Intervention de Sarkozy (I) : Un illusionniste face à la crise

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po


« Je fais un métier difficile » se justifie Nicolas Sarkozy. Nous lui accordons cela sans problème. En revanche, les journalistes n’avaient pas un travail très difficile à faire en interrogeant le Président de la République hier soir. Ils auraient pu le relancer quand il répondait à côté des questions ; ils auraient pu nuancer ses propos quand il énonçait des contre-vérités. Au lieu de cela, ils n’ont fait que l’accompagner dans sa tranquille déclinaison de quelques propositions abstraites et plus ou moins argumentées.

Il est vrai que l’Elysée avait soigneusement trié les animateurs, pour ne pas avoir de contradicteurs trop forts. Le problème PPDA étant réglé à TF1, il restait Laurence Ferrari, transparente. David Pujadas et Guy Lagache ont bien essayé d’obtenir des réponses, mais n’ont pas assez insisté. Quant à Alain Duhamel, il était avant tout présent pour faire la publicité de son livre sur le rapport entre Bonaparte et Sarkozy. Jean-Michel Aphatie de RTL a été écarté, Nicolas Demorand de France Inter également. La volonté était claire : on laisse parler le Président et on ne lui répond pas. Il nous revient donc à nous, citoyens, membres de l’opposition, d’exercer notre droit de réponse, de dénoncer les erreurs du Président et de proposer d’autres idées, d’autres politiques pour agir vraiment contre la crise.
L’émission avait été habilement coupée en deux, pour noyer les incohérences de la première partie sur la crise dans des questions plus générales sur l'action de notre valeureux Président. Nous reprendrons donc ici ses idées les unes après les autres, dans deux articles successifs, afin de donner les réponses et les informations que les journalistes auraient du apporter (lien vers la vidéo sur elysee.fr).
Quinze millions de téléspectateurs, sans compter les auditeurs à la radio. C’est une audience que même les matchs de football n’atteignent pas. C’est dire si les Français attendaient des réponses pour éclaircir leur quotidien. Au lieu de cela, ils sont définitivement plongés en plein brouillard !


L’introduction sur les banques
Sarkozy, le Président du « je, je, je », commence par évoquer la gravité de la crise. Pour la première fois, une crise touche tous les pays, tous les secteurs, tous en même temps. Voilà pourquoi le plus important était d’aider les banques et de sauver les économies des Français. Trop de nos concitoyens pensent que l’Etat a donné physiquement 320 milliards d’euros en signant un chèque en blanc. Il s’agit en réalité de garanties, l’Etat se portant caution jusqu’à hauteur de 320 milliards pour permettre aux banques de se prêter de l’argent entre elles sur le marché interbancaire, et donc de lutter contre la crise de confiance qui a déclenché le processus. Cet argent est prêté à un taux de remboursement de 8%, plus élevé que la normale. Selon les chiffres de Nicolas Sarkozy, l’Etat a prêté à ce jour 25 milliards d’euros, ce qui rapportera 1,4 milliard d’intérêts à la fin de l’année, entièrement consacrées à des mesures sociales.
Il nous annonce donc triomphalement que « ça n’a pas coûté un centime d’euros » aux Français. Ce n’est pas tout à fait exact si nous remontons aux 10,5 milliards d’euros de recapitalisation fournies au début de la crise pour sauver les banques. On peut malgré tout lui concéder que c’était nécessaire pour sauver le système. En revanche, il a refusé une nouvelle fois l’idée d’entrer dans les conseils d’administration des banques pour savoir où va l’argent prêté par l’Etat. Certains de nos voisins l’ont fait, le PS et beaucoup d’autres partis, syndicats et experts l’ont demandé. C’est une contradiction totale avec le contenu de son discours sur la responsabilité et le suivi tatillon de l’argent public prêté.


Les hésitations sur les mesures d’aides aux Français (ou à certains d’entre eux)
Guy Lagache rappelle que la préoccupation n°1 des Français en temps de crise est l’emploi. La France compte plus de deux millions de chômeurs, dont 47 000 de plus en décembre 2008. Sarkozy défend son premier plan de relance, officiellement de 26 milliards d’euros, mais qui n’engage que 5 milliards de dépenses nouvelles. Il fait le pari de l’investissement pour l’avenir, de redonner du travail aux entreprises grâce aux grands travaux, déjà prévus de longue date (canal Seine-Nord, lignes de TGV) ou nouveaux (nouveau réacteur EPR). Il annonce aussi que grâce au Grenelle, il va réaménager tous les bâtiments de l’administration aux normes environnementales, pour offrir du travail au BTP. Nous avions vu qu’Obama a lancé la même politique aux Etats-Unis. Guy Lagache lui demande combien il espère créer d’emploi et pour quand : « Le plus possible, personne ne le sait » nous répond le Président. C’est le début de son jeu habile de communicant pour masquer toutes les imprécisions qui vont suivre.


Le 18 février, le jour où tout va se jouer… ou pas
Sarkozy dit réfléchir à une nouvelle indemnisation du chômage partiel (qu’il préfère appeler « travail partiel »), à hauteur de « 60%, voire plus » de la rémunération initiale, au lieu de 50% actuellement. En effet, c’est toujours mieux que le licenciement. Seulement Nicolas Sarkozy ne s’engage pas là-dessus, ce seront les partenaires sociaux qui s’arrangeront le 18 février.
Il propose également d’allonger la couverture du chômage pour les salariés en fin de CDD ou les jeunes. Le PS l’a déjà proposé dans son plan. Guy Lagache le relance une première fois : « Vous avez quoi comme idées ? » L’embrouille commence, car vous savez, ces pauvres jeunes, qui n’ont rien demandé, voient la crise arriver au moment où ils sont si fragiles… Deuxième essai : « Vous avez des idées précises ? » ...Mais c’est à l’Etat de protéger les gens qui souffrent. En même temps, les gens n’attendent pas de « compassion, de la compréhension, mais des réponses » ose nous dire le Président !
Oui, lesquelles et « vous les chiffrez à combien ? » Rire gêné du Président. Vous savez, avant la crise, la France etc. Puis, c’est là qu’il devient génial : « Sur tous ces sujets, comment lutter ? Je viens de vous l’expliquer, sur le chômage partiel, les jeunes… » Quel journaliste peut laisser passer cela ! Je vous invite à revoir ce passage de la vidéo si vous ne l’avez pas déjà fait. Nicolas Sarkozy nous joue une partition compassionnelle et bienveillante pour ne rien proposer de concret. Il évite trois fois de suite les questions, et ne répond ni par des mesures pour aider les Français qui souffrent, ni par des données chiffrées.


À la place de cela, il enchaîne sur la souffrance des classes moyennes, car c’est encore pire que les chômeurs. Rendez vous compte, des gens qui travaillent et qui n’ont pas assez pour survivre. Que propose-t-il ? Une augmentation des salaires ? « Cela ne résout ni le problème du chômage, ni celui de la pauvreté ». C’est une question de point de vue, mais un petit coup de pouce au SMIC sera toujours plus efficace pour lutter contre la pauvreté que l’absence de mesures. D’ailleurs, ça ne touche que 17% des Français, ce serait vraiment injuste de « laisser les 83% autres sur le côté ». Et pourtant, il propose dans le même temps la suppression de la première tranche de l’impôt sur le revenu, à 5%. Cela touche 2 millions de Français (donc moins de 17%) et surtout, ce ne sont pas les plus défavorisés car 50% des Français sont déjà exonérés de l’impôt sur le revenu !

Augmenter les allocations familiales, oui mais sur quel critère ? On les augmente selon les conditions de ressources ou pour toutes les familles nombreuses ? Autrement dit, une famille aisée qui a trois enfants et plus pourrait se voir augmenter les allocations, alors qu’une famille pauvre avec deux enfants ne verrait rien. Comment aider les personnes âgées et les mères célibataires ? Il faut créer des chèques emplois services payés par l’Etat pour les aider. Tiens, ça me rappelle les 100 000 emplois de services aidés du plan du PS...
Comment finance-t-il tout cela ? Nous n’en saurons rien. Est-ce que ça aura vraiment lieu ? Pas sûr, c’est aux partenaires sociaux de voir le 18 février, car « il faut dialoguer, ne pas arriver avec un plan tout fait ». Une journée décidément chargée… et ce n’est pas fini !


Pour le rétablissement de la peine de mort contre les traders, mais pas touche aux autres…
Car le 18 février 2009 sera également le second acte de la nuit du 4 août. Au programme cette fois-ci, le partage des richesses et des profits ! Sarkozy nous promet un arbitrage entre salariés et actionnaires. Bien sûr ce sera aux partenaires sociaux de s’arranger entre eux (et on sait que cela va être facile de faire tout ça le 18 février), mais sinon, « l’Etat prendra ses responsabilités ». Au moins en théorie...
Faut-il une loi pour répartir les bénéfices ? Non, il ne faut pas imposer les mêmes règles à toutes les entreprises, il faut de la souplesse. Par exemple : on ne peut pas imposer les mêmes règles de répartition des profits « aux entreprises qui ne font pas de profits et à celles qui en font » ! En effet, celles qui ne font pas de profits peuvent pas en répartir ! Et pour les autres… aucune règle claire.
Mais « n’évitons pas ce débat », et soyons concrets ! Une idée personnelle du Président peut-être : « la règles des trois tiers ». Un tiers des profits sera reversé aux salariés, un tiers ira dans la poche des actionnaires et un tiers sera réinvesti. Pourquoi pas ? Mais attention, ce ne sera pas pour tous les secteurs, ça ne marcherait pas. Donc pas de loi, pas de règle générale, rien n’est imposé… donc rien ne se fera. On pourrait au moins plafonner les dividendes des actionnaires ? « Non, c’est un autre débat ».

Peut-être qu’on pourrait s’inspirer d’une mesure concrète de Barack Obama : le plafond à 500 000 $ par an sur les salaires des grands dirigeants des entreprises aidées par l’Etat. Non, Nicolas Sarkozy n’est décidément pas pour les règles strictes, surtout qu’il feint de ne pas les comprendre en disant que les propositions d’Obama ne sont pas claires avec « une action gratuite et une rémunération bloquée ». Le Français moyen n’y voit que du feu. Et pourtant c’est très simple : les dirigeants auront leur salaire plafonné, mais pourront recevoir des actions qui ne vaudront qu’après le remboursement total des aides de l’Etat à la fin de la crise (voir l'article d'Eco89). L’Elysée a sûrement des experts capables de comprendre cela.

Mais voyez-vous, il faut avant tout « garder les meilleurs managers en France », donc on ne va surtout pas leur demander de contribuer au redressement du pays, parce qu’ils risqueraient d’aller voir ailleurs. Où ça ? Probablement pas aux Etats-Unis, ou chez nos voisins européens qui vont imposer des restrictions sur les salaires. Nos grands mercenaires iraient jusqu’en Russie, en Chine ou au Brésil pour se venger de notre pays ingrat qui les ponctionne jusqu’à la moelle ?
Sarkozy préfère rappeler que les patrons des sept grandes banques ont refusé leurs bonus 2008 sur demande présidentielle. En conclusion, rien de nouveau du côté des hautes rémunérations. Par contre les traders, ça c’est scandaleux : ce sont les responsables de la crise, ils spéculent et ils s’en mettent plein les poches. Bouh ! Sarkozy utilise encore un bouc-émissaire pour ne pas répondre à la vraie question qu’il se promet d’aborder le 18 février : le partage des richesses et la redistribution.


La fin de la taxe professionnelle en 2010
Malgré tout, les Français ont légitimement l’impression qu’il y a deux poids deux mesures, comme le dit Guy Lagache. Du coup, on va jouer la corde du patriotisme économique. L’automobile, 10% des salariés du privé en France, et pourtant les productions baissent car Renault et PSA préfèrent délocaliser. Délocaliser en Inde pour vendre des Renault aux Indiens, ok, mais délocaliser en « Tchéquie » pour vendre des voitures aux Français, sûrement pas ! Il faut donc « arrêter les délocalisations, et si possible relocaliser ». Comment va-t-il obliger les entreprises à le faire ? Comment va réagir la Commission face à cette atteinte au Marché commun ? On n’en saura rien. Juste une piste : la différence entre produire une voiture en « Tchéquie » et en France revient à 1 000€. Un tiers vient de la taxe professionnelle, donc on va la supprimer, pour toutes les entreprises, dès 2010. Et les 600€ d’écart restant ? Fabriquer une voiture en République tchèque restera moins cher…
Sur la suppression de la taxe professionnelle, seule vraie mesure annoncée officiellement, nous consacrerons demain un autre article spécifique pour rappeler l’impact que cela aura sur les finances locales. Ce n’est pas « la solution de la taxe Carbone » qui va combler seule les 8 milliards de recettes en moins pour les collectivités territoriales. Bien sûr, l’impôt de remplacement n’est pas expliqué.


Il suffit de gratter un peu sous le vernis pour voir que Nicolas Sarkozy n’a rien proposé de convaincant face à la crise. Le summum étant atteint par son mensonge éhonté sur Gandrange. Il s’était engagé l’an dernier à sauver ce site sidérurgique, et avait fait plusieurs promesses : investir 30 millions d’euros, créer une école de formation pour les jeunes qui vont devoir se reconvertir, obtenir de Mittal un nouvel investissement de 10 millions d’euros sur le site, la mise en place d’études pour construire un lieu de stockage de CO2, et enfin l’arrivée de Poweo pour relancer l’activité du site. Depuis, Poweo a souffert de la crise, le plan a échoué, c’est compréhensible. Pour le reste, Sarkozy annonce fièrement avoir tenu toutes ses promesses. La réponse vient directement des salariés de Gandrange, interrogés par les médias. Les investissements de 30 millions d’euros ? Ils étaient prévus et amorcés avant la visite de Sarkozy, l’école de formation existait déjà, l’Etat n’a financé qu’une nouvelle classe, et la cerise sur le gâteau : le site de stockage de CO2 concerne une autre commune de la région !

Voilà pourquoi cette intervention a été particulièrement gênante. Sarkozy a joué à domicile, sans opposition politique ou journalistique pour le mettre face à ses propres contradictions. Après cela, c’est facile de dire « Beaucoup de reproches m’ont été fait sans ma vie politique.. mais pas de mentir ». Nous verrons dans l’article consacré à la deuxième partie de son intervention sur sa présidence en général, qu’il a eu, rien qu’hier soir, de nombreuses autres occasions de s’arranger avec la vérité.

Val
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Val 08/02/2009 15:58

Je rajoute un article complémentaire sur les trucages de chiffres par le chef de l'Etat:
http://dechiffrages.blog.lemonde.fr/2009/02/07/betisier-presidentiel/

Hugues Vessemont 07/02/2009 12:52

C'est bien là tout l'art du Passe-passe sarkosien.pour la taxe professionnelle, "IL" sabre à la base les collectivités locales, pour faire plaisir aux "entrepreneurs", qui, eux aussi, n'ont aucune visibilité fiscale pour les deux ans à venir . Politique à courte vue dont on se réveillera avec douleur

anzar 06/02/2009 21:16

Nullissime cette intervention, vraiment c’est une farçe Monsieur choisi ses journalistes, ses questions et les lieux du débat on se croirait sous Louis XIV ! La France est devenu une république bananière, c’est une honte !

http://france-multiculturelle.org/