Retour sur le forum de Libération – épisode 1 : qu’est-ce qu’une gauche moderne ?

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po

 

Pour refonder la gauche, il convient peut-être simplement de prendre du recul, doublement. Un recul géographique tout d’abord : s’éloigner loin des turpitudes de la rue de Solférino, de l’ambiance parisienne. Un recul temporel ensuite : voilà près d’une semaine que le forum organisé par Libération est terminé. Et c’est seulement maintenant que l’on se sent en mesure de rédiger quelque chose sur cet événement plus que constructif.

 
Il y avait pourtant une librairie dans le hall d’entrée de la Maison de la culture de Grenoble. Mais lesForum-Lib--.JPG personnes présentes se détournaient rapidement de tous ces chaleureux ouvrages qui respirent la camaraderie et l’aspiration à l’idéal de fraternité. Ils étaient venus pour autre chose. Pour écouter, pour réfléchir, pour inventer.


Neuf ministres du gouvernement étaient présents. Les intellectuels aussi étaient nombreux et bien entendu les principaux ténors de la gauche française. Si chacun peut regretter telle ou telle imperfection (notamment le manque de caractère participatif des débats, sans doute du à l’absence de Ségolène Royal…), il faut toutefois sincèrement remercier l’équipe du journal Libération qui a su organiser ce qui s’apparente à une première dans l’histoire politique française.

Loin de tout tapage médiatique, chacun a pu ainsi s’exprimer. Au-delà de l’écoute, respectueuse, des projets du gouvernement, c’est la question de la reconstruction de la gauche qui animait la plupart des participants. Sur les 20 000 participants à ce Forum, la plupart avait voté pour la candidate de la gauche aux dernières élections, bien que certains déçus du sarkozysme s’y soient aussi glissés.

 

N’ayant pas encore le don d’ubiquité, tous les débats (60 au total) n’ont pu être couverts. Mais ce que cette série d’articles tentera de mettre en avant, ce sont les pistes claires de refondation de la gauche qui se sont dessinées à cette occasion, avec des a priori personnels certains.

 

Le premier d’entre-eux sélectionné « opposait » Clémentine Autain à Manuel Valls. On a d’abord appris avec Clémentine Autain qu’être de « gauche de gauche » moderne, c’était ne pas être galant. C’est donc pour cette raison que cet article n’épargnera pas Clémentine Autain…

 

Autain.JPG« Qu’est-ce qu’une gauche moderne ? ». Voilà le débat que devaient trancher en une petite heure nos deux intervenants. Ce qui est le plus saisissant, c’est que Clémentine Autain commence par déclarer que pour moderniser, il faut « trancher, ne pas conserver les mêmes formules et les mêmes recettes ». Mais sentant l’horrible dérive « droitière » qui infusait sa pensée, elle décida de se rattraper en pérorant ensuite que « la gauche ne devait pas abandonner ses valeurs fondamentales et notamment le mouvement ouvrier ». En revanche, ces fameuses nouvelles recettes ou formules, on n’en a pas entendu parlé.


Saisissant l’occasion, Manuel Valls lui indique précisément qu’il ne s’agit pas d’ « abandonner » les valeurs fondamentales de la gauche mais précisément de les « retrouver ». La gauche doit continuer à être la « voix des sans-voix », à exprimer une révolte face à l’état du monde mais elle doit aussi revenir à ses fondamentaux, qui sont précisément la mise en avant de la Nation (qui reste le seuil à partir duquel le débat démocratique s’organiser), la réhabilitation de l’autorité de la loi qui s’oppose au pouvoir arbitraire et enfin la défense de la valeur travail.


Selon Manuel Valls, le socialisme est aussi un individualisme. L’émancipation de l’individu est effectivement la fin suprême de toute démarche de gauche. C’est en démontrant que les synergies collectives aboutissent à l’amélioration de la situation de chacun que le PS deviendra à nouveau audible.


M.-Valls.JPGPour qu’il soit ensuite crédible, et se situe clairement dans le champ de la gauche qui gouverne et non de celle qui proclame, le PS doit aussi apporter des réponses claires à des sujets cruciaux. Sur les retraites, l’allongement de la durée de la vie oblige des réadaptations de notre système. Sur le nucléaire, sans verser dans la nucléocratie, il conviendrait d’accepter et de souligner les vertus de ce type d’énergie. Enfin, le PS doit aussi être le parti des entrepreneurs. Comme Ségolène Royal l’avait initié durant la campagne présidentielle, cette réconciliation entre les entreprises et leurs salariés est indispensable au bon fonctionnement de l’économie et au bien-être de tous.

 

C’est en en finissant avec ce « long remords du pouvoir » (A. Bergougnioux, G. Grunberg, L’ambition et le remords, le PS au pouvoir de 1995 à 1992), en assumant sa pleine et entière disposition réformiste dans le cadre d’une économie de marché que le PS sera naturellement le leader d’une opposition efficace et entendu puis deviendra à nouveau ce parti de gouvernement audible, crédible et performant qu’il a déjà été.

 

Clémentine Autain rétorque à cela que la gauche ne doit pas « vouloir le pouvoir pour le pouvoir ». Elle se défend d’être dans l’action, aux côtés du Maire de Paris (elle est Adjointe à la culture, apparentée PCF) mais que précisément, la gauche aurait remporté les élections sur un programme « très à gauche ». L’élue parisienne continue ensuite sa démonstration en déclarant étrangement « être favorable à la mondialisation mais pas au marché ». Il faut bien avouer que cette phrase a laissé dubitative la majorité des participants. Répondant ensuite à une question légitime sur cette assertion étrange, Clémentine Autain a rétorqué que la mondialisation n’était pas qu’un phénomène économique et que l’on pouvait apprécier les échanges culturels entre les peuples. Elle a même ajouté, devant la foule stupéfaite par cette révélation, que la «  mondialisation n’était pas un phénomène nouveau ». Percevant toutefois les limites de sa démonstration, elle en revient assez rapidement à ce qui met tout le monde d’accord (et ce n’est pas facile…), à la « gauche de gauche »,  en se définissant comme « anti-libérale ». En revanche, à nouveau, on n’a pas eu d’explication probante de ce système fabuleux que Clémentine Autain comptait nous proposer. Elle avait pourtant reconnu, dans un élan jospinien qu’elle avait pourtant condamné au début de sa grande tirade comme un élément de dérive droitière sur l’abandon des valeurs de gauche, que « l’Etat ne pouvait pas tout »…

 

Pour revenir à Manuel Valls, il ne serait pas honnête de terminer ce papier sommaire sans revenir sur la fameuse théorie du « bout de chemin » chère au député-maire d’Evry. Comme il l’a déclaré dans une interview dans le Figaro qui a d’ailleurs fait bondir Clémentine Autain sur son blog (mais elle n’est pas revenue sur ce point), Manuel Valls proposait que sur deux sujets, à savoir la sécurité et l’immigration, le PS « fasse un bout de chemin avec la majorité… à condition qu’elle nous entende ». Bien entendu, cela Mariani---Hortefeux.JPGsous-entend qu’il pourrait y avoir un débat serein sur ces deux questions et que notamment, sur la question de l’immigration, il y a davantage de Etienne Pinte que de Thierry Mariani dans le groupe UMP. Or, deux députés de la majorité seulement se sont opposés à l’amendement sur le fichage ADN. Brice Hortefeux a commis un discours absolument scandaleux sur la « majorité silencieuse ». Nicolas Sarkozy a déjà annoncé hier qu’une cinquième loi était en préparation selon son bon-vouloir (sur les quotas) alors que la discussion sur la quatrième n’est même pas finie. Comme tu l’as remarqué en tant que parlementaire Manuel, le bout de chemin n’est pas possible. Sur ces deux sujets précisément (mais on pourrait en citer d’autres), la majorité en place a décidé de faire preuve d’un populisme à toutes épreuves. Si comme tu le réclames, nous voulons être audibles et crédibles, nous ne pouvons sombrer là-dedans.

 

Ce débat a donc permis très clairement de dégager deux écueils dans laquelle la gauche ne devra pas tomber.

- La tentation de la « pureté » que met très clairement en avant Clémentine Autain, cette antienne perpétuelle d’une gauche qui serait à gauche (sous-entendu « vraiment », « purement » de gauche) contre une gauche qui ne serait je ne sais où mais en tout cas corrompue (au moins par le pouvoir), droitière et simple accompagnatrice d’un libéralisme que la « vraie » gauche ne pourrait que combattre, que dis-je, pourfendre.

La position de Clémentine Autain est d’ailleurs intenable. D’un côté, elle se situe dans l’action et le revendique. De l’autre côté, elle sait pertinemment que ce type d’alliance, avec les « sociaux-traîtres » socialistes, ses « amis » de la LCR et de LO la refusent catégoriquement. Il n’y a donc pas de salut dans cette velléité de pureté de la proclamation et de la revendication permanente. Surtout quand ces mêmes personnes sont ensuite celles que l’on retrouve dans la rue pour défendre les acquis sociaux mis en œuvre par des majorités de gauche. De deux choses l’une, soit ces acquis sociaux ne sont que des « aménagements » du capitalisme et la cohérence intellectuelle voudrait de ne pas les soutenir, soit ils constituent de véritables avancées que seule l’accession aux manettes de l’Etat permet de mettre en œuvr

 

- Le mythe de l’union nationale. C’est que Sarkozy a voulu faire croire aux Français avec les débauchages. Or, contrairement à ce que voudrait nous faire croire Kouchner, nous ne sommes pas en guerre. On est même dans une situation doublement inédite. La droite se succède à elle-même. Mais surtout, elle semble être victime d’une sorte d’Alzheimer précoce qui a contaminé la plupart des media puisqu’elle renie son propre bilan (et celui-ci ne lui ait pas rappelé).

Ni Sarkozy, numéro 2 du gouvernement pendant 5 ans ni Fillon ministre pendant 3 ans ne semblent être responsables de quoique ce soit. Fillon déclare être, de manière totalement grotesque (sait-il ce que veut dire ce mot ?) être à la tête d’un Etat « en faillite » alors que depuis 5 ans, le déficit et la dette ont explosé ? Sait-il que sur les 15 ans évoqués, la droite avait les pleins pouvoirs pendant 10 ans ? Quand Sarkozy déclare n’être « responsable en rien » de la situation économique de 2007, on se pince pour y croire !

Comme à son accoutumée, la droite mauvaise gestionnaire joue donc la stratégie du pire, de l’enlisement pour justifier des réformes d’une rigueur sans précédent. Donc oui, Manuel, aujourd’hui plus que jamais, la droite a besoin d’une bonne gauche. Plus que jamais, nos moyens mais aussi et surtout nos objectifs sont différents des leurs. Sur l’économique et le social bien entendu mais aussi sur le terrain sécuritaire et sur la question de l’immigration. Tant que la majorité UMP comptera davantage de Thierry Mariani que de Etienne Pinte, aucun dialogue ne sera malheureusement possible. Ils ne sont pas prêts, Manuel, « à nous entendre ».


Nous ne sommes toutefois pas au Modem et nous ne devons pas nous satisfaire d’un ni-ni stérile. Si nous devons affirmer notre volonté à transformer la société, nous devons surtout affirmer notre capacité à le faire, c’est-à-dire à gagner les élections (nationales) pour être en mesure d’agir sur le quotidien ! De cette façon, la stratégie du pire organisée par la LCR et LO doit être ignorée. Le « comité de riposte » qui a d’ailleurs accouché d’une souris ne semble de ce fait avoir aucune crédibilité, dans la mesure où le hiatus de base sur la volonté d’accéder aux responsabilités et ainsi de transformer réellement la société n’est pas réglée. Stoppons donc cette palinodie qui brouille notre message politique auprès des Français !

 

En revanche et comme Manuel Valls l’exprimait, tout en revenant à ses fondamentaux, une gauche moderne doit cesser de chercher cette « pureté » en chassant cette idée selon laquelle le pouvoir viendrait corrompre nos idéaux. Une gauche moderne y parviendra en cessant de s’arroger le monopole du cœur et de la compassion pour proposer avant tout des objectifs et une méthode de gouvernement.


Prochain épisode : le débat entre un « sage actif », Laurent Fabius et un moins sage, néanmoins très actif, Alain Finkielkraut.

Commenter cet article

christophe 19/05/2011 22:08


de grâce , cessez vos fautes orthographe!!!


tietie007 26/09/2007 19:03

Vaste programme que la refondation de la gauche ...Il me semble que quelques tendances lourdes de la société, vieillssement, individualisme, consumérisme, génèrent des pratiques peu compatibles avec des idéaux de partage ...Le défi du PS sera de maintenir la flamme réformiste, tout en s'adaptant aux dures réalités socio-économiques ...Un grand écart difficile à gérer, voir la dernière campagne de Ségolène !

grutman 25/09/2007 11:41

Certes, cette attitude du député Pinte est à saluer (sa tribune dans Libération de la semaine dernière est, pour reprendre une formule à la mode en Sarkozie, "tout à fait remarquable"). Mais comme le dit très justement cet article, il y a malheureusement à l'UMP plus de Mariani que de Pinte. Et ce n'est pas nouveau...

Bastien 24/09/2007 14:46

Effectivement, il est possible que ce soit une erreur...que nous nous empresserons de corriger.

Etienne Pinte a en effet pris des positions courageuses avec François Goulard également dont je ne partage pas souvent, par ailleurs, les points de vue. Nous pouvons saluer leur attitude, sans doute guidée par leurs convictions humanistes.

Emmeline 24/09/2007 10:11

Etienne Pinte, je connais et je respecte. Ernest Pinon ? c'est qui lui ?