Une diplomatie incohérente, par Ségolène Royal

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po

En tant qu'ancienne candidate socialiste à l'élection présidentielle, Ségolène Royal souligne, dans Le Monde, les contradictions entre la ligne de politique internationale qui semble être celle de Nicolas Sarkozy et ses discours de campagne. L'occasion de revenir sur quatre mois de confusion permanente et de reniements.


Paris, le 27 août 2007, Conférence des ambassadeurs. Abordant l'épineuse question de la Turquie, Nicolas Sarkozy tient des propos qui, dans sa bouche, prennent une résonance singulière. "La France ne s'opposera pas à ce que de nouveaux chapitres de la négociation entre l'Union et la Turquie soient ouverts" dit-il devant une assistance médusée.

 

Le refus de l'entrée de la Turquie dans l'Union semblait pourtant réglé. Association oui, adhésion non : Nicolas Sarkozy en avait fait une question de principe, lors de notre débat. Quelques mois plus tard, frappé par un principe de réalité jusqu'alors soigneusement nié, il dessine une perspective radicalement différente. La fermeture qu'il prônait se voit du jour au lendemain disqualifiée. On pense même à supprimer le referendum obligatoire préalable à une éventuelle adhésion. Pour la Turquie, tout redevient possible !

Ce revirement n'est pas isolé. 14 Juillet 2007 : les principales forces politiques libanaises dont le Hezbollah sont invitées à dialoguer à la Celle Saint Cloud, dans la résidence du ministre des Affaires étrangères. "Le Hezbollah est un acteur politique important au Liban. Il est l'une des composante du dialogue national et à ce titre, il est invité aux rencontres inter-libanaises" affirme ce jour là le porte-parole de l'Elysée. Oubliée la déclaration de Nicolas Sarkozy lors du forum de l'UMP du 12 décembre 2006 à propos d'une candidate qui avait rencontré la commission des affaires étrangères du Liban en présence de l'ambassadeur de France et dans laquelle ne siégeait qu'un seul député du Hezbollah : "le fait d'être un élu ne suffit pas pour discuter. Hitler avait été élu, ça n'en fait pas un interlocuteur respectable et responsable". La polémique fut entretenue une bonne semaine : faute lourde, inexcusable, inqualifiable, méconnaissance des questions internationales, et pour tout dire, incompétence.

Et que dire du dossier iranien et de l'accès à la filière nucléaire qui inclut la maîtrise de l'enrichissement de l'uranium ? Je m'y suis toujours opposée tant que les garanties de contrôle n'étaient pas apportéesSR-Bachelet.JPG. Aujourd'hui, faute de n'avoir pas défendu cette attitude préventive et responsable, on nous exhorte par la voix du ministre des affaires étrangères à "nous préparer au pire", à la guerre, ne faisant d'ailleurs que traduire l'incroyable déclaration de Nicolas Sarkozy devant les ambassadeurs, évoquant une alternative menaçante entre "la bombe iranienne ou le bombardement de l'Iran".

Cette succession de retournements inspire de l'inquiétude et pose la question de la crédibilité de la parole de la France. Récemment nos partenaires se sont encore demandé s'il s'agissait d'improvisation ou de provocation lorsque le Président a fait du nucléaire civil, à la tribune des Nations-Unies "la meilleure réponse à ceux qui veulent, en violation des traités se doter de l'arme nucléaire" confondant, une nouvelle fois, l'achat d'électricité et la maîtrise de la totalité de la filière avec l'enrichissement de l'uranium qui permet, tôt ou tard, de passer du civil au militaire.

De tels revirements, soudains et imprévisibles, soulèvent des questions aujourd'hui sans réponses. Pourquoi cette navigation à vue, cette gestion erratique du dossier iranien ? Comment le Hezbollah infréquentable du mois de décembre 2006 est-il devenu l'interlocuteur acceptable du mois de juillet 2007 ? Que s'est-il passé pour que Nicolas Sarkozy change son fusil d'épaule sur la Turquie ?

A aucun moment le Président ne s'en est expliqué. A t-il péché par ignorance des contraintes internationales ? A-t-il délibérément oublié de révéler ses intentions ? Se doutait-il que certains de ses choix ne seraient pas tenables ? Si oui, pourquoi n'a t-il rien dit ? Chauffer l'opinion, donner l'apparence de la fermeté puis se dédire face aux risques d'isolement : serait-ce cela la nouvelle diplomatie de rupture ? C'est la perte de crédibilité de la France qui est en jeu aujourd'hui, et ce qui la menace c'est la banalisation de sa parole, une marginalisation très difficilement récupérable par la suite.

Dans le "concert des nations", notre pays apportait traditionnellement un contrepoint salutaire. Elle faisait entendre une musique différente, parfois mezzo voce, parfois fortissimo, mais toujours en harmonie avec deux valeurs cardinales : le sens du bien commun et l'éthique de la responsabilité qui interdisait d'utiliser la politique étrangère à des fins de politique intérieure.

Ex-Yougoslavie, Irak, Liban, Darfour, conflit israélo-palestinien : autant de théâtres sur lesquels la France récusait les fausses évidences et les manichéismes simplificateurs. A l'idéologie facile, à l'intérêt étroit, elle préférait l'analyse rationnelle des faits, ultime boussole d'un monde singulièrement complexe, ultime condition à une action crédible et respectée.

Or quel spectacle la Fra
SR-Merkel.JPGnce donne-t-elle depuis quatre mois ? En Europe, celui d'un président qui tire la couverture à lui, exaspérant nos plus fidèles partenaires et notemment l'Allemagne, ahurie par la dramatisation du dossier iranien, agacée par la récupération du traité, choquée par l'ingérence sur l'abandon du nucléaire, et blessée d'entendre Nicolas Sarkozy appeler Angela Merkel, "cette femme de l'est" ! Bourde sur bourde. En Afrique, celui d'un président qui dénonce avec brutalité ce continent comme "absent de l'histoire, empêtré dans l'éternel recommencement où jamais l'homme ne s'élance vers l'avenir", pour ensuite s'afficher avec les chefs d'Etat gabonais ou libyen. Où est la cohérence, où est le message, où est la dignité ?

Au fond, seul le rapprochement avec Washington donne à la diplomatie de Nicolas Sarkozy un semblant de cohérence. A l'heure où l'Amérique remet en cause ses choix de politique étrangère, à l'heure où le rapport Baker prône une nouvelle approche fondée sur le dialogue plutôt que sur le rapport de force militaire, à l'heure où même nos amis britanniques marquent leurs distances, Nicolas Sarkozy fait le choix de l'atlantisme. C'est une décision lourde de conséquence et pourtant, là encore nulle explication, aucun débat au Parlement.

Le Président de la République serait bien avisé de se ressaisir et de s'inspirer de cette sage recommandation du rapport Védrine : amis, alliés mais pas alignés. C'est en ne cédant pas à la tentation des surenchères et de la politique spectacle que la France, dont la crédibilité est indispensable à la paix du monde, disposera d'une diplomatie forte et écoutée, avant qu'il ne soit trop tard .

Ségolène Royal
Le Monde - 1er octobre 2007

Publié dans International

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Buffalo (de l Equipe de Debattons !) 04/10/2007 19:39

Je reconnais juste une contradition au niveau du Hezbollah... Pas les "profondes contradictions".
(d'ailleurs, il ne fait que ce qu'a fait Ségo pdt sa campagne, donc s'il mène une diplomatie hasardeuse sur ce sujet, elle en avait déjà fait autant).

John_G 04/10/2007 19:27

@ Sharky,

ouah eh bien je me demandais comment j'allais te réveiller. Te voilà tel le coucou.

On n'a pas de cheval Sharky, pas de petit poney Shetland non plus que l'on soutient coûte que coûte. Pour ta part, tu devrais t'interroger en revanche puisque tu ne manques visiblement par une émission qui la concerne. T'es même au courant des anecdotes avant nous.

Quant à l'analyse de Débattons, elle a justement le mérite d'être sur le fond et de reconnaitre les justesses des profondes contradictions de la diplomatie sarkozyste.

@ Candide,

tu es consternant décidément. J'ai pourtant cherché sur ton blog, mais outre ton billet nauséabond sur l'Eglise, j'a trouvé quelques exemples de ta grande distance :

"Un autre ténor, celle là doit être socialiste, s’offusque du coût pour le budget de l’Etat de la non taxation de cette fraction du salaire. Alors au risque de paraître un peu professoral on fera remarquer à l’illustre Mme Guigou à qui on doit l’application du régime des 35 heures, que ce dégrèvement représente un manque à gagner pour l’Etat mais en aucune façon un débours. Contrairement à l‘usine à gaz des 35 heures, pas un Euro ne sortira des caisses publiques pour financer la mesure de Sarkozy sur les heures sup !

Ces rectifications méritaient d’être faites, ce ne sont pas vos quotidiens ou vos JT qui l’auraient précisé."

Tu prétends que Guigou ne connaît pas le monde de l'entreprise, pour ta part, tu devrais réviser les finances publiques !

Buffalo (de l Equipe de Debattons !) 04/10/2007 18:57

Me voilà cité ! Eh bien merci Sharky...
Malheureusement, lorsque Jésus... pardon ! Mme Royal dit quelque chose, eh bien figurez vous qu'elle a automatiquement raison. Oui oui ! En tout cas, ici !

Candide 04/10/2007 18:18

Sharky : bien dit !

Quant aux panégyristes de la Jeanne de Melle, si vous parcouriez mon blog à vos moments perdus vous remarqueriez qu'il ne donne pas dans la brosse à reluire, le cirage de pompe, et le béni oui ouisme.

Vous êtes entrés en religion, et ça sent l'encensoir dans tous les recoins de votre blog...un peu dommage !

Sharky 04/10/2007 12:30

"Ah je ris de me voir si belle...". Voilà la crécelle à string socialiste dans son rôle préféré, brasser du vent et faire du bruit!

Je ne voulais même pas répondre à ce post pour respecter votre vénération devant la parole sainte mais John avec ce ton de censeur cassant et hautain de moine combattant qui le caractérise m'a poussé à le faire. C'est toi qui est au fond (ou à fond?) John, le ton de Candide était certes un peu désabusé, mais juste car tout socialiste aurait pu être crédible mais pas la donneuse de leçon sur le sujet, mais surtout léger. Quel crédit lui accorder?

Tels des animaux traqués pris dans les phares d'une voiture la nuit, vous continuez votre worship sectaire. Y a t'il une relation entre le côté strict et sévère de la maitresse d'école et le fantasme usuel des étudiants sur le sujet qui alimente vos rhaaa nocturnes? J'aimerai autant que ce soit cela car ça passe. Elle ne vous baise qu'au figuré la madonne et la plupart des socialistes l'ont bien compris.

J'en attends pour preuve la sortie de son auto-satisfecit de gare qui doit bientôt sortir. Elle pleurait sur le fait que les méchants socialistes faisaient plein de pognon en lui cassant du sucre sur le dos et proposait qu'ils donnent leurs droits à des assoc. Quelle tête de gourde quand le journaliste lui a demandé du tac au tac si elle ferait de même avec son ode à elle même, un petit pourquoi pas coincé arraché du bout des lèvres. Je me gausse.

Trêve de fond, me voilà plein de vase tout dégueulasse, je vous renvoie vers l'analyse avisée de notre ami Buffalo sur le sujet que je partage, le temps d'aller prendre une douche.
http://debattons.over-blog.fr/article-12753757.html

PS: Pitié changez de cheval. Prenez Delanoé comme hérault, le match sera plus équilibré à moins que votre truc ce ne soit que l'opposition.