Sauvons les lycées de centre ville : ils vont à vau-l’eau…

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po

Une fois n’est pas coutume, j’ai lu « Parlons-en » (journal de l’UMP Grandes Ecoles) et je n’ai pas été déçu ! Je pense même à devenir un adepte plus régulier. Au-delà de la mise en page irréprochable et de la qualité graphique du journal j’ai eu le bonheur de découvrir un bien bel article sur l’héritage de Mai 68 à l’école qui se pose la question, centrale pour la France d’aujourd’hui : « l’enfant se ferait-il tyran ? ».

On apprend bien des choses dans cet article, mais on en apprend une en particulier qui fait froid dans le dos : l’auteur est allé dans un lycée bien particulier et qui m’a l’air effectivement ravagé par le manque de cadre. Mais qu’il se rassure, les autres lycées de France fonctionnent encore ou ont d’autres problèmes que les poèmes en argot…

 

Les enfants de soixante-huitards agressent leurs professeurs !

 

L’article étant public et diffusé gratuitement je me permets de le citer : « Le chiffre publié par l’observatoire national de la délinquance en janvier 2008 de 60 agressions de professeurs par jour (hors vacances scolaires) serait-il la terrible preuve que leurs efforts [ceux des soixante-huitards] n’ont pas été vains et que, pire, la réalité a dépassé leurs espoirs ? La cause de ces chiffres alarmants ne se restreint certainement pas aux courants de mai 68, ils sont dus à une accumulation de plusieurs facteurs […] Mais il n’empêche que mai 68 a révolutionné le rapport à l’autorité, que ce soit dans les classes, dans les maisons ou dans la société en général. » [Nous soulignons].

Moi qui croyais, après avoir lu quelques études de sociologie, que l’échec scolaire et la violence en milieu scolaire se concentraient principalement dans les zones les plus défavorisées des aires urbaines, celles que l’on appelle les « quartiers ». Je pensais naïvement que cela s’expliquait parce que des familles, souvent modestes et souvent immigrées ou récemment françaises, fondées sur un modèle très traditionnel d’autorité se disloquaient du fait de conditions socio-économiques difficiles. Je pensais que cette spirale de difficultés sapait, dans les yeux des enfants, l’autorité des parents, des professeurs et de la société en général.

J’apprends que ceci n’est qu’un élément, et que l’esprit de 68 joue tout autant. La conséquence logique est celle-ci : figurez-vous mesdames et messieurs que la violence n’est pas là où l’on croit, elle est là où on trouve des fils et des filles de bobos soixante-huitards : à Paris (autour de la place de la République et de la place de la Nation, au lycée Louis le Grand et Henry IV) et dans une moindre mesure dans le centre ville des grandes villes de Province… Les « quartiers » ne sont pas ceux que l’on croit !

C’est pour ça que je ne reconnais pas le lycée décrit dans l’article. Un lycée où l’enseignement rousseauiste est poussé à son paroxysme. C’est parce que j’étais dans un bon vieux lycée rural de Province. Si j’avais su… Moi qui rêvais, par snobisme, d’être élève à Paris. Heureusement j’y ai échappé. Moi on m’a fait cours, j’ai étudié Molière et Corneille au collège, j’ai fait du Latin jusqu’en terminale,… Dans mon lycée en terminale S on résolvait des équations, on n’apprenait pas à les réécrire en argot. Imaginez-vous, on préparait les gens au BAC ! Comme si soixante-huit n’était jamais passé par là. D’ailleurs tous les professeurs avaient plus de 80 ans, de purs gaullistes non pervertis.

Et dire que là haut, dans les beaux quartiers de la capitale, pleins de bobos accros aux produits bio et équitables, on se contentait de féliciter les enfants d’être jeunes. Pas étonnant que j’ai eu sciences-po, les lycées parisiens ne fournissent plus de matériaux humains utiles à la société…

J’arrête l’ironie deux minutes, le sujet est un peu trop grave pour se contenter de plaisanter. Peut-on décemment avancer que la violence dans les lycées et collèges provient de 68 ? Certainement pas. On ne peut pas non plus le prétendre honnêtement. On sait que la violence et l’échec scolaires sont concentrés dans les quartiers où vivent des populations économiquement défavorisées et socialement marginalisées qui sont loin, très loin, des principes et/ou des excès de Mai 68. Là où il y a de la violence c’est là où les principes traditionnels sont mis en à mal par la misère, pas par la nouvelle morale de Mai 68. Parce que cette nouvelle morale si elle est hégémonique dans certains lieux c’est dans des quartiers plus aisés et plus centraux. Et dans les lycées de ces quartiers là, si les cas particuliers existent, le « problème » de la violence n’y existe pas !

Et que l’auteur ou ses coreligionnaires ne viennent pas me dire que c’est par les professeurs que la gangrène touche tous les quartiers. Puisque (je cite toujours le même article) : « Personne ne peut nier la réalité folle de certaines classes où le professeur ou même l’instituteur n’est pas respecté, où il fait la police au lieu d’enseigner ». Si le professeur fait la police, il n’est pas très soixante-huitard, de plus, quand a-t-il le temps de mettre en place un enseignement pour « enfant-roi » s’il fait la police ?... On se demande si l’auteur de l’article à force de vouloir faire l’amalgame de situations d’enseignement différentes pour étayer une thèse bancale n’en vient pas à saper son propre raisonnement.

 

Quarante ans plus tard, nouvel avatar du plus vieil argument de la Droite.

 

Mais la faute de l’amalgame ne repose pas toute entière sur les épaules de l’auteur de l’article incriminé ici. En fait elle repose sur l’ensemble de la communication de « 40 ans plus tard ». La « ligne » est en effet de nous faire croire que depuis 40 ans une minorité, de Gauche voire de gauchistes, impose à la vraie France une morale dévoyée. Je n’y crois pas une seconde. Notamment parce que depuis 40 ans la France n’a été gouvernée que 15 ans (1981-1986 ; 1988-1993 ; 1997-2002) par la Gauche, à moins de me prouver que messieurs Pompidou, Giscard, Chirac et Balladur sont des hommes de Gauche. Sans compter Xavier Darcos qui disait Jeudi sur Public Sénat pendant un débat sur les valeurs de l’Europe que le système de notation français ne laissait pas assez de place à l’initiative et à la spontanéité de l’élève (contredisant aisni M. Xavier Darcos, ministre de l’Education Nationale qui lui, en bon ministre UMP, conspue le « pédagogisme »).

La morale de 68 serait cause de tous les maux et la Droite devrait nous en préserver... Il me semble qu’en fait cette « nouvelle » morale (qui a 40 ans) dépasse largement les clivages partisans. Elle est simplement issue de l’évolution de la société.

Le volet sociétal de Mai 68 n’est de Gauche qu’au sens où il est un mouvement de progrès de la société, progrès moral, profond, qui se déploie envers et contre les idéologies des gouvernements parce qu’il vient du peuple. J’en veux pour preuve que des hommes qui n’étaient pas issus d’une tradition de Gauche ont du, peut-être à contre cœur, engager des politiques issues de ce mouvement des mœurs : IVG, contraception libre (mouvement déjà entamé par le président Pompidou),… Ne laissant aux démons de Gauche que l’abolition de la peine de mort, la parité et les droits des homosexuels.

Depuis 40 ans la France est moralement soixante-huitarde, au sens où tous les citoyens aspirent à profiter de mœurs libérées, n’en déplaise à certains de nos adversaires. Alors cela ne m’étonne pas que 40 ans ne suffisent pas à la Droite pour digérer sa défaite de Mai 68 (consommée en fait après le retrait de De Gaulle, retrait causé parce que lui-même tentait de prendre en compte, contre son électorat, le mouvement de la société qui s’était amorcé…), après tout elle a mis près de 150 ans à comprendre que l’on avait définitivement décapité Sa Majesté Royale Louis et 103 ans après la Loi de Séparation elle ne digère toujours pas la laïcité. Mais pourquoi une campagne sur Mai 68 ? Pourquoi vouloir rejouer aujourd’hui, alors que l’on ne manque pas de questions politiques d’actualité, une bataille perdue depuis 40 ans ?

 

Là où la psychanalyse nous aide à comprendre les obsessions de la Droite…

 

J’ai peut-être une idée d’explication après tout : les soixante-huitards appartiennent aujourd’hui aux classes moyennes et moyennes supérieures, ils ont près de 60 ans. Que l’UMP arrête de trembler, ils sont rentrés dans le rang, une bonne partie d’entre eux a même voté pour Nicolas Sarkozy.

A vrai dire je me demandais depuis un mois pourquoi l’UMP ressentait un besoin si urgent de solder Mai 68. Je crois que j’ai compris quelque chose grâce à « Parlons-en ». Les jeunes n’ont pas changé de camp, ils ont vieilli. Quarante ans plus tard ils ont quarante ans de plus… Et une partie d’entre eux, allant des braises aux cendres, regrettent, culpabilisent et sont effrayés. Ils sont du côté de leurs parents, du côté de l’ORTF et du général, eux qui rêvaient de Révolution. Et ces ex adolescents, entre crainte pour leurs biens et culpabilité de ce qu’ils ont fait (ou ont cru faire), qui confondent « jeunes » et jeunes-en-difficultés-délinquants-inciviques-grossiers-irrespectueux-voleurs-racailles, ont eu un espoir fou en entendant Sarkozy : la rédemption. Et cette ambivalence entre souvenirs et culpabilité explique bien pourquoi ils ont voté pour le candidat de l’UMP. Car l’ambivalence se retrouve très bien chez lui. Le discours contre Mai 68 n’est pas une nouveauté, le candidat Sarkozy, après le ministre de l’intérieur du même nom, a toujours conspué l’héritage de Mai. Et ce alors même que son comportement est parfaitement en phase avec la morale soixante-huitarde : divorces et mariages multiples, recomposition familiale, volonté de personnaliser et d’humaniser l’homme politique, amour et émotions assumées, goût pour les loisirs,… Loin de moi l’idée de le juger pour cela, je n’émets pas, ici, de critiques, je constate simplement que sans Mai 68 aucun parti n’aurait investi un homme qui admet être tombé amoureux de sa deuxième femme en célébrant son mariage (à elle).

C’est pour ça que l’UMP est obsédée par 68, elle est l’alliance hétéroclite de ceux qui ont perdu la bataille et n’ont jamais digéré d’avoir à partager leurs privilèges et de ceux qui, usés par les ans (et ayant acquis les privilèges susdits par les voies qu’ils avaient dénoncées), se sentent coupables d’avoir manifesté en Mai. Leur point d’entente c’est la volonté de défendre leur droit à jouir tout en voulant le dénier au reste de la population. C’est là que le « mérite » entre en jeu. C’est ainsi qu’ils obtiennent la rédemption et font de Mai 68 l’esprit du Malin. Là où 68 était une aspiration à la liberté pour tous (donc de Gauche), les frustrés et les culpabilisés arrivent à s’extraire du péché en se disant : « Nous avons bien gagné le droit de jouir sans entrave ». Ils sauvent la morale par le mérite, si quelques uns méritent ce qui est refusés à tous, ils ne sont plus des pécheurs, ils sont des élus, se disent-ils.

Laissez moi vous dire que c’est eux qui font du relativisme moral, ou plutôt de la morale à la carte. Chers amis de Droite, il n’y a pas de morale « à la carte » : dans la vieille morale un péché est un péché, quel que soit l’ardeur que l’on mis à gagner les moyens de pécher. Et dans la neuve, il n’y a pas de péché du tout et tout le monde a le droit, je dis bien le droit, de profiter de la libération des mœurs. Je comprends maintenant pourquoi l’UMP est obsédée par Mai 68 : il s’agit d’une psychanalyse collective.

 

 

Post scriptum : Il y a un passage de l’article que je cite que je n’ai pas compris. Si son auteur pouvait me l’expliquer je serai ravi d’engager avec elle un « débat constructif et réaliste ». Ce passage tient en deux phrases que voici : « Combien ont-ils été nombreux à s’esclaffer quand Sarkozy a préféré le curé à l’instit ? Soyez cohérents jusqu’au bout : le prof est primordial. ».


Aulne Abeille

Publié dans Questions de société

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Dany le Rose 02/06/2008 18:40

Merci pour cette analyse de 68 et de ses conséquences, qui déjoue les escroqueries intellectuelles et autres "liquidations" d'héritage abusives. En réalité, la droite rêve de juin 68 toutes les nuits.
Par ailleurs - pour finir sur un clin d'oeil, je viens de tomber sur une chanson très bien faite sur un Sarkozy plus Napoléon que de Gaulle : voir www.myspace.com/clovisferdeus
Bonne continuité et bons combats scientifiques-po !
Daniel M.