Pourquoi la crise actuelle des « subprimes » donne raison à un socialisme régulateur renouvelé

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po


Faux problèmes, communication et vrai questionnement : la crise des subprimes comme révélateur de l’état des économies française et internationale


Expliquer le commencement de cette crise (datée du 18 juillet environ) serait assez long. Tout d’abord, évacuons les faux problèmes. Celui d’une transmission de la crise immobilière actuelle aux Etats-Unis à la France ne semble pas posé, en tout cas dans l’immédiat. Les crédits « subprimes », c’est-à-dire des crédits hypothécaires concernant des clients peu ou pas solvables n’existent pas en France. En outre, le marché de l’immobilier est toujours en progression en France, malgré un ralentissement certain (+4% prévu cette année contre près de 10% auparavant), ce dont on ne va pas se plaindre, compte tenu du coût actuel du logement.

BCE.JPG Ensuite, rejetons d’emblée l’hypothèse facile, évoquée notamment par Thierry Breton, selon laquelle le problème serait la gestion de la crise par la BCE. Bouc émissaire favori du sarkozysme actuel, la stratégie de la banque centrale est certes discutable (en matière de hausse des taux notamment) mais elle ne joue ni plus ni moins que son rôle de pompier d’un système qui prend feu de toutes parts. Ajoutons à cela que les stratégies, pourtant différentes des autres banques centrales (la FED notamment) et saluées par Thierry Breton, n’ont pas été plus payantes. Le problème de l’action de la BCE n’est que de court terme quand il faut attaquer le feu à sa racine, dans son foyer, c’est-à-dire dans le fonctionnement-même de l’économie


Venons-en maintenant au problème identifié par Nicolas Sarkozy dans l’un de ses énièmes communiqués en provenance de Wolfeboro, celui de la « transparence ». Outre que Angela Merkel a fortement apprécié cette mise en demeure stérile alors qu’elle a travaillé pendant 6 mois en tant que présidente du G8 sur cette question, on se rend vite compte en lisant la lettre à quel point l’ « ambition » du Président est mesurée en la matière. La chancelière allemande le lui rappelle d’ailleurs gentiment mais fermement dans un communiqué : « le sujet n'est pas nouveau, la lettre reprend des propositions largement discutées lors du dernier sommet du G8 à Heiligendamm. La chancelière a clairement exprimé son engagement pour davantage de transparence sur les marchés financiers internationaux ». Autrement dit, comment une fois de plus essayer de ramener la couverture vers soi ? La méthode Sarkozy.


Au delà des gesticulations sarkozystes, la transparence reste bien entendu plus que nécessaire. Mais est-elle accessible en l’état, au vu du fonctionnement du système ?
Si l’on se penche sur le fonctionnement des subprimes, dont le concept-même est plus que discutable, on y décèle toutes les dérives du capitalisme financier que nous identifions dans ce post précédent.
 

Subprimes.JPGPour essayer d’expliquer en quelques mots, disons que les subprimes reposent sur le fait que l’on peut spéculer sur des prêts immobiliers et sur la capacité des emprunteurs, que l’on sait peu solvables, à les rembourser. Afin de compenser le « risque » que représente le manque de solvabilité des personnes ou ménages emprunteurs, un taux d’intérêt très élevé est donc consenti (au-delà de 15%). Or, aux Etats-Unis, non seulement les taux d’emprunt ont encore augmenté mais les prix de l’immobilier ont baissé, les emprunteurs ne sont donc plus en capacité de rembourser. Ils mettent ainsi en « péril » ces fameux établissements de crédits, dont certains sont détenus par des entreprises françaises comme BNP Paribas ou la Société Générale.


Mais ce serait évidemment trop simple (et trop lisible ?) si seul un créancier ou une firme se chargeait de spéculer sur le prêt en question. Plusieurs spéculateurs, il peut arriver qu’ils soient plusieurs dizaines, se découpent les prêts en question, l’un plaçant les créances sur le marché des changes, l’autre sur le marché des actions à proprement parler, l’autre encore sur le marché obligataire. De simples prêts se transforment donc en prêts de prêts de prêts… Il  devient donc tout simplement impossible d’identifier qui détient quoi et surtout qui est responsable de quoi.  


La faillite du dogme libéral ou l’absurdité d’un système qui s’auto-entretient plutôt qu’il ne s’auto-régule


Les limites évidentes du marché se font jour. La plupart des économistes reconnaissent et légitiment l’intervention de l’Etat, à des degrés divers bien évidemment. En revanche, il reste un certain nombre d’orthodoxes libéraux, notamment les tenants des cycles d’affaires réels, qui expliquent que l’action de l’Etat n’est pas nécessaire puisque le coût de son intervention, selon eux, est plus élevée que celui de sa non-intervention. Poussons donc la logique libérale jusqu’à son terme. Si l’Etat n’intervenait pas, via la Banque centrale ou un autre organisme, ce serait donc aux entreprises et notamment à ces différentes entreprises prêteuses de constituer des réserves suffisantes permettant de pallier les défauts de paiement de leurs emprunteurs. On le sait bien, cette régulation sans régulateur extérieur au système ne peut pas exister. Une fois de plus, la faillite empirique de la doctrine libérale est constatée. Certains diront ainsi que cette crise n’est qu’une affaire d’offre et de demande, que si l’offre des crédits subprimes existent, c’est qu’une demande (des ménages) leur fait face. Bien entendu, mais cela ne s’appelle-t-il pas ni plus ni moins que l’exploitation de toutes les failles du système capitaliste, de la misère des millions de working poors créés aux Etats-Unis par le manque de protection sociale ? En créant ces crédits délirants, le marché donne peut-être accès (de manière précaire) à la propriété à certains Américains, mais cela ne peut fonctionner que si le marché de l’immobilier connaît liui-même une croissance délirante (autour de 10% par an), ce qui assurément ne peut fonctionner à long terme sans éclatement de la bulle spéculative. Tout ce système ne repose donc que sur un pur artifice financier. La « main invisible » du marché est donc devenu aveugle. Elle écrase tout sur son passage, sans que cela n’ait aucun lien avec le fonctionnement réel de l’économie.

 
Il y a de la vie sur la planète Mars de l’économie : on y a trouvé des traders !

Traders.JPG
De fait, si l’intervention est indispensable, cela est du aux dernières transformations du système financier international. Alors que les marchés financiers sont censés être la courroie de transmission vers l’économie réelle, ils deviennent désormais son moteur. La preuve, alors que l’économie américaine est en parfaite santé selon les derniers indicateurs, en particulier les principales entreprises qui composent l’indicateur DOW JONES, leurs cours boursiers accusent une forte baisse ces dernières semaines, en raison de cette crise des subprimes. Il s’agit pourtant de groupes ou d’entreprises qui ont pour la plupart des liens très lointains avec les sphères bancaire et/ou immobilière. 

Sans aucune intervention des banques centrales (plus de 300 milliards € ont été injectés), si le marché était laissé à lui seul, plusieurs entreprises majeures pourraient ainsi s’effondrer alors que leurs carnets de commandes sont pleins. Ce scénario catastrophe est en revanche transposable à la France. Les économies américaines et françaises sont parmi les plus interconnectées au sein de l’UE. 45% du capital des entreprises françaises inscrites au CAC 40 sont ainsi détenus par des investisseurs étrangers, les fonds de pension et autres hedge funds américains représentant au moins la moitié. Le CAC 40 connaît actuellement un niveau historiquement très bas, à 5300 points. Si la BNP Paribas ou Société Générale ont effectivement des intérêts sur le marché des subprimes, les autres entreprises n’en ont quasiment aucun.

Cette déconnexion entre économie réelle et financière pose de nombreuses questions. La surréaction des agents financiers par rapport aux enjeux réels, les effets moutonniers qui s’intensifient doivent effectivement nous conduire à corriger les asymétries d’information si bien analysées par Joseph Stiglitz et à accroître cette fameuse « transparence ». Il est inconcevable que nous laissions l’économie aux mains de quelques traders et brokers qui peuvent par une mauvaise décision provenant d’une mauvaise information, couler des entreprises pourtant en pleine santé.
 

Quand la nécessité du volontarisme régulateur ne fait plus aucun doute
 

Mais la « transparence » ne sera atteignable, comme on l’a évoqué plus haut par des mesures drastiques et particulièrement volontaristes. Nous comptons sur la présence très vraisemblable de l’un de nos camarades, Dominique Strauss-Kahn, à la présidence du FMI, pour porter certaines de ces idées. 

- Les crédits subprimes doivent bien entendu ne pas être créés en France, et sans ingérence sur les mesures prises par nos amis américains, nous espérons que cette crise va les conduire au minimum à une petite réflexion sur ces fameux crédits.


Par ailleurs, une réflexion plus large doit être menée sur les crédits à la consommation en France. Plusieurs établissements pratiquent des taux usuriers (au-delà de 19%), sans enquête préalable sur l’état de solvabilité des ménages ou des personnes concernés. Sans les interdire, il conviendrait d’en limiter le nombre et/ou le montant (ne pas permettre le cumul de 14 ou 20 prêts). Encore une fois, les dérives du libéralisme ne doivent pas être payés par la société, en l’occurrence par la commission de surendettement qui prend en charge le cas des emprunteurs insolvables ;


- Avant qu’une totale transparence ne soit établie, il conviendrait d’interdire à toute entreprise en rapport avec le système des subprimes à investir sur le marchés des actions et d’obligations en France, et pourquoi pas étendre cela au niveau de l’UE. La France devrait par ailleurs porter ce message de manière beaucoup plus ferme que ne l’a fait Jacques Chirac, au niveau du G8, du FMI, de la Banque mondiale ou de l’OMC. La lettre de Nicolas Sarkozy ne fait que du suivisme médiatique. Les vœux pieux doivent se transformer en actions concrètes ;

Monaco.JPG
- La transparence exige que le travail sur les paradis fiscaux soit renforcé. On ne comprend plus très bien le classement de l’OCDE qui nous affirme sans rire cette année qu’il n’existerait au monde plus que trois paradis fiscaux (Monaco, Andorre et le Liechtenstein). Nous ne pourrons combattre efficacement ces mouvements spéculatifs sans une véritable réflexion. Il est d’ailleurs invraisemblable que ces paradis fiscaux soient membres pour certains de l’OMC. De véritables sanctions devraient être appliqués à ces Etats récalcitrants, à commencer par les deux pays à nos portes sur lesquels l’Etat français a une prise directe (rappelons que le chef de l’Etat est par exemple co-prince d’Andorre). Pourquoi Nicolas Sarkozy ne leur a-t-il pas envoyé de mise en demeure ?


- Cela repose enfin et une fois de plus la question de la taxation des transactions financières. Bien entendu que cela peut paraître comme l’Arlésienne. Mais cette nouvelle et énième secousse internationale, avec les modifications exagérées sur l’économie réelle qu’elle entraîne devrait donner lieu à une réflexion internationale. Il est inconcevable que les mouvements purement spéculatifs qui entourent les subprimes ne soient pas taxés, au vu de ce qu’il coûte en termes d’interventions des banques centrales (on le rappellera jamais assez : 300 milliards € injectés !) mais aussi au niveau de leurs conséquences sur l’économie réelle. Il s’agit à nouveau d’une action de longue haleine et il serait absolument ridicule et dangereux de la mener au seul niveau français. En revanche, que la France s’allie avec plusieurs partenaires européens pour défendre cette idée ne paraîtrait pas aberrant. Qui peut prétendre que le système puisse continuer de cette façon ? On pourrait d’ailleurs penser qu’une partie du produit de cette taxe alimenterait un fonds mondial qui prendrait en cause les conséquences des crises financières qui resteront en partie inévitables, une autre partie étant attribuée au financement de la lutte contre le réchauffement climatique.

 

En tout état de cause, le tout marché montre à nouveau ses limites évidentes. Dans ces circonstances, on entend d’ailleurs aucun économiste libéral attitré nous pondre un laïus sur les terribles blocages que les Etats Leviathan feraient subir aux marchés financiers. En tout état de cause, cela témoigne à nouveau de la vigueur plus que jamais évidente d’une doctrine de régulation mondiale de l’économie de marché que nous avons pour mission, socialistes, de porter, en France et ailleurs.


Jonathan Gindt
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Achat Bijoux 29/03/2009 09:38

Nombre de personnes ne connaissent pas leur richesse et font appel au crédit. Actuellement le CAC 40 perd plus de 3% et l'or est au plus haut. C'est tout à fait emblématique de ce qu'il se passe depuis plus d'un an sur ces deux marchés. Si vous avez besoin d'argent et si vous possédez un peu d'Or sous quelque forme que ce soit, bijoux, déchets, pièces ou lingots, n'attendez pas, c'est le moment de vendre, vous serez étonné du montant récolté !

achat or

luquet 21/08/2007 21:11

superbe article, continuez comme cela.

Sharky 18/08/2007 18:45

Je trouve ça mou moi John, la fatigue, heureusement que les vacances sont là. Taxer, taxer, taxer, supprimons les intermédiaires et Nationalisons la France puis unissons nous à nos petits frères Cubains et Coréens pour Nationaliser le Monde. Inventons l'Economie de Marché Communiste ou les cours seront fixés par le politburo... le rêve quoi!

Plus sérieusement, face à mes collègues biens plus calés que moi sur le domaine, je décalais un peu (un peu seulement!) pour rire. Dans ton article tu pleures sur la méchante economie de marché dont le diable ces maudits fonds de pension US viendraient nous impacter car ils ont faits main basse sur nos beaux fleurons.

Mais n'est-ce les socialistes qui défendent becs et ongles depuis des decennies le fait que les pauvre petits salariés français ne puissent utiliser cet outil pour leur retraite au nom de la sacro sainte retraite par répartition qui n'existera bientôt plus faute de subsides? Mais c'est vrai que créer des pauvres est censé vous rapporter des voix, pas l'inverse. Au lieu d'avoir des futurs retraités Français propriétaires de leurs entreprises et y tirer quelques revenus quand la bise sera venu, il feront la cloche.

Y a des médicaments pour la schizophrénie maintenant.

F Hayek 18/08/2007 09:23

raisonnement économique des plus douteux. et un peu trop simpliste.
ne serait ce que pour 1) l'interdiction d'investir en France ou en Europe. franchement, fallait la trouver ! 2) intedire le "subprime" en France n'a pas de sens. de toute facon, les prets français sont rarement à taux renégociables 3) l'Etat intervient à travers la Banque Centrale?!... Encore plus Sarkozyste que Sarkozy. La BC est IN-DE-PEN-DANTE !
La crise du subprime montre que les marchés doivent en effet être plus transparents. c'est la "purge" de l'excès de liquité récent (celui que Fitoussi et autres socialisants adorent parce que ca fait de l'inflation et donc, parait il, de la croissance).
Quant à DSK, je suis prêt à parier qu'il est plus proche de mes idées que de celles de cet article...

peaceonearth 17/08/2007 21:22

Il est un peu trop facile d'opposer à l'occasion de cette crise libéralisme et socialisme, alors qu'il n'y a pas un économiste sérieux qui se réclame du socialisme. L'intervention des Etats est permanente sur les marchés, et cela à plusieurs niveaux, il est donc erroné d'interpréter cette crise uniquement dans le sens idéologique qui est le votre.
Enfin, nous pouvons saluer encore une fois dans cet article, la conclusion évidente de tout bon socialisme : la taxation du capital. Pourquoi ? Parce qu'à défaut de nationaliser (communisme), le socialisme taxe.