Compte-rendu AG autour de Plus belle la vie

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po


Voici quelques extraits des discussions avec Hubert Besson et Georges Desmouceaux, respectivement producteur et scénariste de Plus belle la vie, autour du thème "Télévision et société". Les fans de la série peuvent d'ores et déjà télécharger le compte rendu complet de 9 pages, qui contient quelques révélations.

Présentation des intervenants autour de la question « Comment faites-vous une série populaire mais pas populiste ? »

Hubert Besson : Il y a eu un appel à projet déposé par France Télévisions il y a plus de six ans. Ils étaient à la recherche d’un feuilleton quotidien, un genre télévisé pas du tout exploité en France depuis un certain temps (Cap des pins). Plus loin dans le temps, on remonte aux expériences de sitcoms sur AB par exemple, mais c’était hebdomadaire.
Ce projet a été distribué auprès des producteurs, avec un cahier des charges de 3-4 pages. Il y a eu beaucoup de dossiers proposés. A cette époque, Telfrance est venu pour créer un département de daytime. Georges était l’auteur de la « bible », le projet déposé au tout début, qui fixe les personnages, leurs destins, leurs univers. Il en reste toujours beaucoup de choses dans le feuilleton aujourd’hui.
En octobre 2003, nous avons eu la réponse de France Télévisions. Nous avons pris l’antenne le 30 août 2004. C’était un gros chantier à mettre ne place, avec des budgets importants pour la télé : 18 à 19 millions d’euros à l’époque. Nous avons eu neuf mois pour préparer… Puis ça a été une catastrophe industrielle. On a commencé avec 800 000 téléspectateurs, à moins de 5% de part de marché. Puis le public est venu progressivement, chaque semaine on gagnait dix mille, quinze mille téléspectateurs. Aujourd’hui nous sommes à 21-22% d’audience avec 5,5 millions de fidélisés tous les soirs et 12 à 13 millions de téléspectateurs différents qui regardent au moins une fois la série dans la semaine.
C’était un domaine très neuf en France. C’est difficile pour un diffuseur de se dire qu’on va garder un programme comme ça à l’antenne, mais quand on regarde dans les autres pays, on voit que c’est difficile à installer aussi. Nous avons eu raison d’être tenace, cela a permis le succès d’aujourd’hui.
Plus belle la vie, c’est une remise en question permanente, une machine en « work in progress ». On essaye de rester le plus critique possible par rapport à nous-mêmes. Ce n’est pas parce qu’on fait 5 millions de téléspectateurs qu’on fait quelque chose de bien.
Le grand avantage, c’est de pouvoir travailler en anticipation, c’est unique à la télé. Car la plupart du temps, on fait un investissement pour écrire un projet, le préparer, le tourner puis le diffuser, et le lendemain tout s’arrête. Dans PBLV, le lendemain de la diffusion, tout continue ! Il y a peu de programmes qui ont cette chance-là. L’équipe est très soudée, très fidèle. On a eu la chance de commencer très bas, un peu comme l’équipe de Canal+ à l’époque. On s’est serré les coudes et on a eu envie de sortir de la galère tous ensemble. Il y a cette énergie positive dans tous les maillons de la chaîne au niveau du feuilleton, même au niveau de France Télévisions, des gens sont partis. Depuis, on a essayé de fidéliser les acteurs et les auteurs, car c’est difficile d’arriver dans un produit comme cela qui a déjà vécu autant.

Georges Desmouceaux : Dès le départ, la commande de la chaîne demandait de traiter de l’actualité. On s’est inspiré d’un scandale immobilier dès le début.

HB : C’est plus une chronique sociétale, puis pour fidéliser on a travaillé d’autres pistes. Tous les soap en Europe sont très localisés, sur une ville, une rue etc. Ce qui était compliqué, c’est à partir d’une identité locale d’arriver à parler au plus grand nombre.

Gwenolé : J’aimerai revenir sur la genèse de la série, les valeurs qui s’expriment dans PBLV, peut-être de manière caricaturale : le riche qui arrive est méchant, les entreprises ont tendance à exploiter leurs salariés. D’où viennent ces valeurs de solidarité ? Est-ce que cela vient de la commande, des auteurs qui ont fait entrer leur sensibilité propre, d’une étude de marché, de la conviction personnelle des producteurs ?

GD : Il y a une image d’Epinal, un cliché du récit. Oui, c’est une série humaniste, on essaie tout de même de faire respecter tous les points de vue. Il y a des personnages de droite, comme Mirta qui est une « catho de droite ». On a fait une campagne électorale dans PBLV : le candidat était un serial-killer d’ailleurs, mais ça, c’est autre chose. Dans la campagne, il y avait un candidat démago, qui s’axait sur la sécurité. On s’est plutôt inspiré de la campagne Chirac-Jospin de 2002 à l’époque, c’était avant 2007. Et puis le personnage de Blanche, un peu gnangnan, qui dit que l’insécurité est un fantasme etc., c’était bien avant Ségolène.

HB : Une des premières définitions, très présente, c’était la notion de vivre ensemble. En ça, le concept était plus fort que Les Cinq Sœurs ou Pas de secret entre nous, qui eux étaient plus dans le thème de L’Auberge espagnole. Nous, on traite un quartier, dix appartements, du coup il fallait se donner des codes. Une fois que l’on avait travaillé sur le vivre ensemble, on a essayé de se définir comme humaniste et citoyen. Mais s’ils le sont tout le temps, on s’emmerde. A un moment donné, il faut casser les codes. Frémont en fait des tonnes, on n’arrive pas à le tenir, mais il a des failles, comme sa fille par exemple. Il y a aussi une notion de transgression : la jeunesse est vraiment dans ce désir-là au niveau de ce qu’elle peut regarder.

GD : Dans le contexte des émeutes de banlieue, on a essayé de dire comment un promoteur immobilier manipulait un flic plutôt raciste et un jeune des cités un peu radical et jouait sur l’aveuglement de chacun pour embraser un quartier. Les jeunes des cités n’ont pas été du tout idéalisés, on a trouvé un bon équilibre. 

Sebastian : Votre intention est-elle de montrer ce que les Français ont envie de voir ou leur montrer ce qu’ils ne voient pas ?

HB : Il ne faut surtout pas donner ce que les gens ont envie de voir. Ce qui est compliqué, c’est de trouver des moyens de faire revenir le téléspectateur. C’est un casse-tête de trouver cinq « cliff’ » par semaine qui font que le lendemain, on a envie de revenir. Ce n’est pas toujours réussi, mais bon. Le feuilleton a été étudié par les sociologues. On a aussi des études internes, et on essaye de ne pas aller là où l’on nous attend. Il faut trouver la façon de détourner cela, de créer la surprise, de susciter de l’attente. A l’intérieur d’un sujet de société, il faut trouver la façon dont on va pouvoir surprendre dans le traitement. C’est un peu la gamelle du chien : si on la remplit, il mange et il s’en va ; si on en met peu, il reste sur sa faim et il revient.

GD : Sur l’idéologie, nous avons quinze héros. Dans les séries policières, Navarro, Julie Lescaut, ce sont des humanistes. Maintenant, il y a des héros plus sombres, depuis The Shield etc. Un bon exemple, c’est Johanna qui devient écolo. Tout ce qu’on a trouvé pour faire rire, c’était de dire que le tri sélectif était chiant. Entre l’efficacité de l’intrigue et le message, l’intrigue prend toujours le dessus pour nous. En fait, une étude a dit que le fait de ne pas être moralisateur a déculpabilisé les gens sur le tri sélectif, et le message est donc très bien passé.

HB : Oui, nous avons des études comme cela, deux fois par an.

GD : Cette petite intrigue a plu. Le fait de tourner un peu en ridicule le message était plus réaliste. Montrer que c’est compliqué, tourner un peu le sujet en ridicule – Johanna s’engueulait avec sa mère à propos de couches lavables – mais le message passe mieux ainsi auprès du public.

HB : Il y a une prise de conscience intéressante. C’est France 3 qui organise les études, et on s’est rendu compte que beaucoup de choses qui passaient dans le feuilleton étaient prises au premier degré. On ne peut donc pas raconter n’importe quoi. Il faut être plus vigilant. La proximité du feuilleton pose ce problème-là. On est donc très très vigilants.

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