Les Enjeux de la « jeunesse » d’aujourd’hui à la lumière de Mai 68

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po

A l’heure des bilans ronflants sur l’ « esprit de 68 » et son influence – néfaste ou pas – sur la société actuelle, intéressons-nous aux acteurs de Mai : les « jeunes ». Or, aujourd’hui, il se trouve que la « jeunesse » participe elle aussi à  activement à des conflits de grande envergure. Les aspirations de la « jeunesse » d’aujourd’hui sont-elles identiques à celles de la génération à l’origine du mouvement de Mai 68 ?


L’expression « soixante-huitards » renvoie à la génération issue de la Révolution de 1848, les « quarante-huitards ». D’abord péjorative, cette appellation en est venue à désigner un groupe avisé, qui, plusieurs décennies après la Révolution de 1848, veille sur l’héritage républicain1. Aujourd’hui, ce sont les « soixante-huitards » qui sont nos « vieilles barbes ». Ils veillent sur nous, pour le meilleur et pour le pire. Il suffit d’ouvrir le numéro de Rue saint-guillaume (la revue des anciens de Sciences Po) pour découvrir qu’une bonne partie de notre classe dirigeante actuelle, de gauche comme de droite, a participé à cette révolte.

 

Mais, si héritage et « esprit de 68 » il y a, cela ne nous intéresse pas dans cet article. Rappelons-nous que nos « vieilles barbes » étaient des « jeunes » lors du mouvement en question. Bien sûr, tout Mai 68 n’est pas réductible à la jeunesse et au mouvement étudiant. Le mouvement social a été assez puissant pour emporter de grandes victoires sociales : les accords de Grenelle, consécutifs à une longue grève, augmentent le SMIC de 35% et les salaires de 10%. Mais l’aspiration de Mai 68 était avant tout celle d’une génération, la génération de ceux qualifiés de « baby-boomers ». Alfred Sauvy prédit dès 1959 dans La Montée des jeunes que « Ces enfants vont faire parler d’eux non seulement par leurs besoins, mais bientôt par leurs idées, leurs actes »2.

 

Que reprochait cette « génération » à ses aînés ? Leur rancoeur portait d’abord contre de Gaulle et le « Gaullisme ». Le contexte mérite d’être esquissé : une époque ou un Président de la République se réjouissait de ce que « les luttes politiques n’[aient] pas de profonde actualité ». Ce même chef de l’Etat adopte un comportement quasi-dictatorial, bonapartiste (rappelons que les journalistes l’interpellaient en l’appelant « Mon Général »3, à forte connotation militariste), confinant au mépris envers toute forme de pluralisme. Il se considère ainsi comme « le seul détenteur de l’autorité de l’Etat »3. Face à cela, la jeunesse est obligée de créer des formes participatives de démocratie (elle est d’ailleurs, jusqu’à l’âge de 21 ans, privée du droit de vote). C’est le cas même à Sciences Po où se met en place dès le 14 mai 1968 une Assemblée générale, très vite transformée en Conseil étudiant doté de commissions. Ce Conseil a mis en place les institutions de concertation entre étudiants, professeurs et direction prévalant encore aujourd’hui dans notre établissement4.

 

La lutte est également culturelle et morale. Il s’agit de décloisonner une culture jugée figée. L’autorité doit être justifiée et constamment remise en question. C’est ainsi qu’est affirmé le primat d’une autonomie critique de l’individu face aux valeurs inculquée par les parents et l’institution scolaire. J-F Sirinelli évoque une génération que l’on a voulu protéger des malheurs du monde en la confinant dans une bulle : elle n’a pas connu la guerre, c’est donc une bonne raison pour censurer les journaux étudiants mentionnant la torture dans les guerres coloniales et impérialistes, qu’elles aient lieu en Algérie, en Indochine ou au Viêtnam. Cette bulle censée les protéger, les jeunes ont tout fait pour la faire éclater afin d’accéder à une pensée critique. Ce carcan moral est alors identifié aux normes sociales dans leur ensemble, d’où des slogans tels qu’ « il est interdit d’interdire ».

 

Aujourd’hui, la lutte continue. La « jeunesse » a prouvé sa capacité de mobilisation dans les luttes sociales de ces dernières années. Bien qu’inorganisée, nul ne peut nier qu’une grande masse d’étudiants et de lycéens se soit engagée corps et âme dans un combat âpre en 2006, contre le CPE. Et, si elles sont floues, les revendications globales – hors le retrait du projet – sont somme toute identifiables. En clair, les problèmes qui se posaient à la jeunesse de Mai 68 en termes moraux, culturels et politiques, se posent aujourd’hui en termes matériels.

 

Partons d’un constat. Partons des frustrations que rencontre notre jeunesse. La volonté d’émancipation politique et culturelle de Mai 68 demeure un acquis. Reste à la traduire dans les faits. La première condition, c’est l’indépendance – relative du moins – à l’égard du foyer familial car autonomie et indépendance vont de pair. Briser le lien avec le foyer familial correspond, dans l’esprit de la « jeunesse » à une expérience formatrice. Mais cette aspiration légitime se heurte à des contraintes financières. Cecile Van de Velde, sociologue, a comparé les différents modes d’accès à « l’âge adulte » en Europe5. Selon elle, en France, « tout au long des trajectoires, l’exercice effectif d’une solidarité familiale se greffe sur une éthique de l’autonomie précoce ». La dépendance résidentielle et financière envers les parents est donc subie. Deuxième condition à la réalisation de l’émancipation « réelle » de la jeunesse : des études épanouissantes. Ceux qui ont la chance de s’engager dans une filière ouvrant sur un emploi reconnu se sentent « enfermés » dans celle-ci à vie. Ce choix « est souvent vécu comme une restriction contrainte, soudaine et trop précoce de l’horizon des possibles de l’individu ». Les autres « jeunes », issus pour la plupart du milieu ouvrier, ne voient plus dans les études une barrière à la précarité économique. Rappelons que la France connaît, parmi les pays de l’OCDE, l’un des plus faibles taux d’emploi des moins de 25 ans. Gwénolé Buck, qui vient de quitter la présidence de l’UNEF Sciences Po, résume parfaitement les enjeux d’aujourd’hui : « A présent, les revendications sont beaucoup plus pragmatiques qu’en 68 (…) Il y a aujourd’hui en France dix fois plus d’étudiants qu’il y a quarante ans, ce qui pose des questions inconnues à l’époque, sur l’intégration professionnelle, le chômage, ou encore le financement des études »4.

 

Même la droite reconnaît cette frustration matérielle que subissent les « jeunes ». Pourtant, les solutions qu’elle préconise sont injustes et illusoires. Si l’on se fie au programme de l’UNI, annexe syndicale de l’UMP, l’autonomie des jeunes doit passer par le salariat à tous prix – même cumulé aux études – ou bien les prêts étudiants – garantis ou pas par l’Etat. Ce modèle, poussé à l’extrême ces dernières années au Royaume-Uni, entraîne selon C. Van de Velde un raccourcissement forcé des études : « l’investissement massif des jeunes sur le marché de l’emploi répond prioritairement à une pression financière »5. Le Parti Socialiste pourrait s’emparer du débat en portant d’abord haut et fort la mise en place d’une allocation universelle d’autonomie. En lieu en place du système archaïque des allocations familiales et des bourses d’études, elles contribueraient à faire des études un cadre de formation épanouissant pour l’individu. Favorisant la mobilité des étudiants vers les bassins d’emplois les plus porteurs, elle est vectrice d’efficacité économique. Ensuite, le Parti Socialiste devra militer auprès des acteurs économiques de notre pays pour que soient déphasées choix de filière universitaire et l’orientation que prend la carrière professionnelle. Cette dichotomie a fait ses preuves au Royaume-Uni et au Danemark. C’est là une affaire de mentalités dont la responsabilité incombe donc aussi à nos entreprises.

 

Les revendications de la « jeunesse » actuelle sont certes un prolongement de celles de Mai 68 mais non une copie conforme. Les deux mouvements appellent donc des réponses différentes. La victoire de Mai 68 a été le départ de Charles de Gaulle de la Présidence de la République en 1969. La victoire de la « jeunesse » actuelle sera l’instauration d’une allocation d’autonomie universelle et la dichotomie études et carrière professionnelle. Plus prosaïques, ces revendications n’en appellent pas moins à des réformes profondes de notre société. En somme, il ne faut pas tomber dans l’écueil de réduire le « mal-être » des « jeunes » aux tracas l’âge juvénile. Bien loin d’être intrinsèque à celui-ci, ce mal-être témoigne de blocages et de déséquilibres sociaux que le gauche doit prendre à bras-le-corps. « Le malaise des jeunes », de Mai 68 à aujourd’hui, c’est le malaise de la société tout entière. 


Sébastien Billows

 

1VERGEZ-CHAIGNON B., « Le tombeau d’une génération », in Le Débat, N°149, Mars-Avril 2008, p. 52-65
2Cité dans SIRINELLI J.-F., « Génération, générations » in Vingtième siècle 2008/2, N° 98, p. 113-124.
3Conférence de presse du 31 janvier 1964 – http://degaulle.ina.fr Saint-Guillaume
4
Rue(revue des anciens de Sciences Po), N°150, Mars 2008
5VAN de VELDE C., Devenir adulte – Sociologie comparée de la jeunesse en Europe, PUF, 200

Publié dans Questions de société

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Commenter cet article

Sebastian 17/05/2008 10:53

Je crois partager ton analyse.

Mon impression et que les hiérarques du parti se livrent d'abord à des marchandages avant de nous proposer un candidat du "consensus" qui sera, j'ai bien peur, une sorte de "François Hollande bis" avec une motion consensualiste mais vide et creuse. Je préfèrerais que les différents courants d'idée (diversité qui fait la richesse de notre parti) s'affronte ouvertement et que les militants arbitrent entre ceux-ci pour créer un véritable leadership.

natacha78 17/05/2008 10:12

Perçu par certains comme une occasion de solder les comptes de la présidentielle passée, vécu par d'autres comme une étape déterminante pour se placer pour la présidentielle suivante, le Congrès du Parti socialiste est mal engagé.

Cette échéance interne devrait être l'occasion d'engager collectivement le débat sur le rôle du parti et son articulation avec les forces sociales, sur ses stratégies d'alliances et la perspective d'un parti de toute la gauche, sur la mise en œuvre de primaires et ses conséquences sur l'organisation du PS, sur son renouvellement et sa diversité, sur la place enfin des militants et de leur capacité à être de véritables acteurs du changement dans la société.

Pour l'instant, nous en sommes loin. Les seules perspectives qui sont publiquement évoquées se limitent à favoriser l'émergence d'un leadership présidentiel ou bien la multiplication de candidatures improbables !

Les militants en ont ASSEZ et lancent un appel dispo sur http://www.appelmilitant.net

Les Bisounours en folie 16/05/2008 23:48

La marche de la hainneuuh

http://fr.novopress.info/?p=11414

trop drôle