Solidarité, j'écris ton nom !

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po

Première présentation de l'un des cinq Ateliers du changement



Logo-ateliers.GIF L’absence du thème de la solidarité dans le débat lors des présidentielles, et aujourd’hui encore, montre l’embarras de la gauche face à une question complexe qui nécessite une réflexion de fond sur le lien social et la place de l’Etat comme garant de la cohésion sociale.

 

Cet embarras est lié à la situation économique et sociale de la France. Depuis le milieu des années 70, la société salariale et l’Etat-providence sont entrés en crise. Jusque là, le système combinait de façon vertueuse solidarité sociale et efficacité économique. Le système économique de l’après-guerre dit fordiste était basé sur un compromis salarial – acceptation des méthodes de production standardisées contre partage des gains de productivité- qui s’est rapidement généralisé et a permis de créer un système de sécurité sociale, basé sur des contributions salariales et qui assurait chacun contre des « risques » collectifs (chômage, maladie, retraite, maternité…). On avait ainsi un cercle vertueux entre le système de solidarité sociale qui assurait à tous une protection et un pouvoir d’achat créant un effet de demande positive, et un système économique assurant du travail pour tous et servant ainsi de base au système de protection sociale.     

 
 

La-condition-humaine.JPGLa remise en cause dela solidarité est liée à deux cause principales, inter-dépendantes 

 

- Tout d’abord, le système de solidarité sociale est entré en crise avec le système fordiste généralisé. Le modèle fondé sur une logique d’assurance tous risques est devenu déficitaire à mesure que le chômage de masse est apparu et que le nombre de chômeurs s’est accru par rapport aux nombre des salariés, financeurs du système. Le système de protection sociale s’est trouvé de moins en moins compatible avec le nouveau mode de régulation économique et le régime de croissance en vigueur. 

 

- La dé-légitimation du système. Alors que le système s’apparentait à une assurance pour tous, dans lequel chacun était dans la position de donner, mais également de recevoir, l’apparition d’un chômage de masse et la précarisation des parcours professionnels ont peu à peu dualisé le système. D’un système assurantiel, fondé sur les contributions sociales, on est progressivement passé à un système d’impôt visant à financer le système par le budget de l’Etat et à créer des couvertures sociales minimales pour ceux qui ne pouvaient plus contribuer au système (ex. de la CSG). La multiplication des minima sociaux a donné une visibilité forte à des mécanismes de solidarité qui existaient déjà dans le système assurantiel, elle a levé le « voile d’ignorance », faisait apparaître un système dualisé entre contributeur net et bénéficiaires nets, les premiers refusant de plus en plus de « payer » pour les seconds. 


 

Solidarit---old-school.JPGUne remise en cause de la notion de solidarité, devenue pansement fragile plutôt que remède véritable

La notion de solidarité s’est trouvée mise à mal à double titre. Alors que la notion de solidarité avait porté le mouvement de protection sociale dans le sens de l’universalisation des droits, elle ne semble à présent destinée qu’à entretenir la bonne conscience des sociétés modernes à l’égard de leurs pauvres. « Sous des airs de gauche, on en revient à la vision la plus archaïque du social comme béquille des dysfonctionnements les plus criants de l’économique » (Pierre Rosanvallon, le Nouvel âge des inégalités). On confond la politique et les bons sentiments, en se focalisant, au détriment d’une analyse globale du système, sur le segment le plus vulnérable de la population. L’exclusion apparaît comme un état social donné et non comme le résultat d’un processus. Au lieu d’agir sur elle en se situant en amont, en examinant par exemple la déstabilisation générale de la condition salariale et la multiplication des situations de
précarité, on voit la pauvreté comme un état social figé, auquel on pourrait remédier en circoncisant la population touchée et en l’attaquant par des mesures « chirurgicales », du type « Grenelle de l’insertion ». 

 

Parallèlement, la remise en cause actuelle du modèle social prend la forme d’une critique du projet d’égalité auquel la société adhérait ou d’un renoncement, contrainte budgétaire oblige, au modèle de cohésion sociale auquel les individus semblent attachés. Ils peuvent alors avoir l’impression que la seule réaction possible des pouvoirs publics devant l’accroissement des inégalités est la résignation. Même les discours généreux ne sont pas sans connotation négative : vouloir préserver les acquis, sauver la Sécurité sociale, c’est déjà reconnaître qu’ils sont en péril et que la seule stratégie est de limiter les dégâts. Sauver ce qui peut l’être est une théorie négative du progrès social, qui revient à renoncer et à déterminer le « contrat social » de manière purement gestionnaire qui deviendrait subordonné à l’économique. Le progrès économique et social seraient alors dissociés et entreraient dans une relation d’arbitrage. La compétitivité ne pourrait croître qu’au détriment de la cohésion sociale et l’aspiration à l’égalité serait un obstacle à la compétitivité.  

 

 

L’enjeu pour nous est de rétablir, dans les têtes, mais également dans l’action de l’Etat, l’existence d’une relation vertueuse entre le progrès économique et social 

   

Ceci exige évidemment de ne pas céder à la facilité du renoncement et de s’atteler à un travail d’analyse des nouvelles formes d’inégalité, plus dynamiques  et plus « intra catégorielles »,  qui procèdent d’un système économique en perpétuelle mutation, restructuration. La société est devenue moins visible, d’où le flou actuel des politiques publiques, car les inégalités structurelles sont redoublées par de nouvelles inégalités, au statut indéterminé. Ces inégalités multidimensionnelles moins visibles et finalement plus aléatoires complexifient le système de protection sociale qui tente d’appréhender ces différentes inégalités, multiplication qui crée incontestablement des frustrations. 

 

La complexité sociale et économique d’aujourd’hui a pour conséquence un flou pour les politiques et en particulier les hommes de gauche. Il apparaît alors plus facile de mettre fin à des mécanismes sociaux en mettant en évidence leurs coûts, facilement visibles au travers des chiffres du déficit de la sécurité sociale, que de s’interroger sur les bénéfices qu’une telle solidarité a sur les ressorts de la croissance, grâce à ses effets d’externalité (notamment l’éducation, le logement...). 

 

Nous refusons de tomber dans ce travers qui consiste à abandonner le projet social. Mais cela nécessiteLa-nouvelle-question-sociale.JPG évidemment un effort d’analyse poussée sur le fonctionnement actuel de notre économie et de notre société. Il s’agit d’analyser et de réfléchir sur les transformations fondamentales du système économique et social qui remettent en cause depuis plusieurs années le système de solidarité sociale fondé sur un système de régulation économique entré en crise. La gauche est confrontée à un nouveau tournant qu’elle se doit d’affronter pour reformuler les conditions du lien social et civil à l’âge de l’Europe et de la « mondialisation ». Il ne s’agit pas de mettre fin à l’Etat providence, au contraire. Il s’agit bien là pour la gauche de réaffirmer sa fonction primordiale de garant de la solidarité. 

 

La possibilité d’une synergie n’a pas disparu entre solidarité sociale et dynamisme économique avec la crise du mode de croissance de l’après-guerre et la crise financière du système de protection sociale qui lui était associé.  L’exemple souvent donné du système danois (« flexi-sécurité ») repose sur un système de protection sociale très fort et complémentaire d’un système économique dynamique. La diversité des modèles de protection sociale dans le monde (Japon,  Suède, Allemagne) illustre qu’il n’existe pas une seule issue, qui serait le passage au privé et au choix individuel.

 

On ne peut de toute façon se satisfaire d’une société qui accepterait de manière passive des inégalités largement fondées sur les conditions initiales (capital économique, social …), faisant de nombreux individus des citoyens de seconde classe. Ce serait accepter un déterminisme social, contraire au principe démocratique.  

 

Le programme de notre Atelier, certes ambitieux, vise donc à la fois à réaffirmer la légitimité de l’Etat, au détriment de toute philanthropie ou néo-paternalisme et de repenser le lien Etat- économie afin de redonner à la solidarité son sens premier de « faiseur de lien social », élément essentiel, s’il est là vraiment besoin de le dire, de la société française. 

Elise Delaitre

Elise Delaitre coordonne avec Lancelot Arzel les travaux de l'Atelier "Solidarités"

 

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