Sarkozy ou la politique industrielle et énergétique à l'état... gazeux

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po

Il nous l’a assez dit : l’homme a « changé » ! Il veut incarner la « rupture ». Sauf que la ficelle grossière, qui a malheureusement marché, commence à céder sous le poids des contradictions voire de la schizophrénie de l’éternel candidat Sarkozy. C’était dit, c’était « simple, clair et net », la participation de l’Etat ne devait pas descendre en-deçà de 70% dans le capital de GDF. Ce qui était aussi assez clair mais pas très net, c’est que Sarkozy était opposé au projet de son ancien Premier ministre favori, qui voulait fusionner GDF et Suez.

Non, tout cela n’a en réalité pas existé. Alors qu’il en avait l’une de ses priorités le soir du 6 mai, le dossier s’enlisait. Et puis, Gérard Mestrallet (PDG de Suez) s’est agité, médiatiquement. Le Président ne supporte pas que l’on essaie de lui voler ne serait-ce que trois minutes de temps médiatique. Il a donc répondu à l’insolent, en quasiment une semaine, en déclarant, tout à trac, qu’il était pour la fusion finalement et que la part de l’Etat dans la capital du groupe ainsi constitué allait passer à 34-35%. Au-delà de ce mensonge d’Etat qui remet en cause une fois de plus la crédibilité de la parole politique, venons-en au fond de cette affaire, beaucoup plus inquiétant en termes de politique industrielle mais aussi et surtout énergétique.
 


La différence entre l’énergie et les petits pois* 
 

L’Etat ne peut pas tout, mais il peut beaucoup. En matière énergétique, on touche précisément à un secteur au sein duquel le rôle de l’Etat est essentiel, en tant que propriétaire du capital des entreprises concernées.

Tout d’abord parce qu’il s’agit d’un secteur stratégique, dont découle tout simplement le fonctionnement pérenne de notre économie qui ne peut être assuré que grâce à un contrôle permanent de la filière énergétique et à une pleine maîtrise de la sécurité et de la diversification de nos approvisionnements.

Ensuite parce que cela est tout simplement pragmatique, de l’ordre du principe de réalité. La plupart des principaux pays producteurs (membres de l’OPEP ou non) détiennent des entreprises au capital nationalisé (Gazprom bien évidemment, mais aussi la Sonatrach, PDVSA, Pemex…). Ces entreprises, au vu de la manne pétrolière et gazière qu’elles engrangent, détiennent des réserves colossales de dollars. Or, elles savent toutes que cette manne n’aura qu’un temps et s’intéressent aux entreprises distributrices pour s’insérer sur leurs marchés et contrôler l’ensemble de la chaîne. Sans que personne ne le remarque pour l’instant, Gazprom ou la Sonatrach par exemple sont déjà présentes en France, via des filiales de distribution.

Pour se protéger face à l’appétit vorace de ces entreprises, seule la propriété publique du capital des entreprises énergétiques est suffisamment sécurisant. L’Etat n’a certainement pas vocation à entrer dans le capital de l’ensemble des entreprises françaises, bien au contraire. Mais dans ce cas de figure précis, et a fortiori en ce qui concerne la maîtrise de la filière nucléaire pour EDF ou Areva, un capital trop flottant constituerait un risque majeur pour la pleine maîtrise de notre politique énergétique. Or, en réduisant la part de l’Etat à 35% dans le groupe GDF-Suez, Nicolas Sarkozy a fait le choix de fragiliser la stabilité de cette entreprise. Comment éviter, comme les Russes l’ont fait dans le capital d’EADS via la banque VTB (ils avaient acquis plus de 5% du capital d’EADS) que cela se reproduise avec GDF Suez et que Gazprom ait de la sorte un droit de regard sur l’approvisionnement français ? Sans entrer dans une paranoïa de retour de la guerre froide, ces questions méritent d’être posées. Comme d’habitude, elles ont été évacuées par la perpétuelle agitation sarkozyste.

 

La théorie des jeux version sarkozyste : perdant pour le public, gagnant pour le privé

Mestrallet.JPGEn réalité, les modalités de l’accord sont encore plus ahurissantes. Gérard Mestrallet, qui criait ses grands dieux qu’il ne voulait pas se séparer de la filiale Suez Environnement, a finalement accepté de la filialiser. S'il esmble garder toutefois un large contrôle sur cette filiale, via un pacte d'actionnaires, on se demande pourquoi, alors que cette branche est la vraie « pépite » du groupe Suez, il la place de cette façon face à un risque évident d'OPA inamicales.  
On le comprend d’autant moins que la logique industrielle de Suez était la bonne et que la complémentarité entre les deux branches (Energie et Environnement) est essentielle. Dans les pays émergents (Chine, Inde ou encore Brésil), c’est grâce aux contrats obtenus par Suez Environnement que des débouchés s’ouvraient ensuite dans le domaine énergétique. Comment cela sera-t-il possible dans le cas de figure très probable où Suez Environnement, au capital plus que flottant, s’autonomise de plus en plus ? En outre, il ne faut pas avoir la mémoire courte et se rappeler que Veolia avait l’ambition d’acquérir le pôle Environnement de Suez lors des premiers épisodes de la fusion. Cette solution permettrait de conserver la société dans le giron français mais créerait une situation inédite de monopole puisque Suez et Veolia se partagent depuis plusieurs années aussi bien les marchés de distribution de l’eau que de collecte des déchets dans l'Hexagone.

 

Ensuite, pour GDF. Le seul point positif de cet ensemble, c’est la puissance de frappe du groupe en matière de GNL (Gaz Naturel Liquéfié). Ce marché qui est en train d’exploser est prometteur. Suez détenait déjà 8% du marché mondial tandis que GDF était le leader européen du secteur. Mais, même si le nouveau groupe devient numéro un mondial en la matière, c’est tout de même un élément bien insuffisant en comparaison aux risques importants de la fusion déjà évoqués et de ceux qui suivent.

 

« Il vaut mieux avoir 35% d'une entreprise qui fait 70 milliards d'euros de chiffre d'affaires ou 70% d'une entreprise qui en fait 35 » (Nicolas Sarkozy)… « Ah bon ? » (Roselyne Bachelot) 

 

Rappelons simplement que le calcul revient au même. Autrement dit… 24,5 milliards € dans les deux cas. Cette fusion n’est donc certainement pas une « bonne affaire » pour l’Etat actionnaire, d’autant plus que son poids, son influence seront nettement réduits au sein du conseil d’administration. Grâce à la propriété publique des entreprises énergétiques, la politique énergétique était réellement pilotéepar l’Etat. Le choix de la filière nucléaire a en outre permis de renforcer considérablement notre indépendance énergétique et de faire en sorte que les prix de l’énergie en France soient nettement inférieurs à ceux du marché. D’ailleurs, dans les critères retenus par les entreprises dans leurs choix d’implantations, qui font que la France reste le 3ème ou le 4ème récepteur mondial d’IDE, l’accès facile aux infrastructures et le coût de l’énergie sont des facteurs déterminants.

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Prix de l'électricité pour les professionnels - pays de l'UE27

Une véritable complémentarité s’était par ailleurs instaurée entre EDF et GDF, qui étaient même associés au sein de l’entité EDF-GDF Services (dissoute en 2003) qui embauchait 64 000 agents. De véritables économies d’échelle avaient été réalisées et le service public était assuré, permettant l’accès au gaz et à l’électricité des habitations les plus reculées sur le territoire, sans que cela ne remette en cause l’équilibre financier de l’entreprise, bien au contraire. EDF et GDF restent d’ailleurs associés fortement dans l’imaginaire collectif. Les deux entreprises font devoir faire preuve de trésor de communication pour se dissocier.

Des consommateurs bientôt électrisés… par leur facture !

 

Mais surtout, quel impact cela va-t-il réellement avoir sur les consommateurs ? Les tarifs réglementés (une absurdité pour nos contempteurs du libéralisme échevelé) avaient permis et permettent encore de maintenir les prix aux particuliers très en deçà de la moyenne européenne.

Electricit---prix-UE.JPGPrix de l'électricité pour les particuliers - pays de l'UE27


Surtout, puisque la mode est plus que jamais au benchmark international, observons la situation de nos voisins européens ayant déjà totalement libéralisé leurs marchés. Aussi bien en Allemagne qu’en
Grande-Bretagne, cela a déjà été fait (l’opérateur historique en Grande-Bretagne, Centrica, n’est plus détenu qu’à hauteur de 30% par l’Etat britannique), la libéralisation est quasiment achevée. Dans le premier pays, les prix ont augmenté de 100%, dans le deuxième de 65%. Quel est donc l’aspect profitable de cette libéralisation ? Pourquoi les tarifs réglementés ne pourraient-ils pas être maintenus dans la mesure où ils permettraient de maintenir la péréquation mais assureraient aussi le financement d'une rente de monopole permettant l’innovation technologique ? A quoi d’ailleurs l’éclosion de multiples distributeurs voire producteurs forcément marginaux sur la scène énergétique française servirait-il, quand les investissements nécessaires en matière de prospective énergétique nécessitent une envergure financière colossale ?

L’alternative consistant à fusionner EDF avec GDF a été, nous dit-on, travaillée. Patrick Devedjian reconnaît même que les socialistes, par cette proposition ont « politiquement raison, mais juridiquement tort ». De fait, la fusion entre les deux grandes entreprises françaises aurait conduit à attribuer près de 90% du marché énergétique à une même entreprise, ce qui était au passage déjà le cas, sauf qu’il s’agissait de deux structures distinctes mais associées. Selon certains, la fusion EDF-GDF aurait donc nécessiter de la part d’EDF des cessions de centrales nucléaires pour que la fusion soit validée par la Commission. Mais on peut se demander pourquoi seul ce scénario des actifs nucléaires a été envisagé ?

On aurait pu imaginer un scénario bien différent, dans lequel EDF et GDF se délestent d'une partie de leurs actifs (le GNL pour GDF par exemple) au profit de Suez éventuellement, permettant à cette dernière de se spécialiser dans le secteur des énergies alternatives, la France accusant un retard évident en raison de la culture nucléocrate d’EDF. Un pôle public d’excellence aurait été constitué dans le domaine du nucléaire, de l’électrique et du gaz, avec une véritable maîtrise (aussi bien politique que capitalistique) par l’Etat de ces filières hautement stratégiques. Cela aurait permis un maintien du niveau des prix (accès égalitaire à l’énergie et avantage compétitif indéniable pour la France), une garantie de la maîtrise de nos outils industriels (stratégiques et potentiellement dangereux) par des intérêts français et l’émergence d’un nouveau pôle, autour de Suez et de son pôle Environnement d’un leader dans les énergies alternatives, nouveau défi de ce siècle.

Mais la précipitation qui a prévalu dans ce dossier a fait qu’aucune réflexion d’ensemble n’a été menée, malgré la nécessité évidente de la mise à plat d’un tel dossier à l’Assemblée nationale. C’est pourtant une décision stratégique majeure qui a été prise. Il sera très difficile voire impossible de revenir dessus dans les prochaines années.

Se battre pour que les services publics cessent d'être dilapidés, pour que la France maintienne son indépendance stratégique, ce sont pourtant des causes essentielles qui doivent mener notre réflexion, dans un cadre communautaire renouvelé. Prenons l'initiative, dès maintenant !

Jonathan Gindt

* Avec beaucoup de respect pour nos amis producteurs de petits pois, bien évidemment.

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Kléber Jean 09/02/2008 19:35

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Toujours que des déceptions..........

John_G 12/09/2007 16:28

Tu démontres surtout ta capacité à t'émoustiller sur pas grand chose, n'ayant pas grand chose à dire.

Dans la phrase que tu incrimines, "j'évoquais la plupart des pays membres de l'OPEP" ont des entreprises à capitaux nationalisés, ce qui est entièrement vrai (pays du Golfe, Venezuela, Algérie...). Ca ne change donc rien à l'analyse.

Au passage, contrairement à ce que ton dernier post pourrait laisser penser, ce ne sont pas les compagnies pétrolières ou gazières qui sont membres de l'OPEP, mais les Etats.

A "malin", malin et demi. Toujours en attente de tes commentaires constructifs.

Candide 12/09/2007 15:37

Au moins j'aurai mis les rieurs de mon coté...mais Gazprom à l'Opep ça méritait bien un zéro pointé

John_G 12/09/2007 15:23

C'est bien Candide... t'es gentil. Je constate que tu as bien lu, tu vas donc pouvoir étayer ta "critique"...

Au fait, tous les articles de ton blog contiennent des contre-vérités et des amalgames. Voilà, c'est dit aussi. Tiens, c'est facile à faire, non ?

Candide 12/09/2007 14:41

Ou l'on découvre que la Russie est membre l'Opep...! Poutine en est tout retourné.

Le reste de l'article est à l'avenant, un tissu d'amalgames et de contre vérités.

Sarkozy est peut être à l'état gazeux mais votre rédacteur est à l'état ...fumeux