Bruno Spire (II) : Communications et actions de l'association AIDES

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po


Deuxième partie de la retranscription de l'entretien de la section avec Bruno Spire, Président de AIDES.

Question : À propos de la communication de AIDES : comment communiquer sur le SIDA ? Pendant les années 1980, SIDA équivalait à mort. Maintenant, c'est plus une maladie de longue durée. Comment la communication de AIDES a pu évoluer ?
BS : La communication, c'est un sujet super complexe. D'abord il faut savoir vers qui on communique. Vers le grand public ? On l'a fait parfois, mais ce n'est pas vraiment le rôle de AIDES. C'est plus le boulot de l'État. Le rôle de AIDES, c'est de faire d'orienter la communication et la prévention vers les personnes les plus concernées. On peut distinguer 3 niveaux : le grand public qui donc ne concerne pas vraiment AIDES, le groupe ciblé (usagers drogue, migrants subsahariens) avec qui on peut aller plus loin car les gens savent plus, et enfin le niveau individuel, où il faut apporter des réponses individuelles.
Le slogan de AIDES ce n'est pas protégez vous mais protégeons nous.
C'est plus facile de s'adresser à des groupes ciblés. Ainsi, devant un public gay, on va pouvoir dire : les pratiques orales c'est moins risqué que les pratiques anales si l'on est pas protégés. Vous comprenez qu'on ne peut pas dire ça au grand public...

Étienne : Pourtant, pendant la campagne de 2007, AIDES a fait de la communication autour des candidats.
BS : Il s'agit de campagnes pour inciter à la solidarité, pas pour informer. La communication, ça règle pas tout. Pour changer les comportements, il faut des actions de prévention de proximité. C'est tout le travail des acteurs de terrain. Et il faut aller dans les lieux où il y a de la prise de risque ! Sinon ça ne sert pas à grand-chose. Il faut aller là où se trouve l'épidémie. En France, c'est parmi les homosexuels masculins et les migrants.

Chloé : Mais le profil des personnes infectées change. Il a plus de femmes et d'hétérosexuels infectés. Comment AIDES adapte sa communication maintenant que c'est plus dur de la cibler ?
BS : Vous touchez à la complexité ! Il faut dire aux gens que le SIDA touche tout le monde bien sûr. Mais épidémiologiquement, l'épidémie n'est pas répartie universellement, au hasard dans la population. Elle se trouve chez les homosexuels masculins (ou les hétérosexuels qui ne se disent pas homosexuels) et les migrants (notamment ceux d'origine subsaharienne.
Les taux d'infection le prouvent : parmi les homosexuels masculins, 15 à 20% sont touchés par le VIH !
Quant aux migrants, pour beaucoup d'entre eux ce sont des hétérosexuels. D'où l'augmentation de femmes hétérosexuelles infectées. Mais ce sont des migrantes.
En termes de communication, c'est difficile de dire ces réalités, car on est accusés de susciter le racisme, etc. Mais au même temps les discours d'universalisation ça énerve les migrants, car ils ont l'impression qu'on fait de la prévention dans les lycées chics.
Et pas là où sont les migrants. Alors que c'est là qu'il faut agir.


Étienne : En 1994, on a posé le principe d'équivalence libre/prison pour le VIH. Où on en est aujourd'hui ?
BS : Ça n'a pas bougé. On n'avance pas. Il y a moins de VIH dans les prisons aujourd'hui, car la prévention a permis de réduire le nombre d'usagers drogue séropositifs. Sur l'accès au soin, il n'y a pas vraiment d'inégalités de traitement entre les deux milieux. Mais par contre, sur l'accès au matériel de prévention : ça n'a pas avancé, c'est au bon vouloir du centre médical. De même, il y a de l'injection en prison ; c'est de l'hypocrisie de dire que c'est plus vrai. On a toujours du mal à avancer là. Parce que la prison, c'est compliqué, et ça ne dépend plus seulement du ministre de la Santé mais aussi de celui de la Justice.

Question : Quelles sont justement les actions de AIDES dans les prisons ?
BS : On se déplace parfois, pour faire du soutien individualisé et des actions de prévention. On fait des séances d'information sur le traitement. Mais c'est vrai que l'on fait moins d'actions en prison car il y a moins de VIH en prison (il y a plus un problème d'hépatite).

Étienne : Quel est le lien entre AIDES et les associations spécifiques à la prison ? Et plus largement, avec les autres associations ?
BS : Il n'y a pas tant de liens que ça. Avec l'OIP (Observatoire International des Prisons) oui, car c'est un bon relai en termes de plaidoyer. Pour AIDES, il est plus facile de passer par l'OIP car intervenir en prison c'est chaud. La démocratie sanitaire n'existe pas en prison. Il faut des années pour avoir le droit de faire des actions en prison, donc une fois qu'on a l'autorisation on a tendance à faire profil bas.

Camille : Par rapport aux usagers de drogue et aux prostituées, est-ce qu'avec les lois actuelles, c'est encore possible de faire des actions de réduction des risques ?
BS : C'est encore possible car la ministre de la Santé soutient. Il y a une guerre avec  la commission interministérielle de réduction des risques, qui a été créée par la gauche dans une optique d'approche globale, et qui a bien marché, mais qui maintenant est dirigée par un mec abominable proche de l'extrême droite et qui ne parle que de répression. Il n'a aucune vision en termes de santé.
Aujourd'hui, AIDES fait des actions sur l'injection, sur l'éducation à l'injection. Car il reste ne France un noyau d'injecteurs, qui prend des risques notamment quant à l'hépatite C. Les mecs viennent avec le produit, et AIDES les aide à injecter dans la sécurité. Vous comprend qu'il n'y a pa de cadre légal pour ça, AIDES le fait dans la clandestinité. On essaye de faire évoluer le cadre légal, mais c'est coincé. On est dans une sorte de statu quo.

Sébastian : À quel moment y a-t-il eu un tournant dans la réduction de risques ? Au début des années 1990, les boîtes gay n'avaient pas le droit de proposer des préservatifs en libre service. Quand est ce que le ministère a commencé à promouvoir la réduction de risques ?
BS : Le tournant est l'année 1994, avec Simone Veil et Douste-Blazy. Avec des limites : on a dit c'est comme ça qu'il faut faire, mais après comme souvent en France c'est resté figé. Par exemple, pour beaucoup d'acteurs si des gens continuent de s'injecter c'est parce que les produits de substitution ne les satisfont pas. En Suisse, on a mis en place l'héroïne médicalisée. Mais en France ce genre de question c'est très sulfureux politiquement...

Camille : Quelle est la position de AIDES vis-à-vis du rapport Hirschel ?
BS : Le rapport Hisrchel, c'est le grand espoir de 2008. C'est un rapport de la Commission Suisse qui dit qu'aujourd'hui, pour un couple hétéro monopartenaire et sérodifférent, si la personne séropositive est indétectable (depuis au moins 6 mois) et n'a pas d'autres MST, alors cette personne n'a pas de risques de transmettre le VIH. Car il est apparu que les traitements rétroviraux ont un impact majeur sur le risque de transmission.
On ne sait pas encore pour les homosexuels. Mais pour beaucoup c'est un vrai soulagement, notamment pour ceux qui veulent faire des bébés.
En France, ça fait débat, avec d'un côté les 'pro-suisses' et de l'autre les 'anti-suisses', qui ont une approche moralistes dans le registre du 'faut pas exagérer'.
AIDES est dans une logique de réduction du risque et pas de sa suppression. Son intérêt est de plaider pour un accès au traitement pour réduire le risque. La dispute est autour de savoir si le risque est nul ou faible ; mais l'important c'est ceux qui sont indétectables mais pas traités.

Étienne : En matière de recherche contre le SIDA, où on en est ?
BS : Ça c'est une grande avancée. Des chercheurs commencent à modéliser la fin de l'épidémie. Si on est capables de dépister l'ensemble de la population et de la traiter efficacement, alors même si tout le monde ne se protège pas on prévoit l'extinction de l'épidémie d'ici 2040-2050.

Question : Mais il est impossible d'avoir les chiffres du dépistage...
BS : Un problème est que dans les PVD notamment, les gens se font dépister que s'il y a un intérêt : particulièrement l'opportunité d'avoir un traitement et pas d'inconvénients sociaux. D'où l'importance de sécuriser : il faut protéger ces personnes.
Au sujet des grandes découvertes, les traitements actuels ne guérissent pas mais permettent de vivre longtemps. Mais ils ne sont pas disponibles partout dans le monde. En Afrique, ils ont les traitements les plus merdiques. Il n'y a pas assez de financement au niveau international : pour dépister et traiter tout le monde, on a intérêt à mettre le paquet pour le financement.

Publié dans Questions de société

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