Pour un arrêt immédiat de l'attaque israélienne disproportionnée contre la bande de Gaza

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po

Les voies de la diplomatie sont parfois impénétrables. Ainsi, comment expliquer que la communauté internationale soit quasiment silencieuse et n'emploie pas les mots justes pour qualifier l'attaque israélienne disproportionnée et dévastatrice entamée samedi 27 décemnbre sur Gaza. Une seule chose de comparable me vient à l'esprit : l'attaque israélienne tout aussi disproportionnée contre le Liban en 2006.

Replaçons les choses dans leur contexte, avec des chiffres qui permettront au plus grand novice de mieux se représenter la scène. La bande de Gaza, c'est un rectangle de 40x10 km seulement, soit un minuscule territoire 20 fois plus petit qu'un département français. La densité de population dans la ville de Gaza (principale ville de ce territoire) dépasse les 4000 hbts/km². En 24h, l'armée israélienne a bombardé 210 cibles, tuant ainsi au moins 300 personnes, et de nombreux blessés graves. Ce samedi 27 décembre est devenu la journée la plus meurtrière à Gaza depuis la guerre de 1967.

Certes, les armes israéliennes sont parmi les plus précises au monde et l'opération visait les sites du Hamas. Il n'empêche qu'il n'y a quasiment pas d'abris anti-bombardements à Gaza, et que même en période normale les hôpitaux ne sont plus en mesure de soigner leurs patients depuis le blocus. Il n'empêche également que le Hamas n'est pas un vrai gouvernement, et que Gaza n'est pas un Etat. En conséquence, les cibles sont parfois évidentes (un camp d'entraînement, un lanceur de roquettes), mais le plus souvent beaucoup plus ambivalentes : un centre de police (la police étant contrôlée par le Hamas), une école ou une mosquée où se cache(rai)nt des miliciens ou des armes du Hamas, les maisons de miliciens recherchés, etc. Tous ces sites sont situées au beau milieu de zones résidentielles, étant donné la taille du territoire et la densité de population. Les missiles ont beau être précis, des cibles non visées sont touchées sans être détruites. Ainsi, l'hôpital principal de Gaza avait le malheur d'être situé à proximité d'un commissariat de police : pas détruit, juste « abîmé »...

De plus, qu'est-ce réellement qu'un « camp d'entraînement » du Hamas ? Manque de moyens et blocus oblige, pas grand chose de plus qu'un terrain de sport où policiers et miliciens s'exercent ; on n'est pas dans les montagnes afghanes. Qu'est-ce également qu'un « milicien » du Hamas ? Il y a en effet de tout au sein de ce mouvement, et le niveau d'activisme de ses membres est aussi varié que les raisons qui poussent à y adhérer, allant de la conviction islamiste la plus enragée à la simple volonté d'obtenir un emploi public (le taux de chômage à Gaza étant de 49%).
En attaquant entre 9h et 17h, l'armée israélienne SAVAIT qu'elle ferait de nombreuses victimes.

Rafah en janvier 2008 au moment de l'ouverture de la frontière avec l'Egypte (Photo : Benjamin Wiacek).

Qui est responsable de cette attaque ? Comme presque toujours au Proche-Orient, tout dépend à combien de temps en arrière on remonte.

Une semaine en arrière
? Alors c'est le Hamas, qui en refusant de renouveler la trêve de six mois, a provoqué Israël.

Quelques mois en arrière
? Alors c'est Israël, qui n'a pas respecté les termes de la trêve en maintenant un blocus injuste, condamné par la quasi-totalité de la communauté internationale.

Un an en arrière
? Alors la faute est à nouveau israélienne, avec la mise en place de ce blocus. Rappelons que les 1,4 millions d'habitants de la bande de Gaza manquent d'eau, d'électricité et de biens de consommation courante depuis l'instauration de ce blocus (contraire au droit international) ; palestiniens, israéliens ou étrangers, rares sont ceux qui peuvent y entrer ou en sortir, à tel point que l'Egypte (pays voisin dont le niveau de vie est encore inférieur à celui de la bande de Gaza) se charge périodiquement d'ouvrir sa frontière avec Gaza pour les palestiniens titulaires d'un visa pour l'étranger mais coincés, ou plus simplement pour les malades que les infrastructures insuffisantes de Gaza ne permettent pas de soigner. Ces ouvertures ponctuelles font suite au coup de force du Hamas de janvier dernier, après lequel cette frontière avait sautée par la force et près d'un million de gazaouis s'étaient introduits en Egypte... notamment pour se ravitailler en nourriture et acheter des groupes électrogènes avant de rentrer chez eux.

Deux ans en arrière
? Alors c'est la « faute » du peuple palestinien, qui a élu démocratiquement le Hamas a la tête de l'Autorité Palestinienne, et ce d'abord pour protester contre la corruption du Fatah. C'est également la faute du Quartet, qui a refusé de considérer le Hamas comme le représentant légitime des palestiniens des territoires occupés, ce qui a eu pour principale conséquence de maintenir le Fatah devenu illégitime à la tête des forces de sécurité, et de provoquer finalement la prise de pouvoir du Hamas sur la bande de Gaza.

Faut-il remonter jusqu'en 2005 ? aux Intifadas ? À la guerre de 73 ? de 67 ? de 48 ? On n'en finirait pas. Au Proche-Orient plus qu'ailleurs, rares sont ceux qui sont seulement des victimes ou seulement des responsables.

Les roquettes du Hamas ne sont qu'un prétexte. Il suffit pour cela de comparer les chiffres et le nombre de victimes, grâce aux statistiques de l'ONG israélienne B'Tselem (période 2000-2008/zone : Israël + territoires occupés) :
-Victimes palestiniennes tuées par les forces de sécurité israélienne: 4850, dont 955 mineurs et au moins 2227 victimes collatérales (n'ayant pas participé aux hostilités ni fait l'objet d'une attaque ciblée)
-Victimes israéliennes tuées par des palestiniens : 1052, dont 123 mineurs
(source : http://www.btselem.org/English/Statistics/Casualties.asp)

Cette attaque semble être en réalité ni plus ni moins qu'une triste et sombre manoeuvre politique. Les élections législatives israéliennes auront lieu en février, et la coalition de Kadima (Tsipi Livni) et du parti travailliste (Ehud Barak, ministre de la défense) était distancée dans les sondages par le candidat conservateur du Likoud, Benyamin Netanyahou. Depuis l'attaque, la côte de popularité d'Ehud Barak est montée en flèche. Il lui était notamment reproché d'être trop passif vis-à-vis du Hamas. De là à conclure qu'il fallait mener une attaque aussi criminelle dans la bande de Gaza pour espérer gagner les suffrages des citoyens israéliens, il n'y a qu'un pas. Le timing était parfait, étant donné la transition présidentielle aux Etats-Unis. Le silence passif de Barack Obama au sujet de ces attaques est éloquent et inquiétant ; il laisse présager encore de sombres années au Proche-Orient et ne laisse que peu d'espoir à une relance du processus de paix.

Cette attaque est disproportionnée, et l'escalade de violence est profondément inquiétante. La communauté internationale doit appeler fermement à la cessation des raids israéliens sur la bande de Gaza, ainsi qu'à la levée du blocus. Sans quoi, tout espoir de voir le Hamas abandonner les jets de roquettes est vain, contrairement à ce que l'administration américaine a laissé entendre. Une attaque terrestre israélienne à Gaza, qui semble imminente si l'on en croit les déclarations de Tsipi Livni et la mobilisation des réservistes de l'armée, serait catastrophique pour les deux parties.

Loin de moi l'idée de défendre le Hamas. Il semble en effet très difficile de compter sur cet acteur politique pour faire avancer le processus de paix, et on ne peut pas négocier avec un groupe comme celui-ci de la même manière qu'avec un gouvernement. A l'inverse, l'Etat israélien doit cesser d'agir délibérément contre le droit international et doit se comporter comme ce qu'il prétend être : un Etat démocratique, respectueux des droits de l'homme, avec la volonté d'instaurer durablement la paix au Proche-Orient et d'assurer la sécurité à long terme de ses citoyens.
Il est naïf, illusoire et inconscient de croire que les espoirs de paix et la sécurité du peuple israélien sont renforcés après l'attaque actuelle. C'est bel et bien le contraire. Outre le nombre désastreux de victimes, les grands perdants dans cette affaire sont les rares personnes encore suffisamment modérées pour croire à une paix possible dans la région.


Elsa F.

Publié dans Point de vue militant

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Elsa 26/01/2009 17:25

Merci ! Aah la question des roquettes, toute une histoire. Quant à savoir si l'arrêt des roquettes aurait vraiment eu lieu avant la guerre de Gaza, grande question, mais n'oublions pas que contrairement à l'image mainstream véhiculée par les media, le Hamas est une branche des Frères Musulmans (indépendante depuis 1987), or les Frères Musulmans ont tous abandonné la violence et la lutte armée depuis les années 50. De plus, le Hamas était vraiment au pied du mur : ne pas combattre Israël (les roquettes) alors que le blocus était en place, c'était avouer son impuissance et perdre toute légitimité auprès des palestiniens. Donc pas envisageable, si l'on se place de leur point de vue.

Moins polémique, un lien post-guerre très intéressant : http://www.nytimes.com/packages/flash/international/20090125-PhotoJournal-Gaza-Israel/?hp. Il s'agit du travail croisé de deux photographes, l'un à gaza et l'autre à Sderot.

Egalement deux autres articles pour prolonger sur le sujet publiés sur le blog : Le Hamas peut-il devenir fréquentable ? (http://ps-scpo.over-blog.com/article-26577568.html) et Obama et le Proche-Orient (http://ps-scpo.over-blog.com/article-27085368.html).

Michaël 21/01/2009 07:14

Alors là chapeau, excellente article, notamment sur la politique intérieure israélienne (les élections de février) qui a été l'élément déclencheur de cette attaque, bien plus que les roquettes du Hamas, j'en suis convaincu aussi.

Rétrospectivement cependant: le Hamas a bien signé la trêve... Plus de roquettes. Mais j'avoue que c'était difficile à prévoir il y a 2 semaines.

C'est rare que je lise un article sur le sujet qui décrive aussi exactement mon opinion... et surement mieux et plus clairement que je ne l'aurais fait. Merci.

Thomas L 02/01/2009 16:04

Très bon article! Même si je ne partage pas complètement ton opinion. Dans ce conflit, il y a bel et bien deux vérités. Comme tu dis, impossible de dire qui a commencé! Ainsi, du point de vue israelien, je pense que l'attaque était tout simplement inévitable. D'où le soutien notamment du parti Meretz (membre de l'IS d'ailleurs).
Quoi qu'il en soit, je tenais à dire que c'est un excellent article qui défend une position juste sans tomber dans un anti-sioniste débilitant qu'on peut lire si facilement en ce moment dans les journaux.

Noreddine B 31/12/2008 12:12

Bravo pour cet article très solide qui aurait du être la position officielle du parti socailiste à défaut de l'être des gouvernants plutôt lâche d'occident

Etienne 30/12/2008 17:23

Hello Tam,

ça n'a rien à voir avec cet article, mais y a t-il une section universitaire ou une assoc de gauche a scpo Lyon?

ce serait intéressant de mettre en place un réseau socialiste des IEP. Hésite pas à nous contacter pour parler de ce sujet
ps_scpo @ yahoo.fr