Grattez des musées !

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po

La gratuité va être expérimentée dans 9 musées en France au début de l'année prochaine. C'est une bonne nouvelle, à mon sens, et c'est un des points - peu nombreux - du programme de Sarkozy  - avec lesquels j'étais plutôt d'accord (cette gratuité là n'étant, rappelons le pour les inquiets du "téléchargement", pas la porte ouverte à une culture de la gratuité de tous les produits culturels, et heureusement sans doute). Mais, bien entendu, j'ai, sinon des critiques à émettre, du moins des inquiétudes à exprimer...

Car il faut bien se rendre compte que la gratuité des musées risque d'être une forme de redistribution à l'envers. Qui va dans les musées? Plutôt les classes moyennes et supérieures, plutôt les personnes disposant d'un capital culturel déjà important. Or la gratuité serait financée par un "jeu de la Française des Jeux, encore à inventer", suivant le modèle britannique, selon C. Albanel.  Et qui "consomme" les jeux de la Française des Jeux? Plutôt  des gens issus de classes moyennes  ou défavorisées. 


Bien entendu, on peut espérer que la gratuité joue un rôle incitatif plus fort pour les personnes disposant d'un revenu moins important, et que donc la gratuité des musées accentue leur représentation parmi les visiteurs. C'est-à-dire, donc, qu'on peut croire que le revenu joue un rôle plus important dans l'accès à la culture que l'environnement socio-culturel. Est-ce crédible? Il faudra sans doute, pour cela, attendre les résultats de l'expérience prévue pour les prochains mois.

Ceci dit, cette expérience concerne des musées assez  "élitistes", pointus : il ne s'agit pas du Louvre (gratuit, rappelons-le, le premier dimanche du mois - politique assez efficace). Il s'agit  par exemple des musées Cluny et Guimet à Paris, ou du musée Magnin à Dijon. Ce sont trois musées que je connais, et qui, croyez moi, sont intéressants, voire connus, mais pas autant que les "grands" musées nationaux. L'information risque, en plus, d'être centrée sur les réseaux existant déjà : plaquettes distribuées dans les musées, par exemple.  A moins que TF1 ne prenne une grande initiative culturelle (on peut rêver) en faisant un reportage sur "les musées gratuits"?  Toujours est-il que  l'on risque de se retrouver avec une fréquentation accrue des gens qui sont déjà consommateurs de musées,  et de faire des surprises sympathiques à quelques touristes. Des effets d'aubaine, quoi...

Pour continuer dans cette analyse (presque) économique, on peut relever un paradoxe : si le développement de la culture par l'éducation et la visite de musées renforce le capital culturel et si le capital culturel réduit la consommation de jeux type loterie nationale, alors le succès de la gratuité des musées reviendrait à supprimer ses sources de financement...

Cette expérience, si restreinte, ne donnera, au mieux, que quelques pistes sur l'augmentation de l'attractivité des musées, et risque de favoriser un peu plus les populations aisées. La gratuité totale des musées (nationaux) promise par notre PDLR ferait-elle mieux? Peut-être, mais rien ne le prouve.

En l'absence d'une gratuité pour tous, je suis donc plus convaincu par des mesures ciblées, comme celle pour les 18-26 ans, actuellement également à l'étude : oui, là aussi il existe des différences sociales héritées, mais au moins on peut espérer des campagnes d'information ciblées sur les jeunes.

Mais elles devraient être complétées par une politique éducative mettant l'accent sur les activités culturelles, le développement de "clubs" dans les écoles, collèges et lycées. Cela impliquerait, sans nul doute, soit une augmentation des moyens, soit un redéploiement des effectifs professoraux...soit que les enseignants assurent bénévolement ce service public de l'éducation à la culture (travailler plus pour gagner autant...). Ce n'est pas, si j'ai bien suivi, l'esprit actuel de la réforme (quel grand mot...) de la fonction publique.

Qu'on me permette, ici, de citer  le projet socialiste pour les législatives de 2007. "Nous développerons toutes les formes d’aide gratuite pour lutter contre la marchandisation de l’école (études encadrées, assistances personnalisées, etc.) en réalisant l’avénement d’une société éducative partagée grâce à la participation de tous les partenaires de l’école : collectivités locales et associations d’éducation populaire. Pour assurer l’épanouissement personnel de l’enfant, nous développerons les initiatives dans le domaine culturel et dans celui des activités d’éducation physique et sportive." Voilà qui (quelle surprise !) me convainc davantage.


Malgré ces quelques réserves, j'ose souhaiter à cette expérience gouvernementale - une fois n'est pas coutume - une grande réussite. En espérant que les résultats de l'évaluation seront disponibles bientôt et dans des conditions parfaitement transparentes.

Néel Travers

Publié dans Education et jeunesse

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Buffalo (de l'Equipe de Débattons !) 18/09/2007 10:33

Mea culpa... J'avoue que c'est pas le souvenir que j'en avais, mais bon...
http://www.dailymotion.com/relevance/search/royal+porte+avions/video/x1at56_porteavion_politics

Buffalo (de l'Equipe de Débattons !) 18/09/2007 10:12

Pourtant je suis persuadé qu'il y a eu un truc (où elle disait qu'on ferait mieux de mettre l'argent à l'éduc). Mais je peux me tromper de bonhomme. J'essaierai de vérifier dans les jours à venir

Bastien 17/09/2007 23:03

@ Buffalo,

Non, plus sérieusement, pour répondre à ta remarque, oui, il y a eu des revirements sur certaines positions prises pendant la campagne de Ségolène Royal, ce qui est assez courant du reste et a concerné également Nicolas Sarkozy (vote à bulletin secrets en cas de grève prolongée, contrat unique, 2ème porte-avion, proportionnelle à l'assemblée, etc.) mais pas au sujet du 2ème porte-avion.

Buffalo (de l'Equipe de Débattons !) 17/09/2007 22:01

Je n'en doute pas Bastien ! Merci de toute la considération que tu me portes

Bruno 16/09/2007 20:52

Moi, j'aime bien ton article, Neel! Bien ficele, avec des arguments potables.