Intervention de Sarkozy (II) : Un roi face à ses sujets

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po


La première partie : ici.

L’intervention de Nicolas Sarkozy au sujet de la crise a changé de ton lorsque Alain Duhamel a remplacé Guy Lagache. D’un « débat » sur les mesures choisies pour lutter contre la crise, l’interview est devenue un discours officiel du Président, distribuant les bons points à ses ministres, désignant des coupables et s’auto-attribuant des mérites que l’on est en droit de contester. Notre droit de réponse commence par un retour sur les paroles de Sarkozy dans son introduction. Interrogé sur un éventuel changement de cap à cause de la crise, il répond curieusement : « La rupture n’a jamais été un objectif, c’est tout juste un moyen », un simple slogan de campagne. A ce moment-là de l’intervention, Sarkozy joue profil bas et se montre plein de compassion. Son vrai objectif, c’était de réhabiliter le travail. Pourtant, une heure plus tard, lorsqu’il se félicite du « succès » du service minimum le 29 janvier, de la diversité dans son gouvernement ou de sa victoire sur l’électorat FN, Super Sarko ressort ses ruptures là où tous les autres avaient reculé. On le sait, Sarkozy est un communicant, il peut dire tout et son contraire en deux phrases et persuader une partie de l’électorat -y compris les pseudo-journalistes qui lui faisaient face ? Il en faudra plus pour nous convaincre, car sur le fond, nous devons une nouvelle fois répondre à ses imprécisions, ses amalgames et parfois ses mensonges.


Sarkozy, celui qui rêvait d’être l'homme le plus puissant du monde... sans contradicteurs
Alain Duhamel commence par l’interroger sur la perspective d’une relance européenne ou mondiale coordonnée. Sarkozy nous annonce qu’il a « imposé » le G20 aux Etats-Unis. Qui est assez crédule pour croire que les Etats-Unis ne font pas ce qu’ils veulent ? Si G20 il y a, c’est parce qu’ils l’ont accepté et qu’ils ont leurs idées à défendre pour « refonder le capitalisme ». Ce n’est pas sûr qu’ils soient convaincus par l’explication de Nicolas Sarkozy : « Il y a un marché mondial ; il n’y a pas d’Etat de droit mondial au-dessus, donc le marché fait ce qu’il veut ». On verra si Sarkozy arrive à « imposer » aux Américains des régulateurs supranationaux ayant un vrai pouvoir de contrôle sur le business américain !
Ses idées, et elles ne sont pas toutes mauvaises (quoique très imprécises), sont le contrôle des hedge funds et des agences de notations des titres boursiers, qui comme les traders sont bien mystérieux pour les Français et font des cibles parfaites. Il veut aussi revoir le FMI, les régulateurs internationaux et remet même en cause le dollar comme monnaie de référence. Dans les discours, Sarkozy a toujours été très révolutionnaire sur ces questions. C’était déjà le cas dans la campagne 2007. Dans les actes maintenant, les choses sont bien plus compliquées.

Il est tout aussi inconséquent lorsqu’il parle des paradis fiscaux. Tout le monde ici est favorable à des règles de transparence sur la provenance des fonds. Sarkozy se veut menaçant, promettant de revoir « nos relations avec Andorre, Monaco et nos voisins luxembourgeois ». Bref, il choisit de nouveaux boucs émissaires, qui se trouvent être les plus faibles, alors que comme le disait Pujadas et Duhamel, les Etats-Unis, le Royaume-Uni et les autres possèdent ou utilisent des paradis fiscaux. Il pourrait d’ailleurs commencer par balayer devant sa porte, si l’on en croit les révélations du site Mediapart, qui révèle l’utilisation des paradis fiscaux par Vincent Bolloré, un proche de Sarkozy. Tout cela est un écran de fumée, comme ses appels à la rébellion : Si le G20 n’aboutit pas à des réformes structurelles, « les gens se révolteront, et ils auront raison. Ma marge de négociation sur les hedge funds, sur la régulation, sur les rémunérations dans les institutions financières et sur les paradis fiscaux est nulle. »


Changeons avant tout la fiscalité sur le chocolat (ça aide pendant les crises !)
Nous lui souhaitons sincèrement d’aboutir sur ces chantiers gigantesques de la régulation financière internationale, mais tout ne se fera pas en un jour, à Londres le 2 avril. Rien ne se fera non plus sans alliés, à commencer par les Européens. C’est bien mal parti quand on regarde l’incident diplomatique causé par les attaques de Sarkozy contre Gordon Brown. La relance par la  consommation et la baisse de 2,5 points de la TVA avant les fêtes ? « Une erreur », « la consommation n’a pas repris, mais continue à baisser ». Nous n’avons pas les mêmes sources ! L’Office for National Statistics a rendu son rapport le 23 janvier. Les ventes se sont accrues de 1,6% en volume entre novembre et décembre 2008, et ont progressé de 1,8% en décembre 2008 par rapport à décembre 2007. Pendant ce temps en France, la consommation a diminué de 1,7% en décembre 2008 par rapport à l’année précédente.
La France pourrait-elle au moins baisser la TVA sur les biens de première nécessité, comme le propose Alain Duhamel ? La réponse est fulgurante. « Je suis pour une réduction de la TVA sur les biens propres », sous-entendus dans son esprit : les voitures, le bâtiment, les produits culturels. Mais Monsieur Sarkozy, c’est quoi les biens de première nécessité ? Une nouvelle voiture ou de quoi manger deux repas par jour ? Les Français devront se consoler en apprenant que le chocolat noir est passible d’une TVA à 5,5%, alors que le chocolat au lait est à 19,6%. C’est quand même incroyable… oui mais pas autant que la surdité du Président sur la consommation !


Ensemble tout était possible, seul je ne peux plus rien ?
Le reste de l’émission s’est détourné de l’économie. Sarkozy a pu rassurer son électorat : il ne reviendra pas sur le non remplacement d’un fonctionnaire sur deux qui part à la retraite, car cela reviendrait à « augmenter les impôts » ! Chiffres à l’appui : depuis 1990, il y aurait 400 000 jeunes en moins dans l’enseignement français, mais 50 000 enseignements en plus. En même temps, rien que cette année, Darcos en supprime 10 000… Tous les chiffres qu’il annonce ont des biais énormes qui trompent les Français : le nombre de fonctionnaires, le budget de l’hôpital, ou encore le total des dépenses publiques, supérieur à nos voisins à commencer par l’Allemagne. L’écart correspond à la qualité de notre Sécurité sociale.

Sur la personnalisation et la concentration du pouvoir, Sarkozy se justifie en se comparant à ces prédécesseurs : le Président est « le patron ». Il ne doit pas y avoir de contre-pouvoirs. Lorsqu’il fait muter le préfet de la Manche et le responsable de la police de Saint-Lo, c’est parce qu’ils sont responsables d’une erreur : l’ordre public n’a pas été respecté, et il y a eu des violences. Deux lectures possibles : manifester contre le Président de la République est une atteinte à l’ordre public, ou l’action de la police contre les débordements de manifestants est une atteinte à l’ordre public, et dans ce cas est-ce que tous les préfets de police sont sanctionnés après les actions violentes des CRS contre les manifestants étudiants ou sans papiers ? Je ne sais pas quelle solution est la plus inquiétante pour les libertés publiques, mais une chose est sûre, un journaliste aurait dû lui demander d’aller au bout de sa pensée.


Le plus gros mensonge pour la fin
Mais le clou du spectacle reste la nomination du Président de France Télévisions. Nous en avons longuement parlé sur le blog. David Pujadas évoque cette réforme, et dit que le Président nommera. Sarkozy s’empresse de le couper : « C’est faux ! C’est le Conseil des ministres. » Pujadas : « Vous présidez le Conseil des ministres… » Vous savez, le même Conseil des ministres qui était soumis au « patron » il y a trois minutes. Sur ce sujet exceptionnel de France Télévisions, les ministres pourront proposer leur favori et Sarkozy n’aura pas vraiment son mot à dire. Les Français ne sont pas si naïfs. Sarkozy nous avait habitué à sa franchise, son discours de vérité. Le meilleur est à venir. Sarkozy nous détaille la procédure : le Conseil des ministres propose un nom, qui passe devant le CSA qui peut le refuser, puis s’il est accepté, le nom est transmis aux commissions culturelles de l’Assemblée nationale et du Sénat, et en plus, « il doit être accepté par une majorité des 3/5e, c’est-à-dire et j’y ai tenu, l’opposition doit être d’accord avec la majorité. On est loin de la caricature du Président de la République qui nomme seul dans son bureau. C’est un mensonge que vous avez dit. » En me rappelant la polémique créée par le Sénat en imposant l’amendement sur le vote des 3/5e contre l’avis de l’Elysée, je me demande qui de Pujadas ou de Sarkozy dit le plus gros mensonge !


Quel est le lien avec la crise économique ? J’y vois plutôt une crise de confiance qui se creuse entre d’un côté un Président qui, quoi qu’en disent les éditoriales, n’entend pas les revendications sociales de sa population, et des Français qui ne sont pas si bêtes que l’UMP semble le croire. La sanction risque de venir, dès les Européennes où les extrêmes récolteront les voix de la colère. L’Europe risque d’être une nouvelle fois désavouée politiquement, au moment où nous avons le plus besoin d’elle.

Val

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