Vu(e) d'ailleurs [1] : ce que la Chine nous apprend

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po

Nous inaugurons aujourd'hui une nouvelle rubrique. Profitant de l'exceptionnel réseau de socialistes en échanges universitaires à travers le monde tous les ans, l'équipe du blog de la section PS Sciences Po a décidé de leur donner la parole. Il s'agit, compte tenu de leurs expériences singulières dans des pays souvent lointains et de leur recul (choisi ou contraint) à l'égard de l'actualité politique quotidienne, de leur permettre de nous donner un point de vue particulier, plus distancé. Merci à Valentin Chaput, en échange à Pékin (Beijing) d'avoir rédigé ce premier billet. N'hésitez pas à vous exprimer dans les commentaires ! Retrouvez également Valentin sur son blog : http://valinchina.over-blog.com 

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En Chine depuis désormais trois mois, j’ai l’honneur d’inaugurer une série d’articles écrits par des membres de la section qui étudient cette année aux quatre coins du monde. Lorsque nous avons décidé de créer cette série pour notre blog, il nous paraissait important de profiter de nos voyages, de nos découvertes et de rencontres pour enrichir nos réflexions sur les débats qui agitent la politique française en général, et le Parti socialiste en particulier, avec des « points de vue venus d’ailleurs ».

 

Dans le cas présent, il me semble que nous avons peu de leçons politiques positives à tirer de la Chine, qui malgré son incroyable développement économique actuel reste encore loin d’être un modèle politique de référence. Si le fonctionnement politique chinois a peu d’enseignements à nous donner, l’expérience que je vis ici fait en revanche évoluer quelques-unes de mes conceptions antérieures, en les réfutant dans certains cas, en les renforçant dans d’autres. Voici donc quelques idées qui constitueront ma modeste et très partielle contribution aux trois questions générales (relations au marché, à la nation, à l’individu) que le PS s’est engagé à traiter dans son travail de « rénovation ». 

 

Retrouver confiance en nos qualités économiques et sociales dans la mondialisation

Le passage de la France à la Chine offre un contraste saisissant. D’un côté, j’ai quitté pour un an un pays que l’on décrit souvent avec pessimisme comme à l’arrêt, voire en déclin. Un pays dont les habitants ne voudraient plus travailler et ne sauraient que se lamenter sur leurs petits problèmes. De l’autre, je suis arrivé dans un pays au dynamisme effréné, qui ressemble à un gigantesque chantier, avançant à pleine vitesse vers un futur encore flou, mais qui apportera à n’en pas douter développement et prospérité à la plupart de ces habitants.

Croissance-chinoise.JPGAvec ce rythme de croissance, les Chinois voient leurs salaires doubler tous les cinq ans, et ils n’aspirent qu’à assouvir leur appétit de consommation, trop longtemps brimé. Tant que ce progrès matériel rapide sera assuré, les questions politiques devraient rester au second plan, dans un pays où, de manière générale, les gens montrent de toute façon un profond désintérêt pour la chose politique. Et figurez-vous que contrairement à ce que l’on nous dit de notre modèle social qui serait archaïque et inadapté aux contraintes de la mondialisation, les Chinois ne rêvent que d’une chose : avoir le même que les Français !

 

Les Chinois admirent le système de Sécurité sociale français, ainsi que notre mécanisme de retraite permis par la solidarité intergénérationnelle. Les professeurs envient leurs homologues français qui ont plus de temps et de liberté pour préparer leurs cours. Les mères rêveraient d’avoir une assistance et un emploi du temps aménagé pour s’occuper de leurs enfants. Les Pékinois souhaiteraient avoir un réseau de transports en commun de la qualité de celui de Paris : quoi que vous puissiez penser des fonctionnaires de la RATP ou des Vélib’, venez voir ce qui se passe à l’étranger et nous reparlerons de la politique de transports de Delanoë !

Loin d’être ringard, le modèle social français reste attractif pour ceux qui n’ont pas la chance d’en profiter. Et je ne parle pas ici des catégories sociales défavorisées de travailleurs migrants, arrachés à leurs familles, et qui n’imaginent même pas l’idée d’une régulation du temps de travail hebdomadaire et d’un salaire minimum !

 

Op--ra-de-P--kin.JPGLa France fait rêver les Chinois, et pas seulement pour ses conditions de vie qui, vu d’ici, semblent idylliques. La France vend très bien son image en Asie, et notamment en Chine ! Tourisme romantique à Paris, gastronomie raffinée arrosée de bon vin, produits de beauté et vêtements de qualité. La France jouit d’atouts que nous connaissons chez nous, mais dont nous ne réalisons pas toujours l’ampleur symbolique. Le commerce se faisant dans les deux sens, la Chine ne doit pas être uniquement vue comme une menace pour la France et ses emplois, car elle représente également une opportunité économique exceptionnelle pour nos entreprises et leur savoir-faire reconnu. 


Mais je n’oublie toutefois pas les situations tragiques d’ouvriers Français peu qualifiés, qui se retrouvent licenciés du jour au lendemain parce que leurs entreprises délocalisent en Chine ou ailleurs. Il n’y a malheureusement pas de solution miracle à très court terme. Il faut aider ses gens à retrouver un emploi et un niveau de vie plus acceptable, en faisant des efforts financiers nécessaires sur l’éducation, la formation et la reconversion professionnelle, la recherche et les services sociaux.

 

Relancer le dynamisme de l’Europe et sauvegarder notre environnement

A plus long terme, le renforcement de l’Europe est inévitable. Lorsque l’on se retrouve au cœur d’une civilisation aussi différente de la nôtre, nous ressentons une vraie proximité culturelle avec nos voisins allemands, italiens ou espagnols. Face aux géants américain et chinois, nous devons trouver des réponses communes, car nos économies seront plus fortes à vingt-sept que tout seul. De même, si nous voulons véritablement faire bouger les choses sur les questions de politique internationale par exemple, toute tentative isolée est vouée à l’échec face à une Chine dont l’influence grandit de jour en jour, alors que les Européens sont globalement tous d’accord sur une large majorité des sujets. 

 

L’Europe doit également être un moyen d’action au niveau des politiques environnementales.Chine---UE.JPG En Chine plus encore qu’en Occident, la pollution et le changement climatique se ressentent et se voient chaque jour. Cinq des dix villes les plus polluées du monde sont en Chine, tous les grands fleuves ont atteint des seuils de toxicité alarmants, déforestation et désertification progressent au même rythme que la croissance économique. Mais les Chinois ne sont pas aveugles, et bien qu’ils considèrent qu’en tant que pays en développement, ils disposent d’une sorte de « droit à polluer », ils bougent plus que l’on ne le pense en France. Pourtant au rythme actuel, les Chinois (et beaucoup d’autres pays à commencer par l’Inde) auront atteint d’ici vingt ou trente ans un niveau de vie qui nécessitera les ressources cumulées de cinq planètes comme la Terre !

 

Quelle position le PS doit-il adopter face à la mondialisation, ses avantages et ses dangers ? Quelles politiques d’alternative crédible à Sarkozy la gauche doit-elle proposer pour moderniser notre modèle social (temps de travail, retraites, régimes spéciaux pour coller à l’actualité) ? Comment être constructifs pour relancer l’Europe et peser sur la scène internationale politique et environnementale ? Voilà quelques sujets qui divisent encore le Parti socialiste français, et qui, depuis mon expérience pékinoise, me semblent pertinents pour lancer ou relancer le débat.

Valentin Chaput

Publié dans International

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www.fdesouche.com 28/11/2007 00:46

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nouveau record battu : 10 000 visiteur unique !!

Val 27/11/2007 10:01

Dajia hao!
Merci tout d'abord à Jonathan, Néel et aux autres pour continuer à faire vivre le blog avec autant de qualité. Je n'ai pas toujours l'occasion de le lire, mais c'est toujours un plaisir de vous retrouver.

Quelques précisions sur mon article. Il ne me satisfait pas totalement moi-même pour ne rien vous cacher, mais j'ai profité d'une petite fenêtre de temps libre pour m'y atteler, comme je l'avais promis. A la base, je pensais avoir trois parties égales sur l'économie, l'Europe et l'environnement, qui vu d'ici me semblent cruciaux, et surtout ce sont des sources de divisions au sein du PS et de la gauche. Il faut donc en débattre ensemble !

Au final, pour que l'article ne soit pas trop long, c'est la partie sur l'économie qui est la plus développée, car elle correspond le plus à ce concept de "vu d'ailleurs". Je pense que je reparlerai de l'environnement plus tard dans l'année, ici ou sur mon blog personnel.

L'idée principale que je voulais mettre en valeur, c'est que notre modèle social n'est pas si "ringard" qu'on l'entend dans l'Hexagone. Certes les Chinois ne comprennent pas les grèves que la France a connues ces dernières semaines; certes l'idée que des étudiants bloquent des universités leur paraît incongrue; et certes, ils n'aimaient pas Ségolène pour ses positions sur le boycott des JO de Pékin. Mais globalement, ils sont tous d'accord pour dire que leur modèle de vie est douloureux, stressant, et parfois injuste, et que leur société a des réformes devant elle. Ils sont conscients de travailler dur pour offrir un meilleur avenir à leur enfant (pas de "s" en Chine...;-)).

La France, et les autres pays d'Europe occidentale, sont des modèles de pays qui ont atteint un bon niveau de développement, et dont les habitants ont toutes les raisons d'être heureux. Remettre en cause les fondements de notre système de santé, de nos services, de notre éducation, c'est faire marche arrière. Que je me fasse bien comprendre : il y a sûrement des réformes à mener, mais les grands principes fondateurs doivent rester.

Voilà pour la partie "sauvegarde de nos valeurs républicaines et de nos services publics principaux". Maintenant, une deuxième idée vient derrière dans ce que j'ai pu constater. Contrairement à la vision d'une France qui perdrait de son influence, qui serait inaudible, je trouve que les Chinois que j'ai rencontrés ont tous une image très positive de notre pays, aussi bien pour notre longue histoire que pour notre rôle dans le monde. Cela vient du fait que la France en effet "vend" très bien son image ici. Quelle est cette image? En effet Lole, c'est une France de carte postale, avec la Tour Eiffel, l'amour, le vin et la gastronomie. Bref, une image un peu déformée de notre réalité quotidienne, mais une image positive quand même (mais après tout... ce que l'on voit aux JT français sur la Chine est aussi assez éloigné de ce qui se passe ici...). Les Chinois ont un a priori positif sur les Français, et il faut en profiter pour nouer des relations, plutôt que de se replier sur nous-mêmes et craindre l'ogre chinois.

Cela me permet de faire la transition sur le voyage de Sarkozy. En effet, il faut nouer de bonnes relations avec la Chine, mais pas non plus faire la carpette devant ses dirigeants. Où est passé le Sarkozy qui critiquant Ségolène pour sa timidité sur les "droits humains"? Où est passé le Sarkozy qui promettait de rompre avec la tolérance de Chirac vis-à-vis de Pékin et Moscou?

Il a disparu... Areva et Airbus sont très contents, et Grutman je peux t'assurer que les journaux chinois aussi ! Vous voulez le titre du Quotidien du Peuple (édition en Anglais)? "China pursues long-term, stable relations with France", et plus loin "Chinese and French leaders reach consensus". On ne parle que de gros sous, tout le monde est content ici naturellement... Bien plus que face aux déclarations d'Angela Merkel qui se tourne vers d'autres pays asiatiques, qui selon elle font plus d'efforts que les dirigeants actuels du PCC.

Je me souviens de Sarkozy qui lors du débat d'entre-deux-tours disait qu'il ne fallait pas fermer la porte à la Chine, que cette année particulièrement importante pour les Chinois les forcerait à être un peu plus conciliants sur les questions sensibles des Droits de l'Homme et de la presse. Cette position, je ne l'ai jamais caché, me semblait pour le coup plus constructive que le boycott de Bayrou et Ségolène. Seulement, il faut aller au bout de cette conviction ! Comme certains voisins européens l'ont fait. Bref, l'Europe un tant soit peu cohérente que j'appelle de mes voeux dans l'article peut trouver une piste constructive ici.

Bref, je suis bien long, mais c'est vrai que la rédaction de cet article un peu court m'a frustré sur la forme et sur le fond, donc je me rattrape ici !
Vous pouvez retrouver d'autres infos sur mon année en Chine sur mon blog : http://valinchina.over-blog.com, mais il n'a aucune vocation politique. C'est plutôt un carnet de voyage, avec des photos, des commentaires, des rencontres, des expériences, des lectures sur la Chine et les Chinois. Merci donc de prolonger le débat ici et pas sur mon blog, même si je serais très honoré d'y recevoir votre visite ;-)

grutman 27/11/2007 07:05

C'est vraiment une bonne idée de publier des articles de ce genre, le "vu d'ailleurs" est toujours plus instructif.

Sur le fond, j'en retiens que la France doit être fière de ce qu'elle est et que le masochisme décliniste de la droite est un bon paravent pour faire passer la potion libérale-néocon. La nécessité de l'Europe et de politiques publiques efficaces et solidaires n'en est que plus impérieuse.
Au fait, comment le voyage de Sarkozy est vu en Chine et traité par les médias locaux ?

lole 26/11/2007 23:40

" La France fait rêver les Chinois, et pas seulement pour ses conditions de vie qui, vu d’ici, semblent idylliques. La France vend très bien son image en Asie, et notamment en Chine ! "

Ah oui quelle France , celle des Cathédrales ou celle de Debouzze-Royale ? Dilemme dilemme ...