Vu(e) d'ailleurs [7] : En fait-on trop sur le Tibet ?

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po


Débat difficile s'il en est, la question tibétaine (et surtout ses répercussions sur les JO de Pékin) semblait tout à fait appropriée à un point de vue extérieur aux polémiques peut-être trop internes. Rien de mieux pour tenter de nous donner un éclairage sur cette question complexe que le point de vue d'un émigré dans un endroit symbolisant ce que le Tibet ne veut pas devenir  :  Hong-Kong. Merci à Etienne, accessoiremment fondateur de ce blog, pour cet article qui prend du recul sur un sujet qui en a besoin.

La presse internationale couvre aujourd’hui la crise qui ébranle le Tibet, avec un fort retentissement qui contraste avec les années de silence sur le sujet. Hongkong, qui fut une colonie anglaise jusqu’en 1997, et qui conserve une très forte autonomie vis-à-vis de la « Chine continentale » - une frontière sépare encore les deux entités – présente, à cet égard, un angle de vue intéressant sur la question. La ville a connu, avant son retour dans l’Empire du Milieu, des manifestations démocratiques demandant son indépendance. Elle a craint la mainmise chinoise. Et pourtant, les « émeutes du Tibet » n’émeuvent pas la population locale, bien au contraire. Certes, cela provient en partie du fait que le Tibet n’est pas perçu comme un eldorado perdu dans un monde ou règne le capitalisme sauvage, mais plutôt comme une terre que les Chinois ont développée, alors que les Tibétains y réalisaient des pratiques d’un autre temps. C’est bien connu, les conquêtes se font toujours dans l’intérêt du peuple colonisé. La France de Napoléon qui voulait exporter les droits de l’homme en est un exemple. Pourtant, il y a, dans le traitement même de la crise par les medias occidentaux quelque chose de gênant.


Le Tibet, de 1989 à aujourd’hui

 

Pour bien comprendre le sujet, il faut revenir aux faits. En 1989, la Chine massacre ses propres étudiants dans la place centrale de Pékin, à Tienanmen. Je reviendrai sur cet événement très révélateur de la politique chinoise, en conclusion de cet article. Il est intéressant de rappeler qu’en 1989, la Chine effectue également une répression féroce au Tibet envers des milliers de Tibétains qui se révoltaient. Le jeune gouverneur de la province, qui allie ouverture économique et répression politique, un certain Hu Jintao, séduit alors le leader chinois Deng Xiaoping, qui le désigne comme son deuxième successeur après Jiang Zemin. A ce moment, le Tibet suit avec déchéance le principe de non-violence fixé par le Dalaï-lama.

 

Depuis l’arrivée au pouvoir de Hu Jintao en 2002, la stratégie de la Chine concernant le Tibet a changé. Elle consiste à inciter par tous les moyens les Chinois (que l'on nomme les Han, ethnie majoritaire à 92%) à s'installer au Tibet.

C’est un exercice périlleux car la plupart des Chinois craignent la haute altitude tibétaine. Toutefois, dans un pays encore très pauvre, rural à 75% (ne l’oublions pas !), les promesses de salaires élevés séduisent les Chinois. Lhassa, la capitale tibétaine, est désormais peuplée majoritairement par les Han. De plus, en 2004, la ligne de train qui reliait Pékin au Sichuan (la province la plus proche du Tibet), est prolongée jusqu'à Lhassa, au prix d’un exploit technique sans précédent pour construire des rails sur ce toit du monde, et de dégâts irréparables concernant l’environnement et la nature. Ce train qui relie Lhassa à Pékin en deux jours permet évidemment un déplacement de population plus important, et les Tibétains se sentent envahis par la présence des nouveaux arrivants.

 

2008 : Et si le Dalaï-lama n’était plus le chef politique des Tibétains…

 


Personne ne peut vraiment rester insensible à ce « génocide culturel », comme l’a désigné le Dalaï-lama. Pourtant, le traitement de l’information occidental provoque un malaise, même chez moi. Pourquoi ? Car quand on lit les blogs des touristes sur place, par exemple le blog d’Aurélien (cf. http://parceque.over-blog.com/) un Français présent à Lhassa le jour du début des affrontements, on découvre un autre point de vue : Celui selon lequel les violences seraient l’œuvre des Tibétains sur les Chinois.
 

Est-ce en partie ou complètement vrai ? Difficile de le dire. En tout cas les medias occidentaux, a quelques exceptions près, comme par exemple rue89.com ou arretsurimages.net en France, refusent de présenter ce point de vue. Pire, pour défendre la thèse inverse, ils falsifient des images. Le Monde rapporte ainsi qu’un élève de l’université pékinoise Qinghua n’a pas manqué de reporter sur un site le trucage de photos.

http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2008/03/29/tibet-la-guerre-de-l-information_1028768_3216.html#ens_id=994548)

 

 


Pourquoi après tout ne pas présenter cet autre point de vue ? Si cette situation de violence des Tibétains était vraie, ce que je crois, elle peut s'expliquer. La non-violence prônée par le Dalaï-lama est un bel idéal, mais elle a mené le Tibet dans une situation désespérée.

Aussi, pour en finir avec cette politique de colonisation, et décourager les Chinois de venir s’installer au Tibet, massacrer des innocents est une stratégie atroce, mais efficace. Il est probable que les risques encourus dissuaderont de nombreux Chinois d’émigrer sur le toit du monde dans les prochaines années.


La réponse à cette mystérieuse interrogation provient peut-être de l’appétit de vente de la presse, et de l’hypocrisie des hommes politiques. Du point de vue médiatique, insister sur les souffrances du peuple tibétain que les Chinois massacrent, c’est un drame passionnant, une tragédie. Pour aller encore plus loin, la description du Dalaï-lama ressemble presque à la figure du Christ : toute sa vie, il reçoit les coups et les encaisse sans se défendre, prônant inlassablement l’idéal de non-violence. Bien sûr, dire que les Tibétains ont peut-être tué des Chinois, même si c’est légitime de leur point de vue, c’est beaucoup plus difficile à vendre.


Néanmoins sur le sujet, les principaux responsables sont les hommes politiques occidentaux qui font preuve sur le sujet d’un double langage stupéfiant. Rappelons, par exemple, que lors de son dernier voyage en Chine en novembre 2007, le Président Sarkozy a jugé utile de préciser dans son discours que le « Tibet fait partie intégrante du territoire chinois ». Comment peut-on d’une part tenir ces propos, et d’autre part, critiquer le prolongement du train en provenance de Pékin, du Sichuan au Tibet ? Si cette région appartient à la Chine, on peut difficilement lui reprocher la construction d’un moyen de transport à l’intérieur de son territoire (surtout quand on essaye de lui vendre nos trains…).


Aujourd’hui le Dalaï-lama semble dépassé. Sa déclaration selon laquelle il remettrait sa « démission » si jamais les Tibétains étaient violents n’est qu’un aveu de son incapacité à contrôler le mouvement. Le congrès national de la jeunesse tibétaine dispose aujourd’hui d’une aura grandissante, surtout auprès des jeunes, et son discours est bien moins lisse que celui du Dalaï-lama : Il ne croit pas en la non-violence, et surtout il réclame l’indépendance complète du Tibet. Une flamme de l’indépendance du Tibet a ainsi été allumée par le Président du mouvement, et elle devrait faire le tour du monde, en même temps que la flamme olympique.

Face à ces revendications qui vont à l’encontre des choix diplomatiques des dirigeants occidentaux, je crois que ces derniers se replient encore sur le Dalaï-lama, puisque celui-ci ne veut pas l’indépendance mais l’autonomie culturelle. Un bon moyen pour tout le monde de retomber sur ses pieds…  

Mais forcément, cette stratégie montre elle-même ses limites. Si la Chine est souveraine sur le Tibet, alors l’argument de la Chine, qui demande à ce que les autres pays ne prennent pas position dans ses affaires intérieures, se défend. Cela permet même à un représentant de la Chine en France de comparer ces « émeutes » aux « émeutes de Villiers-le-Bel ». Ou comment prendre conscience de la démesure du vocabulaire de la presse française sur les questions d’insécurité, en période électorale…

 

Les Ouighours sont moins vendeurs que les Tibétains


La Chine connaît des difficultés à maintenir son autorité dans l’ouest du pays. On entend donc beaucoup parler des Tibétains, mais beaucoup moins des Ouighours. Qui sont-ils ? Ce sont les habitants historiques de la région du Xinjiang (ou Turkestan Oriental, selon le point de vue). Ils sont musulmans, et sont eux aussi une ethnie minoritaire en Chine. Comme pour les Tibétains, la Chine a mené une politique de colonisation de peuplement dans cette région ; comme au Tibet, la capitale de la région, Urumqi, est reliée à Pékin par la système de chemin de fer chinois, et comme Lhassa, cette ville est désormais à majorité Han.

Début 2008, Pékin a annoncé de façon bien trop bruyante avoir déjoué une menace d’attentat visant les Jeux Olympiques de Pékin. S’agit-il d’Al Qaeda ? Non. Cela viendrait du Xinjiang. Encore une fois, si les journaux ont reporté la nouvelle de « l’attentat », rares sont les medias français à avoir indiqué le flou de Pékin sur le sujet, ou encore les conséquences politiques qu’une telle déclaration peut avoir. Car si les terroristes sont au Xinjiang, voila donc un bon alibi pour y maintenir une répression, ou du moins, pour tenir la région sous tutelle. Le sort des Ouighours intéresse moins nos journalistes et nos hommes politiques que celui des Tibétains. On n’ose même pas imaginer que leur religion puisse avoir un rapport quelconque avec ce silence


Quelles actions mener ?


Il ne faut pas se tromper sur l’idée que je veux développer dans mon article. En aucun cas je ne cherche à critiquer les Tibétains. La stratégie adoptée à la veille des Jeux Olympiques, fondée entre autres, sur la violence, relève de la survie du peuple. Elle fait suite aux longues souffrances que les Chinois ont fait subir aux Tibétains. Novembre 2007, au cours d’un voyage au Sichuan, j’ai rencontre un touriste français revenant du Tibet. « Les Chinois font subir aux Tibétains ce qu’ils reprochent aux Japonais de leur avoir fait pendant le Seconde Guerre mondiale, c’est une occupation » m’avait-il dit. Pour reprendre a la question de mon article, « en fait-on trop sur le Tibet », la réponse est non. Mais il faudrait le faire mieux. Et évoquer le cas du Xinjiang également. Par cet article, je cherche bien plutôt à insister sur un risque de désinformation, à la fois par les journalistes et les politiques sur la question. Voila bien un sujet sur l
equel il ne faut pas prendre exemple sur les médias chinois, qui eux aussi désinforment leur population, avec des slogans tels que « Les Tibétains sont des terroristes ».

Défendre les populations du Tibet et du Xinjiang, c’est affirmer que les êtres humains sont plus
importants que les enjeux économiques.

Les tergiversations du pouvoir chinois ne sont pas sans rappeler celles de 1989 concernant Tienanmen, comme l’a intelligemment remarqué Hubert Védrine. On a su, bien après les événements tragiques de Tienanmen, que les dirigeants communistes s’étaient déchirés sur la question. Le Premier secrétaire du parti communiste chinois de l’époque, Zhao Ziyang, soutenait même les étudiants et leurs revendications. Son isolement international, au contraire de Deng Xiaoping, lui a été fatal, ainsi qu’aux étudiants. 


La lenteur de la prise de décision du PCC aujourd’hui laisse penser qu’un scénario similaire se reproduit peut-être au plus haut niveau de l’Etat. Parmi l’ancien président Jiang Zemin, qui conserve beaucoup d’influence, les différents anciens premiers secrétaires du PCC, les neuf membres du Politburo qui appartiennent à différentes factions et qui doivent statuer sur la question, Hu Jintao et Wen Jiabao, qui doivent faire face à une forte pression au sein même de leur parti, et qui savent que tout faux pas peut leur être fatal, il semble évident que certains empêchent une répression musclée et sanglante sur le toit du monde. C’est aux diplomates étrangers de soutenir ces dirigeants, et de les épauler dans ce long bras de fer.


C’est surtout aux hommes politiques étrangers de prendre leur responsabilité, d’expliquer clairement la situation pour qu’elle soit comprise, de ne pas mentir sur la teneur et les acteurs des violences au Tibet et au Xinjiang, et d’agir en conséquence, en laissant planer le doute d’une absence lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympique. En revanche, prendre dès aujourd’hui des positions fermes et définitives serait une erreur et risquerait de braquer le pouvoir chinois. Jusqu’au dernier moment, il faudra laisser des portes de sortie honorable pour les leaders de l’Empire du Milieu. Encore faut-il que des dirigeants occidentaux courageux prennent des initiatives courageuses. Tiens, il parait que depuis les élections municipales, Nicolas Sarkozy aurait changé…


Etienne Longueville

Publié dans International

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Samantha 06/04/2008 18:53

Quelque chose m'a tout de même étonnée dans le discours de Hu et du PCC : jusqu'à l'année dernière on était dans la construction de la société harmonieuse. Or, cette année, dans ses voeux, Hu Jintao a ajouté à la "société harmonieuse" (qui perdure) l'appel à l'avancée de la démocratie dans le monde (à peu près formulé tel quel). Je dois dire que ça m'a laissé perplexe. Etienne puisque tu es sur place, notes tu une évolution dans la propagande à ce sujet ou n'était-ce qu'un écart isolé?

(PS: my kingdom pour des "Zhong nan hai 10"...)

Etienne 05/04/2008 22:08

Mais paradoxalement, la question sociale n'est pas lie a la question democratique, selon Hu Jintao. Mon sentiment c'est que Hu ne menera aucune reforme majeure democratiquement mais il peut le faire sur le plan social. L'etablissement d'un contrat de travail avec des regles definies, fin 2007 par exemple, a ete critique par bon nb de patrons qui etaient malheureux que l'on donne quelques droits (certes tres minimes) aux travailleurs chinois. Hu n'a pas eu peur de faire cette reforme...

Diego 05/04/2008 21:18

Certes, on peut espérer voir naître la démocratie depuis le PCC. Je suis bien d'accord.

Sauf que je trouve que la situation est quand même bien différente de l'URSS par exemple où l'Occident avait tout intérêt à voir le pays se démocratiser, notamment pour une question d'ouverture économique qui a d'ailleurs suivi rapidement.

Pour la Chine, les multinationales européennes et américaines s'en fichent, il y a pour le moment suffisamment de zones économiques ouvertes. La Chine pour certains représentent le système idéal d'ailleurs ; ce qu'on appelle l'ultra-libéralisme c'est bien ça : armée et flics pour tenir les masses exploités par les entreprises...

Etienne 05/04/2008 20:00

Ceci etant Diego, je suis parfaitement d'accord avec la phrase selon laquelle la democratie naitra d'abord au sein du PCC. C'etait le theme principale du disocurs de Hu Jintao au dernier congres en 2007, avec au final, une decision importante, l'election des secretaires generaux du PCC dans les villes par les membres. De meme, la province du Guangdong (sud-est) a recemment elu son 1er secretaire (par elu j'entends que seuls les membres du PCC peuvent voter) ce qui est une grande premiere. Normalement tous ces postes sont cooptes par le pouvoir central, et qd des elections ont lieu elles sont annules).

J'ajoute aussi qu'en 1989, le 1er secretaire du PCC, Zhao Ziyang, avait affirme dans le discours d'ouverture du 11e congres qu'il fallait une separation entre le parti et le gouvernement. Il etait en place car indispensable pour mener les reformes economiques. Deng Xiaoping l'a lache apres qu'il ait supporte les etudiants a Tienanmen).

Il ne faut pas avoir une vision caricaturee. L'aile democrate du PCC existe. Ni Hu Jintao, ni Jiang Zemin, les 2 hommes les + importants de Chine, n'en font partie.

Diego 05/04/2008 15:53

"Il y a en effet des éléments "progressistes" du PCC qui méritent d'être soutenus. Le PCC devient un cas intéressant, la démocratie en Chine naît en son sein. (un peu comme l'Etat UMP chez nous!!)"

Un certain sens de l'humour doit donc m'échapper...