Le Hamas peut-il devenir "fréquentable" ?

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po


« Il faut parler avec le Hamas ». Il y a deux semaines, il était encore impossible de prononcer cette phrase sans s'attirer des foudres. Les arguments fusent, toujours un peu les mêmes, pour ne pas ouvrir les négociations : ce sont des islamistes, des terrorristes qui ne visent que des civils, et ils ne reconnaissent pas l'Etat d'Israël. A peu de choses près, tous ces arguments sont vrais.


Une guerre dans la minuscule bande de Gaza plus tard, voilà pourtant que des voix autrefois très minoritaires s'élèvent dans la presse : et s'il fallait ouvrir les négociations avec le Hamas ? Soyons clairs : on en est encore loin, si l'on juge les réactions de la quasi-totalité de la communauté internationale, à commencer par la France et l'Union Européenne. Dans sa visite de cette semaine au Moyen-Orient, Nicolas Sarkozy l'a explicitement exclu.


Replaçons un peu les choses dans leur contexte, pour éviter les quiproquos. Nous avons donc Israël, un Etat doté d'une constitution démocratique et d'un parlement. Nous avons juste à côté des Territoires Occupés (bande de Gaza, Cisjordanie et Jérusalem Est), qui ne font plus partie du territoire israélien depuis les accords d'Oslo. Ces territoires ne constituent pas un Etat pour autant, et sont gérés par l'Autorité Palestinienne, dont Mahmoud Abbas est le président jusqu'à aujourd'hui vendredi 9 janvier. Sur ces territoires, deux organisations se disputent le pouvoir : le Fatah, incarné par feu Yasser Arafat puis Mahmoud Abbas et majoritaire au sein de l'OLP (seul représentant légitime des palestiniens de Palestine et de la diaspora reconnu internationalement pour les négociations), et le Hamas, parti islamiste issu des Frères Musulmans ayant conservé une branche armée, pas représenté à l'OLP et qui contrôle actuellement la bande de Gaza.


En 2006, le Hamas arrive en tête des élections législatives de l'Autorité Palestinienne, encouragées et hautement surveillées par le Quartet, et dont personne ne conteste les résultats. On a donc eu un premier gouvernement 100% Hamas, qui a échoué étant donné que les puissances internationales (y compris l'UE) ont gelé les envois de fonds suite à l'élection, suivi d'un deuxième gouvernement de coalition, censé remédier à cette crise mais présidé par Ismaïl Haniyeh (Hamas). Le Fatah reste très présent (notamment parmi les forces de sécurité, qui n'obéissent pas au Hamas), la pression internationale se relâche à peine, et tout cela implose  très vite: en 2007, moins d'un an après les élections, le Hamas prend de force le pouvoir sur la bande de Gaza.  Dès lors, les choses s'enchaînent : le territoire palestinien se trouve politiquement divisé en deux (sans continuité territoriale), le Fatah et le Hamas se livrent une guerre fratricide sur chacun des deux territoires, Israël décrète un blocus sur la bande de Gaza pour faire pression sur le groupe islamiste, et le Hamas réplique à grands coups de roquettes Qassam pendant que la bande de Gaza s'enfonce dans une crise alimentaire sans précédent faute d'approvisionnements.


Un an et demi plus tard, nous en sommes là, avec une guerre très violente pour couronner deux ans de régression accélérée de la paix dans la région.

En revenant ainsi sur les faits, il me semble quand même hallucinant que les négociations avec le Hamas n'aient jamais été une option. Il faut dire que le dogme dominant, propagé par une administration Bush en pleine « guerre contre la Terreur », n'y encourageait pas. La question a été à peine posée, trop vite écrabouillée par des grands principes. On ne pourrait pas, en effet, discuter avec un groupe qui ne reconnaît pas l'existence de son adversaire. On ne pourrait pas, non plus, s'abaisser à parler avec un groupe islamiste ou terrorriste (pire, les deux). D'ailleurs, on ne l'a jamais fait ! Nulle part ! Il est bien connu que, en matière de relations internationales, les grandes forces occidentales sont irréprochables et ne fréquentent que des gens respectables ! N'est-ce pas ?


 

Et pourtant...

D'abord, le fait que le Hamas ne reconnaît pas l'existence de l'Etat d'Israël dans sa charte est en réalité un vrai faux problème purement idéologique, dans la mesure où le Fatah (donc Mahmoud Abbas donc la "respectabilité") ne le fait pas non plus. Seule l'OLP reconnaît Israël, et l'OLP n'a quasiment aucun poids sur les questions internes aux territoires palestiniens. Le Hamas n'ayant pas vocation à remplacer l'OLP, « accepter de négocier avec le Hamas » ne signifie pas du tout « faire un remake d'Oslo avec eux et devoir discuter avec eux de l'avenir d'Israël ». Soyons réalistes : dédramatisons.


Ensuite, refuser de discuter avec le Hamas revient à donner une certaine leçon de démocratie dans la région, pas forcément glorieuse ni cohérente. Les palestiniens auraient « mal voté ». Il faudrait donc ne pas tenir compte de leur choix, puisqu'il est mauvais car non conforme à ce qu'on attendait d'eux. Nul doute que les conséquences de tout cela pourraient être lourdes à l'avenir, notamment au sujet du rôle et de la crédibilité des forces occidentales "démocratiques" dans la région, ainsi que du point de vue de la radicalisation des esprits.


Par ailleurs, l'idée que le Hamas aurait pu suivre la même voie que d'autres forces de l'islam politique dans la région n'a jamais été considéré comme un argument solide. On peut penser notamment aux Frères Musulmans (dont le Hamas est issu historiquement), qui représentent la principale force d'opposition en Egypte et ont fait une percée spectaculaire aux élections législatives de 2005, sans branche armée. La proximité (sans jamais l'atteindre) du pouvoir les a d'une certaine manière conduits, depuis plus de vingt ans, à réaliser des compromis importants et à modérer sensiblement leur discours, tout en abandonnant toute forme de lutte armée.

Il ne s'agit pas de dresser de parallèles idiots et simplistes, mais de poser une question : en faisant campagne puis en gagnant les élections, le Hamas changeait de statut pour devenir une force de gouvernement. Rappelons que, comme dans la plupart des mouvements islamistes armés, la branche militarisée n'est qu'un élément parmi d'autres, relativement bien distinct des autres branches qui le contrôlent. Dès lors, si l'on avait reconnu internationalement le résultat des élections palestiniennes démocratiques de 2006, qu'est-ce qui empêche de croire que le Hamas aurait réalisé progressivement des compromis importants et se serait détaché un jour ou l'autre de sa branche armée... exactement à la manière du Fatah, devenu « respectable et fréquentable ». Faut-il le rappeler, le Fatah conserve lui aussi une branche armée, laquelle a d'ailleurs déclenché la deuxième intifada.


Rappelons également que le Hamas n'a pas été élu sur ses positions violentes vis-à-vis d'Israel, mais sur des questions internes telles que la corruption des dirigeants de l'Autorité Palestinienne. Donc la légitimité politique du Hamas ne tient pas à leurs activités terrorristes contre Israël. Si celles-ci restent  globalement populaires parmi l'opinion palestinienne, ceux qui ont voté pour le Hamas en 2006 ne les soutiennent pas forcément. A l'inverse, de nombreux palestiniens ayant voté pour le Fatah approuvent vigoureusement les actions militaires du Hamas contre Israel.


Enfin, quel avenir pour le paysage politique palestinien si Tsahal élimine complètement le Hamas ? Là réside la plus grande inconnue de toute l'histoire, et l'on en arrive à un puits sans fond. L'histoire du conflit israélo-arabe a tendance a montrer que chaque destruction d'un mouvement ennemi entraîne la naissance d'un nouvel ennemi, souvent plus radical. Le Hamas n'est né qu'en 1987 en réaction directe à la première intifada (non militarisée), et sa branche armée (Izz Al Din al Qassam Brigades) a suivi en 1992. Sur le podium du pire ennemi d'Israël, il n'est d'ailleurs pas sûr que le Hamas aurait une médaille. Ce n'est pas lui qui a inventé la méthode des attentats-suicides contre Israël : le Hezbollah, par exemple, l'utilisait déjà contre les forces armées israéliennes au sud Liban dès sa création 1982. Par ailleurs, le Hamas n'a jamais mené d'action terrorriste contre les Israéliens en dehors des territoires israélo-palestiniens. Ce n'est pas le cas du Front Populaire de Libération de la Palestine (FPLP), un groupe communiste qui avait pour vocation de transformer la résistance palestinienne en révolution, et à qui l'on doit les détournements d'avions transportant des israéliens dans les années 70. Et pourtant, son leader Georges Habache, était "fréquentable" à sa mort. Quelques kilomètres au nord d'Israël, au Liban, il faut bien comprendre que tous les hommes politiques au pouvoir actuellement (à part les Hariri) sont des criminels de guerre plus ou moins impliqués. Par ce paragraphe qui mixe volontairement les mouvements, les pays et les époques, je voudrais montrer à quel point la diabolisation du Hamas est loin d'être tout à fait rationnelle.


Il semble donc que le refus catégorique de négocier avec le Hamas était bel et bien dogmatique et  assez faible stratégiquement parlant, si l'on accepte de se replacer à l'échelle de la région et de regarder les choses de sang-froid.

Vu l'actualité, peut-on décemment continuer de penser que le blocus était une solution humaine, adéquate et politiquement intelligente ? Peut-on accepter le fait que le Hamas n'a plus aucun interlocuteur  dans le monde à part la Syrie, l'Iran, l'Egypte, la Turquie et le Qatar ? Peut-on mépriser plus longtemps le résultat d'élections démocratiques sans s'attendre à de lourdes conséquences sur l'avenir du conflit ? Et peut-on continuer d'entendre sans broncher des politiciens justifier l'offensive actuelle puisqu'on a déjà "tout" essayé contre le Hamas ?

La guerre de Gaza qui a lieu en ce moment est horrifiante. Mais aujourd'hui des voix s'élèvent, et la presse se met toute entière à titrer miraculeusement sur la nécessité de parler avec le Hamas. Dix-huit mois de crise humanitaire à Gaza, plusieurs milliers de roquettes palestiniennes jetées sur Israël par le Hamas, et plus de 700 morts en douze jours dont de nombreux enfants : il fallait en arriver là pour que l'idée de négocier avec le Hamas devienne juste « concevable ». Triste diplomatie.

Elsa

Publié dans Point de vue militant

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Elsa 11/01/2009 15:26

En fait, l'UE a rétabli ses aides à la Palestine ensuite, mais pas les USA.
Marie : le Hamas n'est pas qu'une organisation armée, et comme je le disais, le Fatah (avec qui l'on accepte de négocier) dispose lui aussi de sa branche armée. L'expérience en Palestine (mais aussi au LIban voisin, avec le Hezbollah), montre plutôt que la négociation avec ces groupes atténuent la branche armée au profit du groupe politique. Par ailleurs, depuis les accords d'Oslo, il est très triste de constater que la négociation "seule" ne fonctionne pas, et là il y a une énorme responsabilité israélienne et internationale.

Par ailleurs, le vrai débat n'a jamais été de savoir si le Hamas pourrait être "un partenaire comme les autres" : pas d'Etat, pas de vrai gouvernement, aucun moyen de lever des impôts (sauf la corruption!) et donc d'avoir un budget, pas d'armée alors qu'Israël est la 2ème armée du monde, etc. Donc, même si on négociait avec eux et qu'ils abandonnaient les armes, est-ce qu'on doit vraiment les craindre ? Au Hamas, pas tout le monde prône les attentats-suicides, loooooooin de là. Qui prendra le dessus entre les modérés et ceux qui veulent les attentats-suicides, si le Hamas devient force de gouverment ? A mon avis, les modérés, et ça serait logique vu les organisations comparables dans la région et l'histoire du proche-orient depuis 48. Par contre, ça supposerait que les négociateurs (Israel / USA notamment) accepte des compromis et des concessions. Et ça, par contre, ça me semble beaucoup moins évident (y a qu'à voir ce qu'a donné la paix d'Oslo, ou encore Annapolis)... Tant que les DEUX parties ne feront pas des compromis, il n'y aura pas de négociations réelles pour la paix, et chaque organisation islamiste et/ou terrorriste qui se modérera sera remplacée par une autre, plus radicale. Mais on est encore loin de cette situation, plus loin aujourd'hui qu'il y a trois semaines, et ça n'est pas seulement la faute du Hamas.

Bref, je veux pas me faire l'avocat du diable non plus.

Etienne 10/01/2009 14:51

De toute façon il y a probablement un juste milieu à trouver entre retirer les aides pour la population de l'UE (ce qui décrédibilise l'argument démocratique dans la région) et faire du Hamas un partenaire comme les autres (ce que dit d'ailleurs Elsa dans son article, cf introduction)

Val 10/01/2009 13:46

Ce n'est pas faux, il faut prendre en compte cet argument... Cela dit, le Hamas a été élu, ce qui le distingue de nombreuses organisations violentes qui n'ont pas cette légitimité.

Marie 10/01/2009 02:39

Article intéressant. Mais ne pensez-vous pas discuter avec le Hamas serait pris par toutes les organisations armées du monde comme un signal selon lequel on est plus légitime avec la violence qu'avez la négociation?Finalement ce serait un peu encourager les autres à suivre le même chemin que celui du Hamas, si celui-ci s'avère gagnant.De toute façon, on en est très loin.