« Socialiste et libéral », ce débat a-t-il un sens ?

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po

Il y a environ un mois, Bertrand Delanoë a provoqué un débat étrange au sein du parti socialiste lors de la sortie de son livre « De l’audace ! ». Aidé par une mise en scène médiatique un peu artificielle, le maire de Paris à réalisé un « coming out » tonitruant : Oui, il est « socialiste ET libéral ». Comprendre « libéral politiquement » : Pour citer Delanoë : ‘ Le libéralisme est d’abord une philosophie politique de la liberté. François Mitterrand disait toujours « Nous avons bien tort de laisser l’adjectif « libéral » à droite »’. Sage précaution que de citer tonton… 

Les réactions des divers ténors socialistes ne se sont pourtant pas fait attendre. Ainsi pour Benoit Hamon  «Ce n'est pas au moment où on constate l'échec du modèle libéral qu'il faut réhabiliter un concept dépassé». Bruno Julliard estime que « soit il s’agit d’un positionnement et c’est une erreur stratégique, soit il s’agit de sa conviction et c’est une faute politique ».


Ségolène Royal
, pour sa part a « envie de pouvoir agir, avec beaucoup d'autres, pour produire et distribuer autrement les richesses, pour garantir à chacun un avenir meilleur, pour lutter contre les excès insupportables du capitalisme et tout ceci n'a rien de libéral. [Sa] conviction, c'est qu'au XXIème siècle, être libéral et socialiste, c'est totalement incompatible". Voilà des propos bien étranges pour quiconque a effectué la campagne présidentielle de la candidate ou lu son ouvrage « Maintenant » (2007), un lexique politique. A l’entrée « libéralisme » (p181) la présidente de la région Poitou-Charentes explique qu’aux « Etats-Unis, libéral veut dire de gauche. Nous socialistes, nous sommes des libéraux au sens du libéralisme politique originel car nous sommes ardemment attachés aux libertés individuelles et démocratiques, à la liberté de penser, d’expression, d’aller et venir, d’entreprendre, de voter, de mener sa vie, etc. ».

 

Que d’indignations, que de débats, pour une prise de position si consensuelle. Car aujourd’hui, y’a-t-il vraiment un leader ou militant socialiste qui récuse le mot « libéral » si la définition de ce mot correspond à celle-ci-dessus ? Najat Belkacem semblait résumer un consensus lors d’une émission de télévision mardi dernier. Tous les socialistes acceptent la dimension politique du mot mais refuse son interprétation économique. Fin du débat !?

 

Il y a pourtant quelque chose d’étrange dans  ce débat avorté ? Pourquoi les déclarations très prudentes du maire de Paris ont-elles déclenché des réactions si brutales au sein du PS ? La réalité, c’est que ce faux débat ouvert par le maire de Paris en dissimule un autre bien réel : Est-ce que le PS doit accepter le libéralisme économique ?

Ce débat n’a rien de récent. Dans années 1980, les partisans de Jean-Pierre Chevènement et Michel Rocard ont lourdement débattu de l’orientation économique du PS. Ainsi  en 1985, l’ancien maire de Belfort s’exclamait dans un discours : « Nous disons non à ceux qui, sous le prétexte d’un faux réalisme, voudrait passer d’un libéralisme plus ou moins honteux à un libéralisme proclamé ».

Un an plus tard, Michel Rocard lui répondait « Il est un point sur lequel les socialistes doivent annoncer la couleur clairement, précisément parce qu’ils l’ont trop négligé dans le passé : C’est la relation entre libéralisme politique et libéralisme […] Le marché est l’expression de la liberté dans l’ordre économique. Toutes les sociétés qui ont tenté de le supprimer sont devenues totalitaires ».

Après ce bref rappel de quelques épisodes plus ou moins récent, voici ma propre pensée. D’abord on remarquera l’habileté des réponses des opposants (sur cette question) à Bertrand Delanoë. Benoit Hamon évoque ainsi le « modèle libéral », un « concept » dépassé. Non seulement la notion de « modèle » évoque une application concrète, bien plus liée aux réalités économiques qu’à la philosophie politique, mais surtout elle se réfère indirectement aux Etats-Unis. Concrètement, quand on parle du modèle libéral originel, on l’associe immédiatement  à l’Amérique, par opposition au modèle socialiste soviétique. On voit tout de suite ici l’ambigüité de ce propos. Nous sommes socialistes, mais nous ne cautionnons pas forcément le « modèle socialiste », mis en place par Moscou. Aussi la critique de Benoit Hamon porte sur un libéralisme économique de type américain, sans limite et sans aucune présence de l’Etat pour en compenser les lacunes.  On peut difficilement reprocher au maire de Paris de défendre ce modèle. Lors d’un meeting de soutien à Ségolène Royal en 2007, il déclarait en citant Jean Jaurès que ce libéralisme, « c’est le renard libre dans le poulailler libre »...Tombant lui aussi dans le même abus de langage que ceux qui le contestent aujourd'hui... (oui je suis fier de mon film...)

 



Dans le même registre Ségolène Royal explique que « lutter contre les excès insupportables du capitalisme n’a rien de libéral ». On voit bien ici la double astuce. La première consiste à évoquer le capitalisme. Or n’oublions pas que d’après tonton, qui refuse de lutter contre la société capitaliste « ne peut pas être adhérent du parti socialiste ».



Mais cette association des mots « libéralisme » (économique) et « capitalisme » n’a pas de sens. Dans une excellente tribune sur ce blog, Bastien Taloc et Sandra Desmettre ont bien montré la différence entre le libéralisme économique et le capitalisme. Ségolène Royal, qui lit peut-être ce blog le sait. C’est pourquoi elle définit le mot libéral, non pas par ce dont il s’agit, mais par ce que ce n’est pas. Ainsi sa phrase est difficile à démentir. ..

 

Cependant, un libéralisme économique - permettant une véritable concurrence, profitable aux consommateurs  et à leur pouvoir d’achat - accompagné par un rôle important de régulateur de l’Etat, pour assurer des services publics pour tous, n’a rien de « capitaliste ». Aujourd’hui, il s’agit justement de construire un nouveau modèle libéral, européen, capable d’incarner une alternative crédible à la droite capitaliste, rentière et conservatrice qui connait – je l’espère – ses dernières heures de triomphe. Les dirigeants socialistes le savent. Mitterrand et Jospin au pouvoir ont d’ailleurs mené des politiques plutôt libérales. Mais faute de l’assumer pleinement, ils n’ont jamais pu aller jusqu’au bout de leur projet. Allez, mesdames et messieurs les ténors socialistes, s’il vous plait, de l’audace !


Etienne Longueville

Publié dans Point de vue militant

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Julien 20/06/2008 06:55

Sharky,

Je crains malheureusement que ma réponse soit l'alternative n°2: des services de la Voirie mis en compétition entre eux sur plusieurs semaines à celui qui liquidera le plus de factures à destination d'entreprises qui attendent leur paiement: cela veut dire des journées de 12 heures pour les cadres et 0 heures sup' à faire les mêmes gestes devant un ordinateur...
Dans d'autres services, ce n'est pas mieux. Plus on est haut dans l'encadrement, plus on est tranquille et la pression moindre, avec des tâches "valorisantes"...à la Mairie de Paris.

Sharky 19/06/2008 08:40

@ Julien

Est-ce que Bertrand te paye au moins tes heures sup ou est-ce un socialiste libéral d'une Droite exploitante pure et dure qui s'ignore?

Julien 18/06/2008 21:42

Pour y travailler, je confirme que Bertrand est un manager très libéral de la Mairie de Paris. Résultat, je bosse 60 heures par semaine pour cette "entreprise", tout entier centrée sur la performance et la rentabilité, qu'est devenue la Mairie de Paris...

Bastien 18/06/2008 12:43

@ John_G,

Donc, si je te comprends bien, Bertrand aurait dû dire "je suis socialiste DONC libéral" (suggérant que le socialisme nous conduit plus loin que le libéralisme et est une sorte d'approdondissement à travers l'égalité).

Soit. Ce n'est pas faux mais ce n'est pas ce qu'a dit Ségolène non plus puisqu'elle a jugé ces deux notions incompatibles. Alors entre celui qui suggèrerait que le socialisme est "superfétatoire" et celle qui affirme que les deux notions sont incompatibles, convenons donc que le 1er est tout de même moins à côté de la plaque que la deuxième... Non ?

Et je vois mal comment on peut reprocher à Bertrand ses propos puis le rétropédalage qui les aurait suivis...

Enfin, ces querelles n'honorent pas notre Parti...

John_G 18/06/2008 00:01

@ Sharky...
peut-être aussi parce que finalement, ce que nous disions il y a déjà 30 ans est on ne peut vrai aujourd'hui, et admis par tous. Comme je le dis souvent, la droite a gagné idéologiquement conjoncturellement, structurellement, les thèses de gauche ont gagné (crise du capitalisme).

@ Etienne,
on aura l'occasion d'en discuter... mais ce qui me gêne dans l'affirmation de Bertrand, c'est de dire "je suis libéral et socialiste", comme si le socialiste était superfétatoire et comme si l'un n'impliquait pas l'autre. Le socialisme est à mon sens un dépassement du libéralisme politique, il peut se référer à lui, l'invoquer mais pas l'affirmer comme une valeur cardinale. C'est quand même une belle différence ! D'ailleurs, depuis ces affirmations, sans ou avec intervention de Ségolène Royal, Delanoë a considérablement modifié ses propos. C'est bien qu'il a senti que quelque chose ne fonctionnait pas.

D'ailleurs, sa propension à se déclarer "manager" a tendance aussi à m'exaspérer. Bien sûr qu'un maire doit aussi savoir manager, cela manque tellement dans la fonction publique. Mais c'est aussi et avant tout un décideur politique qui fait des choix qui ne sont pas purement "rationnels". D'ailleurs, dans la politique menée ar la mairie de Paris, on retrouve les signes de cette confiance à mon avis excessive accordée aux lois du marché dans certains secteurs : DSP parfois nombreuses et incompréhensibles...

Ceci étant, évidemment que la droite d'aujourd'hui n'a rien de libérale et que c'était une véritable erreur d'insister là-dessus pendant la campagne plutôt que sur le caractère ultra-conservateur de la politique menée (immigration, justice, droits de succession...).