Guinness irlandaise et gueule de bois européenne

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po

A quelques heures de l’issue du référendum portant sur le traité modificatif européen (TME) en Irlande et quelque soit le résultat, une question se pose : comment la victoire du « non » est-elle devenue fortement envisageable ?

 

Alors il serait assez commode, comme l’a fait beaucoup trop rapidement Daniel Cohn-Bendit, de mettre cela sur le compte du développement de l’ « égoïsme » de l’ensemble des sociétés européennes et de remettre en cause, comme lui, le principe même du référendum. En réalité, la possibilité que le « non » puisse l’emporter en Irlande devrait interroger particulièrement l’Union Européenne pour deux raisons essentielles :

-         l’Irlande est l’un des pays auxquels l’intégration au sein de l’UE a semblé profiter pleinement ;

-     sur 5 référendums organisés portant sur un texte de réforme des institutions, trois pays (France, Pays-Bas et potentiellement Irlande) l’ont rejeté.


L’Irlande : communautariser les « pertes », individualiser les profits : le règne de l’indépendantisme économique et social en Europe

 

Les poncifs journalistiques consistent à rappeler que les Irlandais seraient terriblement égoïstes en rejetant le TME dans la mesure où ils ont profité pleinement de leur nouveau statut d’Etat membre. L’Irlande a adhéré à l’UE en 1973, au même moment que le Royaume-Uni. Compte tenu de la pauvreté relative du pays (le revenu par habitant dans le pays représentait au moment de l’intégration, 66% du revenu moyen européen), il a bénéficié d’importantes subventions émanant du FEDER qui ont représenté, chaque année près de 2% du PIB irlandais, près de 30 Mds € cumulés entre 1973 et 1999. Et cela ne tient pas compte des transferts dont a également bénéficié l’Irlande au titre de la PAC (principale bénéficiaire, en proportion, avec la France). De ce point de vue, l’Irlande a indiscutablement profité de son insertion dans le processus européen. Et l’ensemble de ces aides ont incontestablement permis à l’Irlande de se doter d’infrastructures modernes (transports, éducation…) et de faire évoluer les fondamentaux de son économie, notamment en la tertiarisant.

 

Sans cela, il est impossible, malgré tous les fantasmes des néo-libéraux sur le « miracle irlandais » que ce pays ne s’en soit jamais sorti, de même (à plus forte raison d’ailleurs) que la Grèce ou le Portugal. Mais il est vrai aussi que l’Irlande a utilisé un levier pour se créer un avantage comparatif dans la compétition intra-européenne : le dumping fiscal et social. Autrement dit, l’Irlande a utilisé délibérément une attitude de passager clandestin dans un environnement très peu contraint (aucune harmonisation fiscale). Même si cette tactique constitue en grande partie un leurre (la décision d’investissement étant multi-factorielle), l’Irlande a choisi d’opter pour cette voie d’une pression fiscale nominale relativement faible sur les salaires notamment, mais aussi sur le capital. Et ceci, au-delà des conséquences discutables sur l’attractivité économique, n’a pas été sans conséquences politiques et sociales.

 

Le choix du gouvernement irlandais, a été très différent de celui poursuivi par le gouvernement espagnol notamment (en dehors de celui de Aznar). La mise en œuvre d’un dumping fiscal et social a correspondu à une augmentation très forte des inégalités et à une dégradation constante du niveau des services publics, les subventions européennes peinant à compenser l’abaissement des ressources fiscales. Face à la grogne populaire, le gouvernement a même été contraint de relancer au début de l’année 2008 un vaste programme de relance des infrastructures, sans pouvoir toutefois les budgéter. Même l’OCDE appelle d’ailleurs aujourd’hui l’Irlande à une remontée de la pression fiscale, notamment dans le secteur immobilier, afin de stopper les effets d’aubaine qui pèsent en outre sur la croissance. Ajoutons à cela que la baisse des charges fiscales et sociales n’a étrangement eu aucun effet sur la productivité, bien au contraire, puisque celle-ci est particulièrement faible et constitue désormais un handicap de l’économie irlandaise. Par ailleurs, le coût de la vie a fortement augmenté, l’inflation devant se situer à près de 5% en 2008.

 

Surtout, avec cette vision de l’Europe que l’on a mise en place en Irlande, celle qui consiste à se construire sur le dos de ses voisins tout en bénéficiant d’une manne financière sans quoi rien n’aurait été possible, comment imaginer que les Irlandais puissent aujourd’hui croire au projet européen ? Ceci d’autant plus qu’on leur propose un texte illisible, tellement complexe qu’il en devient suspect. Les Irlandais, comme les Français et les Néerlandais hier, ne sont pas a priori hostiles à un projet politique européen de solidarité entre ses membres, qui passe principalement par la solidarité budgétaire et financière, on leur a tout simplement laisser la possibilité de faire exactement le contraire. Assurément pourtant, rien dans le TME ne les empêchera de continuer à mettre en œuvre leur politique de dumping fiscal. C’est donc bien un message que les Irlandais nous adressent : qu’est-ce que l’Union Européenne aujourd’hui ?

 

La vie « européenne » n’est-elle pas actuellement trop un fleuve tranquillement néo-libéral ?

 

La symétrie entre les situations française et irlandaise n’est évidemment pas totale. 90% de la classe politique irlandaise est favorable à la ratification du TME, quand la classe politique française était plus divisée. Ceci étant, comme en France, la totalité de l’appareil médiatique promeut également un « oui » franc et massif et surtout a tendance à faire peser sur les nonistes tous les maux de la Terre : « racistes », « passéistes », « nationalistes », « fascistes »… Les arguments pour le « oui » sont souvent péremptoires et ne souffrent pas la discussion, tellement ils sont prétendument dépositaires d’une modernité et d’une clairvoyance qui se valent en elles-mêmes. En cela, on retrouve certains aspects caricaturaux de ceux que l’on a appelé les « oui-ouïstes » (qui ne représentaient pas, fort heureusement, la majorité des personnes favorables au TME) lors du débat constitutionnel en France et qui sont en grande partie, par leurs arguments débilitants, responsables de la large victoire du non.

 

On voit même naître, y compris chez D. Cohn-Bendit, la volonté pure et simple de contourner le référendum en expliquant, à mots à peine voilés, que ces décisions de grande personne ne doivent pas être prises par des ignares. Cette incapacité à l’auto-critique est assez terrible. Personne ne se pose par exemple la question de savoir pourquoi le traité de Maastricht, qui n’était pas un simple ajustement institutionnel mais l’abandon de l’une des principales marques de la souveraineté, autrement dit la monnaie nationale, a été avalisé par l’ensemble des peuples européens. Les conditions politiques, en France en particulier (« fin de règne » mitterrandien) étaient pourtant loin d’être favorables. Aujourd’hui, les mêmes peuples européens n’y croient plus. Pourquoi ?

 

La Commission Barroso en est actuellement l’exemple archétypal : la démission politique de l’UE est quasiment totale. L’arrogance dans les propos est la règle d’or. Au sein d’une Europe profondément droitisée à sa tête « fédérale » comme dans les gouvernements nationaux, le culte du laisser-faire et du laisser-aller est la règle absolue, à contre-courant de l’histoire. Les Irlandais, dont le « modèle » semble pourtant constituer le parangon de ce prétendu néo-libéralisme à la sauce européenne, se détournent de cette Europe-là. Le vote irlandais ce dimanche, quel qu’il soit, pourrait-il permettre aux théoriciens de l’ « Europe tranquille » de prendre enfin conscience du malaise persistant au sein des populations européennes face au simulacre de projet qu’on leur propose ?


John_G

Publié dans Europe

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lingerie 24/02/2009 20:46

j'ai pas suivi le rapport ça parle pas de guiness ?? hic ! :)

chippendales 10/06/2008 18:56

génial !
je decouvre votre blog avec grand interet merci et bonne continuation

anna