Shoah et devoir de mémoire : pourquoi je suis davantage d’accord avec Simone Veil (mais aussi Pierre Moscovici et Vincent Peillon) qu’avec François Hollande

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po

Au départ, on peut croire à une énième diversion sarkozyste, à un nouveau pare-feu fait pour dissimuler notamment le piteux bilan économique révélé ces derniers jours (1,9% de croissance contre 2,25% prévus). Mais le sujet est suffisamment grave pour que l’on n’ose pas soupçonner un chef de l’Etat capable de s’en servir de la sorte.

 

Quand on découvre la « proposition », on est toutefois à nouveau totalement abasourdis, même « effondrés » comme l’a dit hier Vincent Peillon. Si cette décision ne peut pas être prise comme un pare-feu élyséen de plus, c’est non seulement parce que le sujet abordé est loin d’être frivole mais aussi et surtout parce qu’elle révèle une pratique et  une philosophie institutionnelle plus que dangereuses, qui se confirme depuis huit mois.

 

La bling-blingisation de l’Histoire

 

Sur le fond tout d’abord, la démarche est plus que douteuse, pour deux raisons au moins. Comment peut-on résumer la Shoah, paroxysme de l’horreur génocidaire collective visant un « peuple » et non pas des individualités, à l’évocation de simples cas individuels ? Ce n’est pas en tentant de faire porter par un seul individu, de 10 ans, la lourde responsabilité d’un crime qu’il n’a pas commis, que nous allons pouvoir faire vivre le souvenir d’un massacre collectif généré par une lobotomisation de masse.

Au-delà de la violence psychologique que cela représente pour l’enfant, cela pose donc un problème d’approche philosophique de ce que fut la Shoah. Il s’agit en outre d’une approche purement émotionnelle, un enfant de 10 ans étant tout de même assez peu capable de raisonner sur le sentiment d'horreur perçu, totalement déconnectée de l’analyse historique qui a contribué à démontrer le caractère profondément inhumain parce que techniciste de la « solution finale ». Le recours à l’affect par identification à un jeune déporté contribuerait à renforcer une approche fondée sur le pathos, la compassion plutôt que sur la compréhension d’un phénomène complexe ayant conduit une bonne partie du peuple allemand à la barbarie.

 

Il est donc profondément incompréhensible que l’on pratique le nécessaire devoir de mémoire en utilisant des gadgets qui sont dangereux dans leurs conséquences directes (sur la perception de la Shoah en tant que telle) et indirectes (la « concurrence mémorielle » que cela peut générer).


Vers le développement d’une schizophrénie mémorielle ?

 

Par ailleurs, sans s’arrêter sur les débats nauséeux que l’initiative sarkozyenne a généré dans certains groupuscules, rappelons-ici la réaction de Simone Veil, présidente d'honneur de la Fondation pour la mémoire de la Shoah : « Cette mesure est inimaginable, insoutenable et injuste […]. On ne peut pas infliger ça à des petits de dix ans. On ne peut pas demander à un enfant de s'identifier à un enfant mort. Cette mémoire est beaucoup trop lourde à porter. Nous mêmes, anciens déportés, avons eu beaucoup de difficultés après la guerre à parler de ce que nous avions vécu, même avec nos proches. Et aujourd'hui encore, nous essayons d'épargner nos enfants et nos petits-enfants. Par ailleurs beaucoup d'enseignants parlent - très bien - de ces sujets ». Elle ajoute que cela va créer une concurrence mémorielle absolument justifiable. Sans mettre évidemment tous ces évènements sur le même plan, pourquoi les protestants ne demanderaient pas que l’on évoque la Saint-Barthélémy, les Arméniens le génocide perpétré par les Turcs, les Tziganes et les homosexuels la persécution dont ils ont également été victimes durant la seconde guerre mondiale… ?

 

Si la Shoah occupe assurément une place particulière dans le devoir de mémoire que nous devons respecter et perpétuer, il est évident qu’elle ne peut être exclusive. Cette affirmation simple empêche la mise en œuvre, au-delà de son caractère douteux sur le plan historique, de la mesure évoquée. Ou alors s’agirait-il de culpabiliser nos enfants mais aussi de les rendre totalement schizophrènes ? Comme on l’a souligné, ces observations sont simples si le problème est posé à froid. C’est pour cette raison que de manière plus générale, cela révèle – à nouveau - une très inquiétante conception du pouvoir. Pourquoi ne s'en sont-ils pas rendus compte, leur faisant crédit d'un minimum de capacité de jugement ?

 

C'est "mon" idée

 

Comme dans de nombreux autres cas (lettre de Guy Moquet, réforme de la publicité à la télévision), une idée qui n’est pas totalement condamnable en soi est complètement viciée par le manque de préparation, l’improvisation pour ne pas dire la désinvolture qui caractérisent le pouvoir en place. Jamais une idée aussi importante n’a fait l’objet d’une concertation au sein du gouvernement. Comme Christine Albanel il y a quelques semaines, Xavier Darcos était incapable de répondre précisément au mode d’application concret de la mesure. On avait même l’impression, une fois de plus, que ce sont même les journalistes qui venaient de lui apprendre la nouvelle, tandis qu’il émettait de lui-même de nombreuses réserves.


Cette extrême personnalisation du pouvoir est plus que problématique. Elle témoigne d’un isolement total de l’Elysée par rapport au reste de l’équipe gouvernementale censée diriger un pays, un isolement tel que même Jacques Chirac ne l’a jamais atteint. 

Non seulement le Ministre n’en a pas été informé, mais personne d’autre n’a été consulté. Le président du CRIF a déclaré avoir été surpris par cette annonce (et a d’ailleurs également tenu à émettre de nombreuses réserves). Les syndicats enseignants, faute de Ministre au courant, n’ont évidemment jamais été consultés. Pourtant, si cette "peine" avait été prise, ils auraient pu apprendre que de nombreuses initiatives, beaucoup plus intelligentes (témoignages en classe, visites de musée…) existent déjà, que les enseignants « travaillent bien » comme le dit Simone Veil. Mais non, the show must go on, alors on sort une idée de son chapeau, sans en parler à personne, sans la faire mûrir, pour faire un coup, faire diversion ? Encore une fois, on refuse de le croire. On penche clairement pour l’incompétence et l’amateurisme caractérisés.

 

Si la question élyséenne mérite un traitement en soi, ce papier n’a certainement pas pour unique objectif de condamner la « pratique » élyséenne. Il s’agit aussi de rappeler à François Hollande comme à Malek Boutih par exemple que le devoir de mémoire n’est pas une fin en soi, que tous les moyens ne sont pas bons (y compris certaines "lois mémorielles") pour y arriver et que celui-ci est incontestablement condamnable sur le fond et la forme et terriblement contre-productif. Ce n’est pas parce qu’une certaine droite aux abois nous demande d’être « constructifs » qu’on se doit d’être en accord avec ses pires éléments.

John_G

 

Publié dans Point de vue militant

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Les Bisounours en folie 18/02/2008 13:44

Sarko ?

Demandez le programme !

13 février : participation du président de la République française au dîner du CRIF

10 au 14 mars : première visite d’État d’un chef d’État étranger en France depuis l’élection de Nicolas Sarkozy consacrée à la réception du président d’Israël, Shimon Peres

23 au 27 mars : Salon du livre de Paris avec l’État d’Israël comme invité d’honneur et la réception de 89 écrivains israéliens exclusivement de langue hébraïque (aucun russophone, ni arabophone)

Mai : voyage de Nicolas Sarkoy en Israël pour les 60 ans d'Israël avec dépôt de gerbe au Mémorial Yad Vashem et discours devant la Knesset

1er juillet : à l’occasion de la prise par la France de la présidence semestrielle tournante de l’Union européenne, relance des divers programmes de coopération euro-israéliens.

13 juillet : sommet préparatoire de l’Union méditéranéenne, sorte de Cheval de Troie permettant de contourner le Processus de Barcelone pour faire entrer Israël dans l’Union européenne.

14 juillet : invitation des Forces armées israéliennes à défiler lors de la fête nationale française

Les Bisounours en folie 17/02/2008 16:17

Ah là là , à quoi bon discuter ? Incapable de voir que Sarko revenait du Crif . Et que c'est encore a Simone Veil que revient l'honneur de poser son bémol du haut de son statut de droit divin .. pratique pour relativiser ............
Les français ?
RIEN à DIRE ! Peuvent toujours foutre leur carrière en l'air s'il ose s'inquièter de la santé mentale de leurs enfants ..
Au loin les disques rayés de la pensée unique !!
" Anti-racismeuh .. cloc ... diversitéeeeuh .. cloc ... heures-les-plus-sombreeeuhh .. cloc... "
Désormais les petit FDS auront chacun leur petit BHL dans leur tête même dès la maternelle ! L'effet de résonance va être enfin parfait !! :D
C'est les mondialistes qui vont être content !!!!!!

Diversity in the bottom , zionist on the top

Sharky 17/02/2008 11:48

Vous êtes décidemment pleins de ressources et de surprises.
D'un côté vous dénoncez le côté "bling bling" superficiel de Sarko, et la critique peut se concevoir si l'on considère que seule la robe de bure (au sens laic du terme!) est de mise même si l'on a une résidence secondaire à Mougins ou que l'on habite place des Vosges; de l'autre son côté solennel quand il décide de remettre un peu l'histoire au coeur de notre mémoire. Pour vous tout n'est que calcul, provocation, n'est-ce pas un peu réducteur et simpliste?

Je ne suis ni en extase béate devant cette proposition, ni à hurler comme vous, j'essaie de comprendre son idée et le fond.

L'histoire est le ciment de notre civilisation et ces dernières sont de plus en plus diluées et evanescentes dans l'esprit des français. Tout comme la lettre de Guy Moquet dont la proposition sur la Shoa n'est que la continuité, la ligne directrice est de continuer la transmission de mémoire de leur histoire aux français, et surtout aux plus jeunes. Il s'agit de rappeller les sacrifices et erreurs de leurs ainés qui font qu'aujourd'hui ils sont là et que cette mémoire leur serve. Cette idée vue sous cet angle me parait plutôt noble et positive.

Après hurler que les pauvres enfants vont être choqués, traumatisés, il suffit juste d'allumer la TV, regarder les journeaux, les affichages publicitaires pour s'apercevoir que la violence y est bien supérieure et crue sans aucun message de surcroit. De plus en spécialistes des leçons historiques, votre approche repentante à sens unique de l'histoire me semble nettement plus nocive pour nos enfants qui ne voient en leurs aieux que des salauds.
Je parle en connaissance de cause ayant 3 enfants dans les tranches concernées.

Enfin, ce qui me choque bien plus est la désinformation historiqueTrotskiste que subissent les enfants depuis des decennies. Les livres d'histoires aux thèmes choisis (ou minorés voire occultés) par quelques obscurs censeurs orientés sont là des insultes intellectuelles inacceptables. L'histoire enseignée n'est pas neutre comme elle devrait l'être, elle est choisie politiquement, orientée sémantiquement et verrouillés par des connards sectaires dont le but est politique, destiné à lobotomiser nos enfants et à détruire leur sens critique.

Là est la vraie insulte et honte pour nos enfants et notre Nation. A côté de cela, associer à chaque enfant de CM2 un enfant de la Shoa, ne peut que développer leur connaissance et mémoire historique, générer leur intérêt et sens critique, générer des questions dans et en dehors de l'école un partage, un échange et une réflexion... Quelle scandale à celà? même François est d'accord, c'est pour dire!

Adrien 16/02/2008 19:20

Je suis tout à fait d'accord avec l'article de John, et en désaccord avec les camarades du PS qui ont approuvé cette idée de N Sarkozy.
La Shoah est la conséquence d'une idéologie, d'une organisation étatique, ... Elle a concerné des millions de personnes, partout en Europe, et pas seulement en France. Bien entendu il faut honorer la mémoire des victimes. Mais la meilleure façon de le faire c'est de faire de l'histoire, comme le font les professeurs des écoles, puis les profs d'hist-géo au collège. Faire de l'émotion à la sauce TF1 ce n'est pas de l'histoire.

Les Bisounours en folie 16/02/2008 17:46

“Les Français face aux crispations identitaires”
Posté le 16 février 2008 | Auteur : François

L'emission de Taddeï "ce soir ou jamais" de Jeudi dernier, avec entre autres invités, Alain de Benoist, seul fds du plateau.

http://www.fdesouche.com/?p=1829

Marrant hein ?