Mai 68 raconté à un ami de droite

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po

Nous entamons aujourd'hui une nouvelle rubrique sur ce blog, qui s'inscrit dans le cadre d'une démarche plus large lancée par la section des socialistes de Sciences Po. Cette série d'article, réunie sous la bannière "En 2008, contre l'esprit de repentance sur Mai 68" a pour objectif de montrer que la commémorationnite aigue dont semble souffir la droite en particulier sur cette question ne doit et ne peut toucher la gauche de la même façon. Les socialistes ne doivent pas avoir de mal à assumer l'esprit de Mai 68. Cela ne doit pas empêcher le PS d'une analyse sans concessions sur ce qui s'est passé à l'époque en son sein, des réussites et des échecs de Mai. Mais en aucune manière, ce travail doit consister à renier, à expier les prétendues fautes de la génération précédente, voire de fomenter un complot contre cette même génération qui serait encore au pouvoir.


Notre objectif, dans la série d'articles que nous ouvrons aujourd'hui, est de se demander ce que la gauche a retenu de Mai 68, ce qu'elle ne doit pas oublier et en reflet ce que la droite n'a toujours pas compris à propos de cet événement et pourquoi il reste pour elle, 40 ans plus tard, un "passé qui ne passe pas".

AA inaugure cette rubrique avec cet article qui dresse les principales caractéristiques de la perception de Mai 68 pour un militant de gauche, mélange de romantisme politique et de revendications sociales fortes. Il revient a contrario sur la vision mi-revancharde, mi-schizophrène de la droite actuelle.

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Ces mots flottent, parmi d’autres, sur un mur du hall de notre vieille maison. Rue d’Assas, sur un mur de la faculté de droit on lit : « Comité civique demande bonnes consciences pour délations ». A Nanterre on souhaite : «  Bientôt de charmantes ruines » et on l’écrit sur un mur. Et on scande : « Vivre sans temps morts, jouir sans entraves. »

Quarante ans en arrière le mois de Mai fit trembler la vieille République gaullienne dans ses charentaises et manqua lui faire rechausser ses bottes pour se solder finalement par la plus belle sortie de chaussettes à clous de la Vème République.

Bien, ça fait 40 ans et alors ? Une amie, qui n’est pas de gauche, me disait hier : « Mai 68, qu’est-ce que vous en avez à faire ? ». C’est une bonne question, à laquelle je vais essayer d’apporter un brin de réponse.

 

Mai 2008, les barricadiers de la rue Soufflot au Panthéon !

 

Je pense que quand on est de gauche on a, quelque part au fond de soi, le palais de la Modena en flammes, s’effondrant sous les bombes du fascisme. Je pense qu’au fond de son placard on a, enfoui sous la glorieuse poussière du souvenir, le feutre de Léon Blum et un poil de barbe de Jean Jaurès, comme talismans ! Je pense que l’on se prend à relire avec émoi les discours de Clemenceau ou de Badinter sur l’abolition de la peine de mort. Et dans l’album photos, entre les clichés vieillis de la Commune et ceux, numériques, de la dernière campagne présidentielle, sont glissés quelques images de Mai : des CRS, des pavés, des slogans, des filles souriantes et des garçons aux cheveux longs...

Cela s’appelle la mémoire politique, l’héritage. Ce sont des symboles. Cela fait partie de l’esthétique, de l’engagement de gauche. J’entends déjà ricaner… « On la voit la gauche, archaïque, regardez, elle a 40 ans de retard, voire plus. Mais modernisez-vous bon sang ! ».

Là est une différence cruciale. Mai 68 est pour moi et ceux de mon camp un souvenir romantico-politique. Mais nous ne rêvons pas de faire aujourd’hui Mai 68, tel n’est pas notre programme. Et nous ne sommes pas le parti d’une faction. Nous sommes le parti de tous et d’aujourd’hui. Et si sur les photos de Mai, je me sens plus proche de l’ouvrier gréviste que du CRS, je vois malgré tout deux victimes d’un système qui méritait d’éclater. Et mon souhait est que la société soit organisée de telle manière à ce que les matraques et les pavés n’aient plus à se parler de manière aussi musclée, pour ça il faut réformer la société, progresser sur le chemin de l’égalité des chances et des droits, de la justice sociale et de la liberté politique. C’est pour ça que je suis socialiste, je me sens du côté des grévistes de 68 parce que je vois l’injustice contre laquelle ils se sont élevés et je souhaite qu’à l’avenir de tels soulèvements ne soient plus nécessaires car, hélas, ils opposent les victimes aux victimes…

 

Mais qui donc a 40 ans de retard ? Qui rêve encore de Mai 68 ?...

 

Apparemment nos adversaires en font des cauchemars. Et j’irai plus loin, pour eux ce souvenir fonde une politique. Une politique d’ordre et de sécurité, une politique de la matraque bien plus que de la libération sexuelle… Mais parce que la droite d’aujourd’hui s’est bien rendue compte que « jouir sans entrave » est plus agréable, au fond, que de « travailler à la sueur de son front » et d’ « enfanter dans la douleur », en menant cette politique elle n’a même plus l’honnêteté de tante Yvonne. Son discours est encore plus étrange que celui de ses vieilles années. Il s’agit de faire comprendre que certains ont le droit de jouir, parce qu’ils occupent certaines places dans la société et que d’autres doivent travailler toute leur vie pour mériter la montre, la belle voiture et le reste…

Alors qu’avons-nous à faire de Mai 68 ? Et bien pour nous c’est un symbole et une étape dans le progrès de notre société. Nous sommes en paix avec Mai 68, ni triomphateurs, ni revanchards, le passé c’est le passé comme on dit. Mais en face… Et bien en face ils ont plus de problèmes, il faut les comprendre. La liberté de tous les effraie un peu, parce qu’elle fait de l’ombre à la sacro sainte autorité, surtout quand elle est liberté de jouissance et d’épanouissement. Mais en même temps, le droit au bonheur et au plaisir c’est tentant… Et pourtant, c’est coupable, parce que jouir est un péché. Alors on retrouve les bonnes vieilles recettes de la bigoterie : le mérite, le travail, la souffrance, l’effort avant le réconfort, le devoir des uns et le droit des autres…ou l’hypocrisie, tout simplement…

Mai 68 n’est pour nous ni un programme, ni une question, ni un problème. C’est un fait, une étape, un pas. Il y a du bon et du mauvais, dans la méthode et dans le fond. Mais telle n’est pas la question du jour. Dans la société de XXIème siècle les héritages de Mai ont eu le temps de passer à travers le tamis de l’histoire et des différents gouvernements. Ce qui reste n’est pas contestable, ce sont des progrès démocratiques : la femme doit être l’égale de l’homme, ils doivent tous les deux être libres sexuellement, pouvoir maîtriser leurs corps et leurs vies et avoir le droit au bonheur et à l’épanouissement, quelle que soit leur position sur l’échelle sociale, librement. Vouloir solder cet héritage, c’est être rétrograde. Vouloir en profiter pour soi en privant une partie de la société de la possibilité matérielle d’exercer ces droits, c’est ne même pas avoir le courage de ses idées. Si on n’est même pas capable de s’appliquer à soi même les principes que l’on veut appliquer à la société, c’est que l’on reconnaît qu’ils sont mauvais. Je ne reproche pas au Général d’avoir voulu étouffer Mai, il allait en week-end à Brégançon en DS, parfois au péril de la vie des poulets de tante Yvonne… Mais de ceux dont la vie illustre l’héritage de 68 j’attends qu’ils ne prétendent pas que ces principes sont nocifs pour la société. Du temps de l’UDR un préfet divorcé était mis à la retraite d’office, je ne regrette pas cette époque, je comprends qu’on veuille mener une vie plus moderne. Mais dans ce cas, que tous puisse mener le même type de vie s’ils le souhaitent.


AA

Publié dans Questions de société

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Sharky 05/05/2008 08:43

@ Aulne fils spirituel de Marie Segolene et du Che (pour la barbe)

A cette bonne vieille technique de la victimisation qui autorise non réponse à tout sur l'autel
Excuse moi si tu as été touché dans ton Moi profond par mes ignobles attaques Ad Hominen alors que je n'y mettai qu'un ton léger populaire et imagé.

En tout cas merci pour tes arguments précis et etayés qui ont au moins le mérite d'être synthétiques (et ça c'est une qualité).

"Je ne suis pas d'accord avec ce que tu écris, notamment sur l'éducation. Je ne suis pas d'accord non plus quand tu dis que tu réponds à des points précis de l'article."

Je vais regretter nos échanges fournis et profonds car je crois que nous nous sommes tout dit effectivement.

Sharky pauv'con

L'Abrincate 30/04/2008 06:57

Il y aurait aujourd'hui dix fois plus de raisons objectives pour un soulèvement générationnel de type mai 68 en France qu'à l'époque...
http://bboeton.wordpress.com/2008/04/26/mai-68-chacun-son-couplet/

Aulne 27/04/2008 23:47

Pour mon petit sharky...

Si tu veux comprendre mes raisons de m'offusquer (comme une vierge effarouchée, décidemment tu as une gestion conflictuelle de ta libido), relis toi :

" PS: Aulne,tu m'excuseras si tu es un garçon mais ça plombait l'accroche de départ qui était dans la lignée de ta diatribe. Il est vrai qu'avec vos prénoms aussi rares qu'asexués issus d'une catégorie sociale restreinte mais largement plus représentée à Sciences Po que les (pourtant nombreux) petits Jean-Kevin ou autres Mouloud, c'est parfois compliqué. "

Je n'appelle pas ça un argument ou un beau raisonnement mais une attaque ad hominen.
Qui plus est, même si mon prénom est "rare et assexué" j'assume au moins de signer avec, ce qui n'est pas le cas de tout le monde, mais ça ce n'est ni puéril ni "peu courageux" apparement.

Sur le fond,

Je ne suis pas d'accord avec ce que tu écris, notamment sur l'éducation. Je ne suis pas d'accord non plus quand tu dis que tu réponds à des points précis de l'article.

Et si dommage collatéral électoral il y a je le vois plus dans la relecture de l'histoire que nous propose en ce moment l'UMP. C'est tellement facile de faire croire aux électeurs qu'on n'est pas responsable en tant que politique puisque l'on était pris en otage par "des générations de quelques individus" (les baby boomers, des générations creuses s'il en est)...


Pour finir je te dirai juste ceci : si tu ne veux pas que tes commentaires fassent l'objet de rejets stériles, reste courtois dans ta formulation, quand bien même tes idées seraient violentes ou violemment exprimées. Dans ce cas j'aurais peut-être plus envie de débattre.

De plus si c'est être une vierge effarouchée que de ne pas apprécier d'être insulté, et bien j'assumerai cette féminité que je partage visiblement avec certains personnages de l'Etat. Ou alors c'est être une vierge effarouchée que de ne pas t'avoir répondu sur le même ton ? Mais c'est vrai que je ne dois pas être très viril finalement, puisque je porte un prénom assexué, marqueur social de ces classes bobos décadentes qui ont donné des droits aux homosexuels et aux femmes...

Et bien comme je te l'ai dit, malgré ce handicap, je suis un militant barbu alors : "casse toi, pauv'con !"...

Samantha 26/04/2008 02:31

Mouvement mondial, autoritarisme de l'Eglise en Italie qui traumatise le peuple, collusion des réactions de droite et de gauche... Mais bientôt tu nous écris le "Da Vinci code" Diego!

Désolée si mes réflexions ne te percutent pas, mais alors je n'ai aucune envie de rentrer dans ce faux débat - ricaner de votre histoire fiction me suffit. Et penser que vous y croyez m'amuse! J'ai hâte de lire ton billet, Diego

John_G 26/04/2008 01:31

@ Diego,

ton billet va paraitre incessamment sous peu !

@ Sharky,

tu m'as l'air de bien connaitre l'histoire d'Occident mais je ne sais pas très bien où tu as appris tes fadaises sur le déclenchement des événements, c'est absolument n'importe quoi ce que tu écris. Ton raisonnement repose sur deux erreurs fondamentales :
- Mai 68 cantonné aux frontières françaises voire à deux rues dans Paris où s'affrontent deux groupes qui ne sont jamais restés que des groupuscules. Comme te le décris Diego, il s'agit d'un mouvement mondial que la France a plutôt récupéré avec un certain retard qu'autre chose et dans le même temps avec une certaine réserve ;

- Une lecture totalement idéologique des événements que des écrivaillons comme Luc Ferry (qui forgent malheureusement beaucoup plus les esprits que les prétendus soixante-huitards que tu vois partout) ont perpétué. Détaille-nous de manière précise quelles sont les conséquences à rebours de 68 ? N'est-ce pas la société gaulliste qui a gagné à l'époque (30 mai), auquel cas ta thèse de la minorité agissante se vaudrait mais dans le même temps ton discours sur l'imprégnation des esprits s'effondrerait.

Ou alors explique-moi comment tu veux qu'une minorité ait conquis, que dis-je, parasité l'esprit des Français, si précisément, Mai 68 n'est que l'affaire d'une "minorité" ?

C'est désormais la cohérence qui manque dans tous tes propos.

@ Samantha,

diffuse dans ta "région ouvrière", sans problèmes. Et merci encore pour tes commentaires percutants.