Barack Obama : Retour vers le futur

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po

Barack Obama lui-même ne s'en cache pas et le revendique, avec cette irradiante confiance et cette tempérance presque stoïque qui l'habitent : Abraham Lincoln est son modèle en politique et une source d'inspiration. Sa présence tout au long des fastes de l'Inauguration sera aussi palpable que l'effigie marmoréenne du grand homme au Lincoln Memorial, depuis les mots prononcés par Barack Obama lors de ses discours en passant par la bible sur laquelle il prêtera serment jusqu'au menu pléthorique du repas qui suivra. Nul ne sait toutefois si cela suffira à animer, telle Galatée, la statue du seizième Président flatté de tant d'hommages !

Né il y a 200 ans cette année, Abraham Lincoln demeure dans la mémoire politique le Président qui a sauvé l'Union de la déroute et du démantèlement. Il ne faut pas oublier en effet que les Etats-Unis ont vécu il y a peine 160 ans un traumatisme national majeur : la guerre civile - conflagration plus meurtrière que toutes les guerres étatsuniennes réunies - et le précipice, depuis toujours redouté, de la sécession. Comme William Faulkner écrivait, « le passé n'est ni mort ni enterré. En fait, il n'est même pas le passé. » Cette cicatrice historique est une clef d'analyse fondamentale pour envisager le rapport structurant qu'entretiennent les Américains avec leurs symboles nationaux et leur fort attachement patriotique.

Aussi la charge historique, politique, psychologique, émotionnelle même que porte Abraham Lincoln est immense. S'inscrire dans ses pas, épouser ses formules sont des signaux parfaitement audibles et transparents pour quiconque aux Etats-Unis a des droits civiques et connait le sens de la devise nationale : « E pluribus unum », Out of many, one. Quand Barack Obama annonce sa candidature à la Maison-Blanche à Springfield, Illinois, (la ville de Lincoln pendant 17 ans), il sarcle dans des strates encore ductiles de la mémoire américaine. Pour reprendre la poétique expression de Lincoln, il gratte  « les cordes mystiques de la mémoire » unissant les Américains.



Quels sont donc les traits communs aux deux hommes ?
Tous les deux ont exercé la profession d'avocat avant de poursuivre une courte carrière au Sénat. Tous les deux sont particulièrement attachés à l'Etat de l'Illinois, nom issu de l'algonquin et qui signifie « hommes courageux ». Orateurs inspirés et partageant une vaste culture littéraire et philosophique, ils ont su dépasser les suspicions et les doutes sur leur expérience en démontrant leur pragmatisme et leur capacité de prendre des décisions justes et pesées. Par la puissance des mots et l'élan des actes, Lincoln conduisit ainsi le Nord à la victoire, mettant un terme à la guerre de Sécession, et abolit l'esclavage. En ouvrant la période abolitionniste de la Reconstruction, il parvint à soulager la morsure de la guerre civile et réussit à se placer dans une perspective d'unité retrouvée, une réconciliation holiste d'un peuple coupé en deux.


C'est ce même défi que se lance Barack Obama : la réconciliation d'une Amérique aux multiples fractures et aux entailles profondes, des petits tiraillements de l'injustice ordinaire aux grandes iniquités des temps vacillants d'aujourd'hui. Ces dernières années, le drapeau vert-dollar de la Confédération aura flotté haut sur les crêtes des cours de Wall Street quand Main Street, elle, devait choisir entre acheter des médicaments et payer son loyer, entre économiser pour sa future pension et envoyer ses enfants a l'université, entre aller se battre en Irak ou bien cumuler les emplois précaires.


Aujourd'hui, la Présidence de Barack Obama ouvre de nouveaux horizons pour l'Amérique et porte l'espoir immense d'une réconciliation d'un pays avec lui-même et avec le monde, guéri de ses tentations les plus folles et de ses excès les moins glorieux, désireux de renouer aussi avec les idéaux des Pères fondateurs : Yes, we can !  We the people, in order to form a more perfect union...


Barack Obama a prévenu : cela prendra du temps, la convalescence sera longue, mais la rémission est possible pour peu que l'unité et l'engagement des citoyens américains ne faiblissent pas sur le chemin du changement conçu depuis le commencement dans une logique d'horizontalité participative. C'est une autre Reconstruction et les chantiers sont nombreux que devra ouvrir le nouveau maître d'ouvrage : reformer le système de santé, assainir le système financier et bancaire, promouvoir une économie verte, démocratiser l'enseignement supérieur, réformer une justice qui gracie Scooter Libby et enferme les six jeunes accusés noirs de Jena, lutter contre la pauvreté qui touche en particulier les noirs et les enfants, restaurer la réputation ternie des Etats-Unis dans le monde, ...


Barack Obama, comme Abraham Lincoln avant lui, possède pour cela un sens certain du pragmatisme, souvent mis en avant durant les Primaires démocrates face à Hillary Clinton exhibant ses galons de femme aguerrie des cimes du pouvoir : « A quoi bon l'expérience si l'expérience conduit au vote de la guerre en Irak ? A l'expérience je préfère le bon jugement » rétorquait Obama. Pragmatisme encore du coté de Lincoln quand celui-ci abolit l'esclavage, certes pour des raisons morales et philosophiques, mais aussi avec un sens aigu du bon moment politique : pour gagner la guerre, Lincoln avait besoin des esclaves libérés de leurs fers pour renverser leurs anciens maîtres. Pragmatisme et transcendance des clivages partisans toujours : Lincoln n'hésita pas à inclure dans son gouvernement ses concurrents dans la course à l'investiture. Obama ne fait pas autre chose en offrant la Vice-présidence à Joe Biden et à Clinton mieux qu'un maroquin : le Secrétariat d'Etat.

 


Un autre modèle en politique pour le 44e Président des Etats-Unis : Harold Washington
.  En 1983, après une victoire historique, Harold Washington devient le premier maire noir de Chicago, surnommé alors le 'Messie noir'. Il fut le premier maire à remettre en cause la 'machine politicienne' (la « machine Daley » du nom du maire) de la ville, rouages de corruption instituée et de clientélisme patent. Selon l'ancienne Sénatrice Carol Moseley Braun, les anciens candidats noirs à la mairie de Chicago tentaient  toujours d'occulter leur couleur de peau tandis que Washington représenta l'avènement de la « black politics » et des enjeux des droits civils sur l'agenda électoral.


La communauté afro-américaine de Chicago a ainsi connu en 1983 la même incrédulité et la même émotion que le 4 novembre dernier avec les larmes du Révérend Jesse Jackson a Grant Park. D'ailleurs, l'élection de Washington fut l'élément qui amena Barack Obama vers la Cite des Vents - la ville où il œuvra pendant des années dans les quartiers sud en tant que community organizer, dans les pas de Jane Addams à Hull House.


Force est de constater que l'Illinois est le plus étonnant des laboratoires politiques du pays : deux figures de l'Etat mirent fin a l'esclavage (Lincoln en signant la Proclamation d'Emancipation et Ulysse S. Grant en acceptant la reddition de Lee a Appomattox), Oscar Stanton de Priest fut le premier afro-américain élu a la Chambre des représentants, Harold Washington élu maire de la ville dite la plus ségrégée des Etats-Unis ... 

« Durant toutes ces années passées à l'observer comme une personnalité politique majeure, et voyant l'impact qu'il avait sur la confiance et l'espoir de la communauté afro-américaine - il eut une influence tenace sur moi et je crois que ce fut réellement la toute première fois que j'ai réalisé le potentiel d'une personnalité politique, non pas seulement pour faire des lois, mais aussi pour changer l'opinion des gens sur eux-mêmes. » écrit Obama dans son livre Les rêves de mon père[1] a propos du charismatique H.Washington qui fut a plus d'un titre une source d'influence.


A la confluence des deux hommes, un personnage important : David Axelrod qui travailla avec Washington pour sa réélection de 1987 et fut le principal conseiller d'Obama durant la campagne présidentielle. Celui-ci affirme à propos des deux hommes qu'ils partagent « cette idée que l'on peut dépasser de grands obstacles »...


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Il y a plus d'un an j'écoutais attentivement le Sénateur Obama à Boston lors d'un discours qui m'avait marqué par sa force magnifique et son éloquence le plaçant pour moi comme le plus brillant homme politique de sa génération. J'y voyais déjà la promesse d'une Amérique meilleure, celle de Lincoln, d'Harold Washington, de Franklin Delano Roosevelt et bien sur celle de Martin Luther King. La promesse d'une Amérique réconciliée avec elle-même, avec son passé et résolument tourné vers l'avenir. C'est maintenant que la perfection commence.


Thomas E.



[1] "Those years, watching him as a larger than life- figure and seeing the impact he had on the confidence a political hopefulness of the African American community - he had a lasting impact of me and I suspect it was the first time where I fully appreciated the potential of a political figure, not just to pass laws but also to change people's attitudes about themselves."

Publié dans International

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Val 20/01/2009 22:07

C'est intéressant ce parallèle avec Lincoln, au delà de la question noire et de l'esclavage. Habituellement, on remonte beaucoup moins loin : la référence pour les USA c'était JFK, voir Roosevelt dans la perspective de la crise de 1929 et du New Deal de 1936. Voir la force que garde l'invocation d'un président de la mi-XIXe montre que la connaissance et l'attachement des Américains à leur histoire. C'est ça le "retour vers le futur"...

Abe 20/01/2009 19:54

Excellent article qui offre une perspective intéressante!

Dans son discours d'aujourd'hui, Obama dit clairement qu'il ouvre une nouvelle ère de responsabilité, une nouvelle reconstruction.