce qu’il a cru, voulu et pensé.

     Prenons l’actualité de cet été 2007 : réforme fiscale, loi sur la récidive, réforme des universités…

     Évitons les polémiques faciles, contentons-nous par exemple de feuilleter la collection de La Dépêche, « journal de la démocratie du Midi » comme elle s’appelait si joliment alors. Le 15 avril 1888, Jaurès, qui est encore loin d’être socialiste, qui se définit comme républicain et défend l’action de Gambetta et de Ferry, s’en prend à la réaction qui veut « accroître les impôts de consommation qui pèsent partout, à la campagne comme à la ville, sur les pauvres gens ». Il lui oppose son projet : « nous voulons remplacer l’impôt foncier par un accroissement des droits qui frappent les successions au-dessus d’un certain chiffre » car « nous pouvons demander quelques sacrifices aux capitaux mobiliers ou immobiliers que les générations se transmettent souvent sans les féconder sans les légitimer par leur travail propre » (« la taille »). Sans abuser du parallèle historique, au titre de jeu d’été, ce Jaurès, encore bien « modéré » aurait-il voté le projet gouvernemental ?

     L’autonomie des universités ? Un sujet de prédilection pour Jaurès, maître de conférences à la Faculté de Toulouse, avant et après son premier mandat de député, et aussi adjoint au maire de Toulouse (1890-1893) chargé de l’instruction publique dans son ensemble, mais en fait d’abord du projet de création d’une Université régionale. Jaurès n’a rien d’un centralisateur, et ce défenseur de la « liberté universitaire » (titre d’un article de La Dépêche, 25 juin 1894) va même plus loin que la plupart des républicains de son temps quand il envisage des « expériences » diverses. Rappelons-nous aussi qu’il vit dans un temps où même l’enseignement secondaire reste réservé à une infime minorité, mais cela dit, le fond de sa pensée est bien que la République suppose une démocratie, donc des citoyens instruits. Sa préoccupation est d’assurer l’enseignement du peuple : c’était alors la fonction de l’instruction primaire, aujourd’hui le même objectif suppose un accès généralisé aux universités, qui ne soit pas seulement formel, mais substantiel… C’est toujours l’enjeu des débats actuels.

     La récidive ? La délinquance ? Des sujets qui deviennent sans doute des questions politiques au temps de Jaurès, avec déjà la fascination pour l’argent facile, la perte des repères, le rôle des médias dans l’exaltation de « bandits tragiques » en même temps que la surexcitation des peurs. À l’époque, non seulement Jaurès, mais l’ensemble de la gauche se bat pour une justice plus humaine, qui ne soit pas seulement répressive, mais aussi éducative, qui refuse les facilités de l’élimination sociale… Jaurès mena en vain le dernier grand combat parlementaire contre la peine de mort (1908) avant celui que put faire aboutir deux générations plus tard Robert Badinter (1981). Ce n’était pas facile, mais le généreux Jaurès professait aussi qu’il fallait parfois savoir « dépenser sa popularité » en allant à contre-courant de l’opinion, de la mode, « ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe » (lycée d’Albi, discours à la jeunesse, 30 juillet 1903). Il citait Hugo (« construire des écoles, c’est abattre les murs des prisons ») et qualifia un jour le Code pénal de « barbare », un mot rare chez lui. Se serait-il reconnu dans le projet de loi défendu par Mme Dati ?

     Bien sûr, le monde a changé… Jaurès ne donne pas de solutions pratiques à tout. Mais il reste une référence, un inspirateur : nous l’avons bien entendu voici quelques semaines. Et il n’est pas inutile de revenir aux valeurs sur lesquelles il s’appuyait. Nos interprétations seront diverses, des discussions probables… Mais nous sommes certainement nombreux à espérer qu’une politique de gauche moderne, efficace et résolue puisse continuer à faire entendre et à renforcer l’autorité du message jaurésien. Une initiative comme celle de Gauche Avenir n’a pas d’autre ambition que d’y contribuer.

Gilles Candar

Voilà... vous pourrez donc faire un tour sur gaucheavenir, mais aussi vous replonger dans les textes de Jaurès, par exemple le très connu et très beau discours à la jeunesse du 30 juillet 1903, dont un extrait avait été publié dans le premier numéro de notre journal, la Rose au poing, et dont le texte intégral est par exemple disponible ici. Ceci fait, vous vous demanderez
peut-être encore pourquoi il n'y a pas de rue Jean Jaurès à Neuilly et pourquoi, dans le Sud rose, à Dax, M. Sarkozy s'est abstenu, que je sache, de référence à cette grande figure de la gauche. Courageusement...

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Emmeline 17/08/2007 09:58

Pourquoi pas ? mais à condition que ce soit véritablement un contrat social et un choix collectif !

peaceonearth 16/08/2007 21:20

C'est exactement cela, Emmeline, et je pense qu'il serait temps de distinguer des priorités parmi les "missions" de service public. Réduire les dépenses de l'Etat en définissant de façon collective le rôle que l'on veut donner à l'Etat. Rendre l'argent à la population afin de la laisser faire ses choix elle même.
Il est grand temps de renouveler le contrat social.

Emmeline 16/08/2007 09:21

Bien sûr, l'imposition (au sens "le taux de PO" j'imagine ?) était moindre. Elle était surtout différente (peu ou pas de progressivité, pas de TVA, d'énormes droits de douane...).

Et puis, le niveau de service public était moindre également... pas d'hôpitaux publics (enfin, si, mais "mouroirs" est un terme plus approprié), pas d'accès à la culture, une éducation gratuite et garantie uniquement au primaire (les "lycées" qui regroupaient tout l'enseignement secondaire étaient payants), pas d'assistance juridique, pas d'assurance chômage, pas de retraites (je précise ces derniers points car les prélèvements Sécu sont inclus dans le taux de PO)...

Et si on comparait ce qui est comparable ?

John_G 15/08/2007 22:24

@ peaceonearth, voici le lien vers le post en question : http://ps-scpo.over-blog.com/article-10487287.html
Et je précise pas mal de choses dans les commentaires si tu as le courage de les lire.

Au départ, bien entendu que les niveaux d'imposition étaient peu élevés, dans la mesure où cette taxe venait d'être créée. Mais l'on s'est vite rendu compte de l'accumulation du capital entre quelques dynasties qui ont conduit en partie à la crise de 1929. Donc de l'erreur historique de trop peu taxer les successions. Je t'indique par ailleurs que le seul pays au monde à exonérer totalement de droits de succession, c'est le Panama (merci Bastien !), même les Etats-Unis de Bush y ont renoncé.

peaceonearth 15/08/2007 22:06

Pas trouvé ton texte. Cela dit je maintiens fermement ce que je dis : d'une manière générale, l'imposition de l'époque était bien moindre que l'imposition actuelle.