Sarkozy et la Corse : divorce ou nouvelles fiançailles ?

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po

Le Président de la république adore la Corse, qu’il connaît bien [1]. Sa visite de mardi, qui a précédé le Conseil des Ministres décentralisé, n’est rien moins que la vingt-huitième en cinq ans : rien à voir avecMaures.JPG Jacques Chirac (une seule visite pendant la campagne de son second quinquennat).  Nicolas Sarkozy est donc sans doute conscient du défi auquel il s’attaque en annonçant souhaiter l'ouverture d'une « nouvelle ère » en Corse dans une interview publiée dans Corse-Matin. Une gageure, pourrait-on penser. Pourtant, va-t-il réellement se donner les moyens de changer les choses ou ne s’agit-il, comme souvent avec lui, que de promesses ?

Il serait beaucoup trop long de rappeler ici la litanie de handicaps – physiques, économiques, sociaux, politiques… - qui constituent le fameux « problème corse ». Le sénateur Jean-Patrick Courtois rappelle, dans son rapport sur le projet de loi organisant la consultation des électeurs de Corse en 2003, en fait le constat exhaustif.[2] Trente ans après les évènements d’Aleria, (l’évènement fondateur du nationalisme corse), la situation insulaire n’a que fort peu progressé, et conduit souvent au fameux refrain du « qu’on leur donne l’indépendance et qu’on en finisse ». Les Corses ont évidemment leur part de responsabilité dans cette situation, mais faire changer les mentalités ne se fera pas sans l’impulsion des pouvoirs publics, qui porte lui aussi sa part du gâchis[3].

 

Une réponse institutionnelle trop tardive et trop complexe
 

L’Etat a longtemps nié, contre toute évidence, l’existence d’un particularisme en Corse, à l’opposé notamment du pragmatisme italien qui a donné une large autonomie à la Sardaigne, avec des résultats très positifs (et il est vrai une population bien plus élevée). Il fallut attendre 1982 pour que le premier statut spécifique soit adopté, suivi d’un autre en 1991 instaurant la Collectivité Territoriale de Corse (CTC).
Malheureusement, l’évolution institutionnelle de l’île a abouti à ce que le député Guy Geoffroy qualifie d’«éclatement institutionnel
»[4] : 360 communes, 2 départements et une collectivité territoriale à statut particulier (la CTC). Il dénonce à juste titre «l'empilement des structures». Cette situation favorise le maintien des caciques locaux surtout préoccupés de la conservation de leur pouvoir.

Une économie sous perfusion

En parallèle, l’Etat a maintenu l’économie corse sous perfusion, notamment le secteur agricole, via de nombreuses aides. Le développement économique apparaît comme le corollaire indispensable du changement, mais le cercle vicieux est difficile à rompre : former un marché intérieur nécessiterait de doubler au minimum la population de l’île (270.000 habitants aujourd’hui), mais cela ne se fera pas sans arrêt de la violence et sans nouvelles perspectives de développement… La solution au « problème corse » passe donc par une approche à la fois politique (au sens large) et économique.


Depuis le processus de Matignon (2002) achevé par le gouvernement de Lionel Jospin, 5 années de paroles sarkozyennes

 

Dans le domaine politique proprement dit, des progrès ont été effectués suite au processus de Matignon, qui a démontré la possibilité d’un dialogue avec les élus corses (notamment nationalistes) et a abouti à la loi n° 2002-92 relative à la Corse du 22 janvier 2002. Il convient de souligner, comme le rappelle le professeur Xavier Crettiez[5], que malgré les importantes compétences transférées à la CTC, « ces accords, en termes strictement institutionnels, vont accroître la (très) faible autonomie de la collectivité territoriale de Corse. Mais en aucun cas, […] on n’aboutira à une autonomie semblable à celle dont jouissent les communautés autonomes espagnoles, voire les régions italiennes ». Cette loi a avant tout marqué la reconnaissance de la spécificité insulaire, mais elle pêche par l’incapacité des élus locaux à utiliser les prérogatives qu’elle leur octroie.

 

Le référendum de 2003 impulsé par Nicolas Sarkozy sur la fusion des deux départements (une opération pourtant de bon sens) s’est heurté à la défense des intérêts des élus locaux et a enterré tout évolution postérieure. Nicolas Sarkozy s’est alors replié sur les thèmes de l’économie et de la sécurité, alternant le discours selon ses visites. Sur l’économie, le Programme exceptionnel d'investissements (PEI), issu de la loi du 22 janvier 2002, prévoit le versement de 2,15 milliards d'euros en quinze ans, financés à hauteur de 70 % par l'Etat. Mais la CTC ne peut assumer sa part de financement et il devient urgent de lui accorder de nouvelles ressources. Nicolas Sarkozy a également affirmé sa volonté de rendre l’île indépendante énergétiquement et d’en faire une région pilote en matière d’environnement. Là encore l’objectif  (« faire de la Corse un exemple de réussite républicaine »), est louable, reste la question des moyens de le réaliser.

 

Concernant la sécurité, le Président a appelé en août à un « sursaut » contre les « cagoulés ». On peut toutefois douter que ces souhaits suffisent à rétablir l’ordre public, même si le volontarisme affiché est de bon aloi, tant le chemin à parcourir est long [6] et s’il est important que les victimes se sentent soutenues par les pouvoirs publics. De ce point de vue, la tenue du Conseil des ministres décentralisé est avant tout symbolique (d’où l’insistance pour sa tenue, malgré son coût exorbitant). « J'attends de la Corse qu'elle soit paisible et réconciliée », a déclaré le chef de l'Etat. Espérons-le : une centaine d'attentats ont été commis en 2007.

 

Son implication dans ce dossier est louable et son volontarisme contraste avec la résignation qui touche souvent au dossier corse, mais il ne suffira pas. Connaisseur du problème, le chef de l’Etat devrait, on l’espère, éviter la voie du tout répressif. Le PEI est un pas en avant, mais les infrastructures ne peuvent en elles-mêmes sauver une économie touchée par le chômage et un coût de la vie supérieur de 30% à la moyenne nationale. Le tourisme est quant à lui handicapé par l’enclavement de l’île (les propos présidentiels sur l’installation des compagnies low cost en Corse, jusqu’à présent soumise au monopole de service public par l’association Air France/Compagnie Corse Méditerrannée ont d’ailleurs déclenché une grève de la CCM) et le manque de structures. De ce point de vue, la Corse offre un bel exemple de la difficulté à concilier développement et environnement, le débat se cristallisant autour de la question de la loi littoral.

 

Beaucoup reste donc à faire pour que les affirmations du président ne sonnent encore creux et que la Corse ne devienne le « dragon » de la méditerranée, pour reprendre l’expression de Jacques Marseille, grâce à ses nombreux atouts naturels. En 2007, l’Ile de Beauté a ainsi reçu 2,5 millions de touristes. En attendant, les Corses semblent apprécier l’intérêt que le président leur porte : 60% ont donné leurs voix à Nicolas Sarkozy lors de la présidentielle – rien d’étonnant, comme le fait remarquer Camille de Rocca Serra, sur cette terre « gaulliste et bonapartiste » et surtout profondément conservatrice.

Jean-François Giunti

 


[1] Cf. Le Monde du 5 juillet 2007, « les racines corses du président »

[3] Cf. le rapport sur le projet de loi relatif à la Corse de 2001, http://www.assemblee-nationale.fr/rapports/r2995.asp, le rapport de la commission d’enquête sur le fonctionnement des forces de sécurité en Corse, http://www.assemblee-nationale.fr/dossiers/corse99/r1918t1p1.asp, le rapport sur l’utilisation des fonds publics et la gestion des services publics en Corse, http://www.assemblee-nationale.fr/dossiers/corse.asp : la liste est longue…

[4] Dans son rapport sur le projet de loi organisant la consultation des électeurs de Corse sur la modification de l’organisation institutionnelle de l’île en 2003 : http://www.assemblee-nationale.fr/12/rapports/r0870.asp

[6] cf le  rapport de la commission d’enquête sur la conduite de la politique de sécurité menée par l’Etat en Corse, http://www.senat.fr/rap/l99-069/l99-069.html

Publié dans Questions de société

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