Nous l’avions écrit au cours de la
campagne, nous avions dit que le
gouvernement lui-même n’y croyait pas puis qu’il mentait honteusement…et cela se confirme amplement dans
les faits. Bien sûr, le gouvernement et la majorité argueront qu’il faut attendre encore un peu, que les réformes ne peuvent pas être jugées au bout de neuf mois… Les mêmes attribueront cependant
sans vergogne la (très légère) baisse du chômage à la formidable réussite du magnifique dispositif qu’ils ont instauré.
La première chose à dire, c’est que nous nous félicitons pas de ce résultat, non pas pour la droite, qui n’a au que
ce qu’elle méritait, mais pour ceux qui en souffrent vraiment, autrement dit les Français.
La deuxième chose, c’est de se plonger dans l’examen clinique des chiffres qui démontrent de façon catégorique que la fameuse mesure des heures supplémentaires n’est et n’a toujours été qu’une vaste supercherie visant à détricoter – une fois de plus – les 35 heures sans aucune efficacité économique. Ces chiffres (émanant de l'INSEE et de l'ACOSS) ne peuvent, sauf mauvaie foi caractérisée, être considérés comme orientés et sauf à faire de la politique au doigt mouillé, on doit les prendre en compte.
La faillite, la vraie, celle de la politique économique depuis 5 ans et 9 mois.
Sur le premier mois de 2008, la mesure représente 4 heures par mois ramenée à l'ensemble des salariés, et 6 heures rapportée aux salariés des entreprises qui font des heures supplémentaires,
selon l'Acoss. Alexander Law, économiste chez Xerfi (une officine marxiste sans doute mal dégrossie) explique simplement : « une part d'effet d'aubaine a dû
jouer. Certaines entreprises, qui donnaient déjà des heures supplémentaires, profitent seulement des exonérations, comme leurs employés, et certaines heures supplémentaires, autrefois rémunérées
sous forme de primes, le sont désormais avec cette mesure ».
Des chiffres encore plus édifiants sont communiqués par l’INSEE. Dans sa note parue vendredi, l’institut sans doute aux bottes du PS précise que les résultats du quatrième trimestre 2007
« sont comparables à ceux de l'année 2005, mais probablement un peu supérieurs si l'on tient compte du délai de montée en charge du dispositif ». Tout est dans le « un
peu »…
Le plus significatif est finalement de comparer dans le temps. Dans ses derniers calculs, l’Acoss fait état de 7 heures supplémentaires en moyenne par salarié au quatrième trimestre dans les entreprises de plus de 10 salariés, contre environ 8 heures dans la dernière enquête Insee sur le coût de la main d'oeuvre et la structure des salaires, datant de 2005. Autrement dit, Sarkozy fait pire que Villepin… en dépensant plus !
L'Insee prévoit par ailleurs à court terme un impact "modéré" de la loi TEPA sur la durée du travail, car "le ralentissement de l'activité limiterait le besoin d'heures supplémentaires pour les entreprises". Ah bon ? Au-delà des chiffres, il convient toutefois de revenir plus généralement sur les « principes » qui ont présidé au surgissement de cette idée et de se demander comment certains peuvent encore croire à la compétence économique de la droite actuelle au pouvoir.
Une droite soviétique.
La droite accuse souvent la gauche de redistribuer des richesses qu’elle ne crée pas au préalable. Non seulement cet argument prête à sourire lorsqu’on compare les performances des gouvernements
de droite et de gauche sur les dix dernières années (avec le même niveau de croissance mondiale), mais aujourd’hui, n’hésitons pas à le renverser. Avec cette mesure des heures
supplémentaires, la droite française prétend créer des emplois sans activité économique préexistante
La droite a encore fait plus fort, elle, la grande connaisseuse de l’entreprise face à la gauche collectiviste,
puisqu’elle a voulu faire croire que ce sont les salariés dans l’entreprise qui décident de leur temps de travail. Plusieurs hypothèses laissés au choix en découlent : la
droite est réellement incompétente ; elle est d’un cynisme sans bornes ; elle veut mettre à bas la dictature des patrons dans l’entreprise et défend l’autogestion. Ainsi, après la campagne de Sarkozy, on imagine ces salariés, ouvriers ou cadres, effectuant des heures supplémentaires impayées depuis des années, expliquer à leur
patron qu’ils voulaient être rémunérés. On connaît la réponse et on sait ce que ces mêmes salariés ont dit dans les urnes dimanche dernier.
L’une des autres marottes de la droite consistent à dire que la gauche aime l’emploi « subventionné ». Mais que sont précisément ces heures supplémentaires déchargées, défiscalisées, sinon des emplois précisément « subventionnés » au double détriment des finances publiques (de l’Etat et de la sécurité sociale)? Lorsque la gauche avait par exemple mis en place les « emplois jeunes », qui ont été supprimés par la droite, elle leur a avait fixé une visée (création de « nouveaux métiers ») et une limite : il ne pouvait durer plus de 5 ans, date à laquelle on examinerait leur reconduction en « dur ». Cette fois-ci, la droite ne fixe aucun cap, aucun horizon. Ces aides seraient accordées, si, par malheur, la droite restait au pouvoir, sans limite de temps.
Sur ces trois points, sans compter l’usine à gaz administrative que constitue pour les entreprises le fait de les avoir déchargées, la droite a donc créé de toutes pièces une invraisemblable mesure qui ne fonctionne qu’à la méthode Coué.
Une droite qui, 80 ans après, n’a toujours pas digéré
Keynes.
Outre le keynésianisme à l’envers développée par d’autres mesures du regrettable paquet fiscal (suppression des
droits de succession, bouclier fiscal…), la droite utilise mal aussi bien les défauts que les avantages d’une véritable politique de la demande.
Il n’est pas envisageable de nier un véritable problème de pouvoir d’achat. Qu’il s’agisse des désormais
célèbres « petites retraites », des augmentations effectivement stupéfiantes de certains biens de première nécessité
(dues aussi bien à des ententes commerciales que dans certains cas, à des marchés fortement haussiers : blé…) ou aussi et surtout du coût du logement, il ne s’agit pas d’un ressenti mais
d’une réalité. Sarkozy avait pourtant fait ce diagnostic durant la campagne électorale. Sa première réponse, malgré ses autres engagements (notamment sur les petites retraites), fut pourtant
d’instaurer le funeste paquet fiscal, en oubliant tout le reste, l’essentiel. Il manque donc de vraies mesures de soutien à la demande qui sont autant de moyens de donner un pouvoir
d’achat supplémentaire effectif que de créer un climat de confiance. Celui-ci n’a jamais existé. La gauche doit donc continuer à proposer des mesures en ce sens.
Toutefois, le rôle de la gauche face à la droite autiste est aussi d’expliquer que la lecture des problèmes économiques de la France doit dépasser le cadre keynésien stricto sensu.
L’économie française est confrontée à un problème d’offre. Aucune politique industrielle
[1]
(le gros mot), aucune politique de recherche et de formation professionnelle n’ont été initiées depuis 5 ans et 9 mois. La seule amplification des moyens accordés
au crédit d’impôt-recherche (mis en place par le gouvernement de Lionel Jospin), certes souhaitable, ne peut faire office de stratégie de mise en valeur de l’innovation. La revalorisation du
statut d’enseignant-chercheur, un véritable plan de relance des universités, la mise en route d’une sécurité sociale professionnelle réelle et dotée de moyens, une formation professionnelle
définitivement confiée aux régions et recentrée sur les personnes plutôt que sur les emplois font partie des quelques mesures qu’il conviendrait de mettre en place.
Bien entendu, toutes ces mesures ont un coût budgétaire certain. On vient d’expliquer qu’en renonçant à des mesures totalement inefficaces, on récupère 15 milliards €. Voilà, entre autres, ce que l’on pourrait en faire beaucoup plus utilement.
[1] En forme d’aveu, on aura remarqué le retour de l’appellation « Industrie » dans le nouveau nom du Ministère de l’Economie, de l’Industrie et de l’Emploi…
Commentaires
Je suis globalement d'accord avec cet article, mais je tiens à rajouter que l'effet sur l'emploi en cas de reprise économique marche aussi en sens inverse. En cas de récession, on supprime les heures supplémentaires avant de virer les gens. On a donc un effet contr-cyclique de la mesure qui n'est pas forcément inintéressant.
Autrement, j'aimerais vous poser une question qui n'a rien à voir. Que pensez-vous de l'appel de Larroutourou aux militants PS pour demander la tenue dans les trois mois d'une sorte de congrès pour débattre du projet de la gauche? Personnellement, j'ai signé, mais je ne suis pas certain de maîtriser tout les tenants et aboutissants du projet.
Bon, c'est une copie d'économie de prep'énarque bien écrite, bien que le style dissimule quelques légèretés ou conclusions hâtives... :o)
Je suis d'ailleurs assez content de voir que l'article que j'avais écrit sur les prévisions de croissance auxquelles personne ne croyait se révèle aujourd'hui d'une brûlante actualité. François Fillon a aujourd'hui annoncé que la croissance française serait plus faible que prévu (non ?? sérieux ??!) mais que cela n'aurait-je cite- aucun impact sur les finances publiques... comme dirait la marionnette de Bachelot: ah bon ?
Tu écris : "En cas de récession, on supprime les heures supplémentaires avant de virer les gens. On a donc un effet contr-cyclique de la mesure qui n'est pas forcément inintéressant"... sauf que cette mesure n'est jamais pro-cyclique. Grosso modo, il n'y a quasiment aucune heure supplémentaire en plus d'une année sur l'autre, malgré le nouveau dispositif. L'entreprise ne va pas accorder d'heures sup sans un carnet de commandes plus fourni ! Le reliquat des heures sup créées correspond uniquement à des effets d'aubaine, comme en attestent toutes les études qui ont été faites.
Donc au vu du niveau de croissance actuel (qui n'est tout de même pas fameux), on est presque à un niveau "incompressible" d'heures supplémentaires. En revanche, en cas de forte baisse de la croissance, càd proche de la récession, ce ne sont pas les heures sup que l'on supprimera mais les emplois. Sans parler des cotisations sociales perdues entre-temps...
@ Samantha,
des articles sur le paquet fiscal, on en a déjà fait un... paquet à retrouver sur ce blog. Je n'ai jamais compris ce que "considérations idéologiques" voulaient dire. Oui, détaxer les droits de succession et mettre en place le bouclier fiscal, c'est idéologique ! Dire qu'il faut faire le contraire, c'est tout aussi idéologique. Mais la politique n'est pas du pragmatisme, ce sont des choix, des arbitrages d'idées.
Ceci étant, sur le paquet fiscal, j'ai encore peu lu d'études (même émanant de crypto-marxistes comme Cahuc, Touati ou autres...) m'expliquant empiriquement le bienfait de ces mesures. En revanche, économétriquement, la stupidité de la détaxation des droits de succession a été étudiée...
- Pas de chance au fait, le rédacteur n'est pas en prép'ENA...
@ Adrien,
on peut déjà repenser à notre reconversion en Dame Irma...
Effectivement, à l'heure actuelle, vu le niveau de croissance, on a atteint un niveau incompressible d'heure supplémentaire. Ma remarque ne valait que dans l'absolu (puisqu'on était parti dans des considérations d'économie théorique) et ne visait absolument pas à soutenir la mesure de Sarkozy. De toute manière, le dispositif est tellement complexe qu'il ne sera jamais réellement appliqué (heureusement pour les finances publiques).
Autrement, je réitère ma question resté sans réponse: que pensez vous de l'appel de Larroutourou et de Nouvelle gauche pour tenir un débat de fond au PS dans les mois qui viennent?
sur l'appel de Larroutourou, son livre est très bien, je le recommande. Son appel est sincère et dégagé de tout engagement partisan. Il est idéalement parfait de se mettre au travail sauf que je suis personnellement pour que l'on tranche la question du leadership...
@ marc d Here,
j'adore ce genre de commentaire. C'est votre défaite (méritée et ample) dans le 12ème qui vous rend aigre ? Comme je l'ai répondu plus haut, l'économie n'est pas une science, quoiqu'en dise Guy Sorman ! Il y a toujours une (grande) part d'idéologie qui conduit à faire des choix. Et ceux qui ont été faits par la majorité actuelle sont on ne peut plus idéologiques !
Quant aux arguments "techniques", ce sont des faits, des chiffres.
Je viens de signer l'appel dont je partage totalement l'esprit. Pour ma part, je ne suis pas certain que les questions de leadership gagnent à être traitées immédiatement. Le risque est d'aboutir, faute de domination d'un camp sur l'autre, à une guerre de tranchées interminable qui neutralise complètement et durablement le PS. Nous devons retrouver immédiatement le sens du travail collectif et désigner à ce titre lors du prochain Congrès un véritable animateur de ce travail de rénovation dont l'urgence n'est pas à démontrer...
Ceci n'engage bien sûr que moi...
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Hélas, le constat que nous pouvons dresser de la défiscalisation des heures supplémentaires est celui d'un échec annoncé car on ne fait pas de pieds de nez aux fondamentaux de l'économie... Nous l'avons dit à Sciences Po pendant la campagne, je n'ai cessé de le dire pendant les débats que nous avons eu et qu'est-ce qui arrive au final ? Le programme de Nicolas Sarkozy, loin d'être un programme épouvantable d'inspiration néolibérale cohérent n'est qu'un galimatias conservateur, sans fondement économique comme dirait l'autre ;-) Il faut reconnaître que son auteur a le talent de donner de la cohérence à ce qui n'en a pas en réalité !
J'ajouterais en plus que l'impact en terme d'emploi de cette mesure est potentiellement négatif : c'est un scénario à rebours des 35h que nous offre la défiscalisation des heures sup'. A l'inverse des politiques d'enrichissement de la croissance en emplois des années 90 (dont font partie les politiques d'allègements de charges), cette mesure risque, en cas de reprise économique, d'inciter les entreprises à substituer des heures sup' à de nouvelles embauches, les heures sup' apparaissant moins coûteuses que des embauches nouvelles.
CQFD
Plus largement, la droite a retenu de Keynes la relance par la demande mais a oublié la propension à consommer. C'est une sorte de keynésianisme du riche qu'elle nous offre. La politique du gouvernement n'est pas construite, elle ne procède que d'un dévoiement de la politique budgétaire, détournée à des fins clientélistes, sans pertinence économique aucune !