Bons baisers de Russie !

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po


Selon un proverbe russe : l’eau trouve toujours son chemin. Cette fois-ci pourtant, il semble qu’elle se soit perdue dans le gaz quelque part entre Kiev et Moscou…

Comme lors de chaque nouvelle crise entre le géant Russe et l’un de ses anciens satellites, les fantômes de l’opposition unilatérale Est-Ouest resurgissent. Les heurts entre la Russie et l’Ukraine réveillent les vieux démons de la Guerre froide. Il est sûrement vrai que la Russie n’a pas abandonné l’idée de reconstruire le cercle d’influence qui faisait d’elle l’URSS, néanmoins l’histoire ne se répète jamais. Ne mêlons pas trop hâtivement le conflit du gaz aux chimères de la Guerre froide.

La diplomatie russe progresse vers des relations fondamentalement différentes avec l'Occident mais reste très instable et incapable de mesurer l'ampleur des changements en Russie et dans le monde. D’autre part, elle divise toujours le monde entre eux et nous. Ô combien il est difficile de laisser en arrière une partie du spectre national ! La politique étrangère russe peine à se débarrasser de l'héritage totalitaire. Si elle est vouée à redevenir une puissance mondiale d’envergure, la Russie n’a plus les atouts nécessaires pour égaler ses anciens rivaux : son rayonnement parvient mal à dépasser son ancien espace d’influence. Toutefois depuis le premier mandat de Vladimir Poutine, la Russie est revenue d’une politique essentiellement tournée vers l’intérieur à une politique tournée vers l’extérieur. La fierté de l’élite russe et la crainte d’un encerclement par l’occident ne peuvent s’effacer si aisément.

Le réseau russo-européen d'approvisionnement en gaz. (Source www.rfi.fr)
La Russie vient à perturber un équilibre international fragile. Il est pourtant important de rappeler que si la pugnacité des russes et leurs méthodes en matière de politique étrangère soulèvent – ce qui n’est pas nouveau – diverses protestations, le conflit gazier déclenché par Moscou n’en est pas moins économiquement justifié. L’Ukraine est fournie en gaz pour moins de la moitié du prix actuel du marché (179,5 contre environ 450 dollars les mille m3) et la crise économique à aussi des répercussions en Russie. Pour autant, le conflit du gaz masque mal la renaissance de la politique de domination russe en Europe de l’Est, où plutôt la peur de voir basculer dans l’autre camp l’un de ses plus anciens satellite.

En équilibre entre la Russie et l’Occident, l’Ukraine entretient des liens étroits avec chacune de ces entités politiques frappant à ses frontières. Pour une majorité de russe, l’Ukraine n’est qu’une petite Russie – avec ses 30% de russophones – et Kiev reste la mère des villes Russes. La conquête de l’Ukraine avait autrefois fait de la Russie un empire, sa perte anéantirait aujourd’hui les doux rêves de reconstruction de la sphère d’influence de Moscou. En effet, depuis la révolution orange de 2004, l’Ukraine est profondément divisée : elle ne cache plus ses intentions de rejoindre l’OTAN alors que le Kremlin se dit prêt à tout pour empêcher l’arrivée de l’Organisation Atlantique à ses frontières, soutenu par une partie des Ukrainiens, russes de souche. C’est là que les Russes choisissent de recourir à l’une de leur seule arme : leurs ressources naturelles. Les 1 milliard de dollars que la Russie encaisse chaque jour de la vente de son pétrole et de son gaz montrent à quel point les ressources naturelles russes sont précieuses. Retour donc à la Guerre froide, l’Europe de l’Est devient le champ de bataille entre un ours russe réveillé et une Amérique troublée par la crise économique et confrontée à un chantier international énorme. Sauf que non : cette fois-ci il y a l’Europe, nouvelle voix politique intercalée entre la Russie et les Etats-Unis.

Aujourd’hui, la quasi-totalité des pays d’Europe de l’Est sont énergétiquement dépendants de la Russie. Même si l’on soutient que les pays les plus à l’ouest de l’Europe le sont moins, la France – par exemple - a du puiser dans ses réserves et augmenter ses importations de gaz norvégien pour maintenir sa consommation constante pendant la crise. Néanmoins les chiffres norvégiens montrent clairement que la Norvège ne peut assurer l’approvisionnement de toute l’Europe en cas de coupure russe. Et la situation ne devrait pas aller en s’améliorant puisque, selon les prévisions les plus officielles, l’Europe devrait augmenter de 50% sa consommation en gaz d’ici 2020. A cette date, la Russie pourrait fournir jusqu’à 70% du gaz européen. Sommes-nous prêts à devenir dépendant d’une Russie revancharde ?


À l’Europe !
En cherchant à assouvir ses désirs de domination sur l’Europe de l’Est, les russes provoquent des convergences chez les Européens et un sentiment de méfiance à leur égard. Voilà le coté paradoxal de la politique étrangère russe en Europe. Même si les politiques des Etats européens peuvent diverger, la crainte d’une puissance russe trop envahissante fait l’unanimité à l’Est comme à l’Ouest. Les Russes ont réussis à instrumentaliser l’Europe pour faire pression sur l’Ukraine via l’envoi d’observateurs dont l’objet est de contrôler le transit du gaz, mais les politiques ukrainiens penchent finalement de plus en plus vers l’Europe et les russes pourraient bien se retrouver perdants. Si la tentative de diviser l’Europe pour mieux parvenir à leur fin a réussi, elle a également entraîné la prise de conscience que l’Union fait la force.

C’est pourquoi le conflit du gaz russe, dans un contexte international morose, implique une Union Européenne à la politique rassembleuse. Une fois de plus la sortie de crise passe par Europe, soyons en fiers. Néanmoins il ne faut pas considérer que les choses s’arrêtent là. Ne pensons pas que la construction d’un nouveau gazoduc à travers la mer du Nord – reliant directement la Russie à l’Allemagne – résoudra les problèmes. D’une part, si l’alimentation énergétique de l’Europe de l’Ouest sera assurée, la dépendance vis-à-vis de la Russie ne s’évanouira pas pour autant. D’autre part, cette stratégie visant à contourner les pays de l’Est est très inquiétante puisque ceux-ci deviendront alors totalement dépendants de la Russie, et ne pourront plus, en faisant pression sur l’Europe de l’Ouest, assurer leur indépendance politique. Il se pourrait que les pays de l’Est se retrouvent livrés à eux-mêmes face à une Russie offensive qui utiliserait l’arme du gaz pour obtenir des accords politiques. Nous confronterions-nous à une Russie maîtresse de notre alimentation en gaz pour protéger les pays de l’Est ? Il ne s’agit pas de remettre en cause la fraternité européenne mais de pointer du doigt un risque de division en Europe. Or pour l’Europe, division signifie inefficacité.

Ainsi les rêves hégémoniques de la Russie sont une fois de plus l’occasion de rappeler tout le sens de l’Unité européenne si souvent décriée. Les pays européens ne peuvent jouer de rôle sur la scène internationale et défendre leurs intérêts s’ils sont divisés. Adopter le Traité de Lisbonne pour relancer la marche politique est important mais pas suffisant. La montée en puissance de la Russie renforce les appels à l’élaboration d’une politique cohérente et consistante à l’échelle de l’Europe. C’est l’absence d’une véritable Europe de l’énergie qui s’est fait cruellement ressentir dans ce conflit. Une politique énergétique commune est essentielle notamment dans le but de maintenir l’indépendance nécessaire à la défense des valeurs européennes dans le monde et l’intégrité des Etats d’Europe de l’Est. Il faut remettre en place une Europe stratégique sur le plan du gaz, du pétrole, de l’eau etc.

Rappelez-vous 2006 ! Cette alerte est déjà la deuxième du genre. Mais aujourd’hui nous sommes au moment opportun pour lancer un tel projet énergétique. La crise économique ouvre la voie à une refonte du système de production d’énergie et de nos modes de consommation. La relance peut se faire par le lancement de projets énergétiques verts coordonnés à l’échelle de l’Europe et qui lui confèreront l’indépendance énergétique dont elle a besoin pour assumer son rôle international.

S’il est possible de diversifier nos fournisseurs, il est aussi possible de diversifier nos sources d’énergies, notamment vers les énergies renouvelables. Il est temps aujourd’hui de s’engager concrètement dans une restructuration stratégique de la production d’énergie en Europe. Ceci peut se faire parallèlement à l’exigence que posent les changements climatiques : la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Nous pouvons aujourd’hui répondre au double objectif de la préservation du climat et de l’indépendance énergétique par la relance verte. La République tchèque, aux premières loges pour contempler l’impact d’une coupure de gaz russe, assumera jusqu’en juillet la présidence du Conseil européen. Elle a aujourd’hui les cartes en mains pour impulser dans le sens de la création d’une politique énergétique commune nécessaire. C’est un chantier ambitieux. Mais l’Europe ne s’est pas construite sans rêves ni sans audace. Remercions les Russes de nous le rappeler encore.

Quinchez E.

Commenter cet article

John_G 19/01/2009 01:55

Chers camarades,

je crois que vais en faire un article (promis!) sur ce sujet auquel j'ai beaucoup réfléchi. Pour résumer, ce qui décrit déjà bien cet article :

1 - Cette "crise" est devenue une sorte de marronnier, qui ressort désormais tous les ans à la même période, même si elle est désormais plus grave qu'à l'accoutumée. Cette fois-ci également, ce sont les Ukrainiens qui ont décidé le bras de fer "dur" avec les Russes et qui font ouvertement preuve de mauvaise volonté. Comme c'est précisé dans cet article, les revendications tarifaires de Moscou sont légitimes;

2 - Le problème est plus large : si les revendications russes sont légitimes, c'est parce que Gazprom ne définit pas (ou plus) elle-même le prix de ses livraisons. La quasi-totalité du gaz livré à l'Ukraine ne provient en réalité pas des gisements russes mais des pays producteurs d'Asie centrale (Turkménistan surtout ainsi qu'Ouzbékistan et Kazakhstan).

Or, ces derniers ont exigé, compte tenu de la conjoncture internationale, que leur prix de vente de leur gaz au géant russe soit multiplié par 3 voire 4 (en gros, le faire passer à 300 $ les 1000 m3). Si le prix augmentait en début de chaîne, il était évident que celui-ci devait augmenter en sortie. A plus forte raison encore qu'il s'agissait d'un prix d'"amis" consenti dans le cadre d'une relation bilatérale russo-ukrainienne bien différente.

Cette crise démontre, une fois de plus, la faiblesse de la Russie dans son ancien Empire, bien plus que d'éventuelles tentatives néo-impérialistes décrites ici ou là.

3 - Pour lutter contre cette nouvelle crise, il faut deux conditions, qui passent à mon avis (je ne suis pas un fédéraliste convaincu et pratiquant :-)) par des initiatives de certains Etats européens, dont la France :
- une relation structurée avec la Russie sur le plan énergétique, qui ne cherche pas à tout prix à la contourner (cf les conclusions du rapport établi par Claude Mandil à ce sujet) mais à lui faire prendre ses responsabilités sur des projets stratégiques, comme le gazoduc North Stream, qui reste indispensable;
- des voies alternatives qui permettent aux pays d'Asie centrale et du Caucase de sortir de leur relations monopolistiques avec la Russie (et éventuellement duopolistiques avec la Chine), d'où l'importance du chantier Nabucco. Ce chantier doit notamment permettre de répondre à l'accroissement de la demande dans les prochaines années et répondre aux besoins de diversification indispensable de certains pays de l'Est (Bulgarie, Hongrie...).

Il y aurait beaucoup de choses à dire, un sujet passionnant. Merci en tout cas d'avoir initié le débat sur ce blog.

J'ajoute, sans vouloir polémiquer, qu'il s'agit d'un sujet stratégique (mais peu médiatique) sur lequel les initiatives françaises sont, c'est un euphémisme, bien maigres.

Etienne 18/01/2009 23:54

Je crois sincèrement que l'Europe politique existera le jour où la France et le RU accepteront qu'elle prenne leur place dans ce domaine. Ca viendra de toute façon, plus ou moins vite mais ça viendra...

Quant à la politique tchèque élargie à l'Europe, on verra. Je pense que le président tchèque V. Klaus (dont je conseille l'article très drôle sur lui du monde) va tenter d'élargir au niveau européen sa doctrine politique c'est à dire 'le retrait' voire 'l'absence' de l'Europe. Sauf peut-être sur la Russie où il sera beaucoup plus dur que les européens...

Val 18/01/2009 23:47

Je ne sais pas si c'est vraiment une politique européenne tournante. Il est clair que Sarkozy a dicté la sienne les six derniers mois, mais c'est à cause de la taille de la France (ce qui ne m'empêche pas de critiquer son manque de concertation qui a fâché nos amis allemands). Cela m'étonnerait fort que la République tchèque décide de la politique étrangère de tous les pays de l'UE pour le semestre qui s'ouvre.
Cela dit, je te rejoins sur la nécessité de définir une position commune, portée par un commissaire européen renforcé. Il pourrait remplacer à la fois la France et le Royaume-Uni au Conseil de Sécurité (et pas un siège tournant entre la France, le RU et l'Allemagne qui nous diviserait)... mais on en est encore très loin ! Et il ne faut pas se faire d'illusion : une politique étrangère commune aux 27 ne sera pas une politique étrangère française élargie. Nous avons vu sur l'Irak, la Chine et tant d'autres cas que l'unanimité des 27 était très dure à trouver. Sommes-nous prêts à ce compromis ? La grandeur de la France en prendrait un sacré coup...

Etienne 18/01/2009 20:32

Le problème comme toujours, c'est l'absence de véritable politique étrangère européenne. Plus exactement, il y a une nouvelle politique étrangère tous les 6 mois qui n'a rien d'européenne mais qui n'est qu'une politique nationale étendue pour 6 mois à l'UE (cf. la présidence de la France).

Pour avoir des relations stabilisées, il faudrait que le commissaire européen ait un vrai rôle (comme le propose le traité de 2005 et le traité de Lisbonne). Il faudra aussi que le Royaume Uni et la France se demande un jour si elles sont toujours légitimes pour siéger à l'ONU ou si, comme il me semble, un commissaire européen devrait s'y trouver (une place européenne se libérant alors pour un pays en développement comme le Brésil par exemple...)

Val 18/01/2009 17:26

Merci pour ce très bon article ! La question est absolument essentielle et très complexe.
Malheureusement le traitement est un peu biaisé par la plupart de nos journalistes qui rajoutent les critiques générales sur Poutine, Medvedev et la Russie actuelle à ce problème de la place de l'Ukraine dans les relations entre Moscou et l'UE.
L'enjeu de la politique énergétique européenne sera capital dans les années à venir. Même si la campagne européenne ne se fera probablement pas sur cette question, il est de notre devoir d'en parler ici.