La gauche réformiste à l’épreuve du capitalisme total

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po


La nature du capitalisme moderne, qui s’appuie sur une dissociation du social et de l’économique, a remis brutalement en cause les postulats de la social-démocratie traditionnelle. Ce « capitalisme total », qui ne peut mener qu’à des impasses, invite la gauche à repenser en profondeur les structures économiques et notamment l’entreprise. C’est à cette condition que nous pourrons apporter des réponses à la hauteur de la crise actuelle…

La crise que connaît aujourd’hui notre système économique va bien au-delà de déterminants purement conjoncturels : elle interroge les fondamentaux d’un capitalisme qui a pris progressivement sa forme actuelle à partir des années soixante-dix.

A cette époque, le régime de croissance fordiste a connu un essoufflement définitif dont les causes étaient tout autant sociétales (aspiration à l’émancipation individuelle et critique de plus en plus forte des modes d’organisation du travail) qu’économiques (efficacité décroissante des modes de production).

Le système fordiste – qui devait moins à la philanthropie qu’à la convergence d’intérêts – était fondé sur l’imbrication entre les préoccupations sociales et économiques – à travers des compromis sociaux et des politiques redistributives.

La crise de ce système a laissé place à un système d’une tout autre nature. En prolongement des analyses de Karl Polanyi qui analysait le « désencastrement de l’économie par rapport à la société », en rupture avec les sociétés traditionnelles, le capitalisme qui a émergé au cours des trente dernières années a reposé sur une dissociation totale entre l’économique et le social.

Les entreprises, pour des raisons d’efficacité économique, se sont alors centrées sur la seule poursuite d’une rationalité maximisatrice : celle de l’accroissement des profits. Ce repositionnement les a conduites à se dégager largement de la prise en compte des effets sociaux et environnementaux de leur activité.

La rationalisation des politiques de recrutement des firmes offre un exemple de ce changement radical et de ce recentrage, source d’exclusion de nombreux individus.

En érigeant la rationalité maximisatrice en valeur cardinale et en seul critère de jugement des comportements ou des politiques publiques, ce système monolithique porte en lui le risque ultime d’éradiquer tout système de valeurs ou tout dispositif qui s’appuierait sur des objectifs de solidarité jugés « sous-optimaux » par rapport aux finalités économiques.

Dès lors, l’Etat-providence, qui était au cœur du système fordiste, se trouve contesté dans sa légitimité. Et – ne soyons pas naïfs – le capitalisme moderne, dans sa radicalité, ne s’accommode pas plus d’un Etat-providence « rénové », la situation de la Suède n’étant – hélas – pas un contre-exemple si l’on en juge par les concessions successives et croissantes qu’ont dû faire les gouvernements suédois par rapport à la logique du capitalisme moderne.

La collectivité et les pouvoirs publics sont en effet confrontés à une tension croissante. Alors que le système économique se réduit à la poursuite d’une rationalité purement économique et engendre des externalités sociales et environnementales négatives qu’il ne prend pas en charge, la collectivité est face à un dilemme insoluble : elle n’est pas nécessairement dotée d’outils adaptés pour gérer ces externalités croissantes (notamment l’exclusion sociale) et voit son rôle contesté si elle prend en charge ces externalités, le coût économique lié à cette prise en charge étant jugé insupportable par les acteurs économiques.

Et ne nous méprenons pas : le renforcement de l’efficacité de la sphère publique, présenté comme un compromis entre la sauvegarde de la cohésion sociale et la préservation de la compétitivité des entreprises ne peut être un compromis durable compte tenu de la radicalité de l’antagonisme avec les intérêts des firmes et des marchés financiers.

Dès lors, la profonde crise de sens que traverse la social-démocratie, partout en Europe, est une résultante logique. En effet, la social-démocratie, dont l’imbrication de l’économique et du social est le credo, devient une simple incantation face à une logique radicalement opposée. Tout au plus, des espaces réduits de compromis existent mais ceux-ci ne sont que temporaires et donc très fragiles. L’économie sociale et solidaire offre également des perspectives à creuser mais y voir une solution relève malgré tout de la gageure.

Nous ne pouvons plus surestimer la puissance de la social-démocratie, nous contenter d’en appeler à sa « rénovation » et oublier que celle-ci reste subordonnée à la nature du capitalisme auquel elle est nécessairement adossée. Dans ces conditions, la social-démocratie traditionnelle n’apparaît que comme une forme historique qui n’a été rendue viable qu’à la faveur des concours d’opportunités et d’intérêts qui ont marqué le régime dit « fordiste ».

De ce point de vue, si éclairantes soient les analyses de Pierre Rosanvallon et de la « deuxième gauche », elles sont marquées d’une forme de naïveté au regard de la radicalité du capitalisme moderne.

A côté de cela, la propension qu’ont d’autres à avoir un discours plus radical mais à se contenter de propositions souvent conjoncturelles ou simplement redistributives n’est pas moins une impasse…

L’effort intellectuel qu’appelle la crise actuelle est ainsi considérable.

Le capitalisme total appelle une réflexion en profondeur sur les structures économiques. Nous devons notamment développer une vraie réflexion sur l’entreprise en tant qu’institution. Celle-ci ne doit plus être considérée comme un objet tantôt fantasmé, tantôt idéalisé ou comme une boîte noire dont nous ignorons le fonctionnement interne, en centrant classiquement notre réflexion sur ce que les économistes appelleraient les inputs (les facteurs de production) et les outputs.

Nous devons penser l’entreprise en son sein, du point de vue de la distribution primaire des revenus et de la démocratie. En effet, comment accepter que les promoteurs du capitalisme total se fassent les avocats d’un marché omniprésent sauf au sein de l’entreprise (ce qui serait synonyme de démocratie interne, au profit des salariés) ?

Nous avons été trop nombreux à considérer l’entreprise comme un « no man’s land intellectuel », préférant en appeler à la redistribution et à la collectivité afin de réparer les dégâts du capitalisme. De la sorte et de façon paradoxale, nous avons, malgré nous, pris acte des logiques du capitalisme total, fondé sur des firmes déresponsabilisées et totalement ou presque étrangères à leur environnement et à la société. Or, comme nous l’avons vu, ce schéma n’est pas viable car les pouvoirs publics ne peuvent réparer seuls, a posteriori, ces dégâts et prendre acte de l’irresponsabilité des entreprises. Nous devons changer la logique même de fonctionnement de l’entreprise pour y introduire des exigences sociales et environnementales, agissant ainsi en amont.

Le capitalisme total n’étant viable ni socialement, ni économiquement, ni écologiquement, la gauche réformiste a le devoir d’engager une telle révolution.

A ce stade, nous ne devons pas avoir peur de conclure nos propos par des points d’interrogation, plutôt que par des propositions toute faites, dont l’ambition est souvent bien trop modeste comparée au diagnostic sur lesquels elles s’appuient. Le chantier qui nous attend est considérable : il en va de l’invention de nouvelles formes au carrefour du social, de l’économique et de l’écologie.

Bastien

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Bastien 27/03/2009 23:55

Effectivement, c'est l'idée. Et toute la difficulté... car, en toute modestie, je serai bien en peine de décrire par le menu les conditions et les leviers (qui ne se décrètent pas...) d'un tel changement qui ne peut pas découler exclusivement de réformes politiques ou de réglementations mais qui doit trouver son origine dans la société civile...

Un tel processus serait sans doute le fait de plusieurs types d'acteurs, non nécessairement politiques, et même au contraire...

A un niveau plus partisan, sans doute, nous devons en tirer des conclusions en termes de méthode pour la rénovation : à court terme nous avons le devoir de proposer des solutions crédibles en terme de régulation et de gouvernance mais, à plus long terme, nous devons absolument ouvrir notre parti pour être au coeur de la société civile et au fait des initiatives et des projets susceptibles de nourrir la réflexion des militants et des dirigeants quant à l'émergence de nouvelles structures économiques. Il s'agit également de développer de nouvelles grilles de lecture.

Notre parti n'a pas su créer ces liens et ne tire pas suffisamment profit des productions intellectuelles sur ces sujets. C'est pourtant ce changement qui pourra nous donner un souffle et une cohérence idéologique, au-delà de propositions programmatiques concrètes...

Sharky 27/03/2009 23:41

Que c'est beau les gars, on en chialerait presque! Mais c'est beau sur le papier seulement, un peu comme sur les Playboys, de belles filles sur papier glacé comme vos idées. La réalité est toute autre, mais vous le verrez quand vous abandonnerez vos revues d'un côté et que vous irez voir comment ça se passe pour de vrai dans l'entreprise.

Elargir la direction aux syndicats (lesquels en France? parce qu'il n'y a que des mariols en France, les salariés ne s'y trompent pas d'ailleurs), les comités d'entreprise!!!
Sur ces derniers vous n'en avez jamais vu sans doute? Dans des grandes ou des petites ce sont des secrétaires, des ouvriers et au mieux des cadres troisième couteaux. Je n'ai rien contre ces personnes mais à part discuter sur le courant du site concerné (ce pour quoi ils sont au CE pour les voyages, la cantine, les participation, la distribution aux salariés...) ils sont à des années lumières du business et des enjeux stratégiques de leurs entreprises respectives qu'elles soient nationales ou pire internationales...

Maintenant au lieu de blablater et de dire de monstrueuses anneries sorties de vos livres et de vos fantasmes, allez donc voir comment ça se passe pour de vrai, on pourra causer alors car il n'y a vraiment rien de constructif

Enfin et cela montre bien votre méconnaissance du capitalisme mondial, vous parlez international en donnant des pseudos solutions calquées sur le seul modèle français dont vous avez vaguement entendu parlé, faute de l'avoir connu.

Val 27/03/2009 22:52

Nous n'utilisons pas les mêmes mots, mais nous disons la même chose (ce n'est pas si étonnant). Tu dis que sans changement profond du capitalisme et de l'entreprise, il n'y aura pas de social-démocratie, et moi je dis qu'adopter une social-démocratie remise au goût du jour sera déjà un changement profond du capitalisme et de l'entreprise. Le résultat est le même, mais pas l'initiative. Du coup, de manière plus concrète, qui ou quoi réaliserait le changement du système pour arriver à la social-démocratie nouvelle dans ton idée et comment?

Bastien 27/03/2009 22:04

C'est tout à ton honneur !

Sur le diagnostic, je pense que c'est aussi une question de vocabulaire et que nos approche ne sont pas si éloignées : je pense que le capitalisme dans sa forme actuelle (pas de façon générale, j'avais écrit un article sur le rapport capitalisme/marché avec Sandra l'an dernier) a rendu inopérante la social-démocratie traditionnelle, fondée sur les compromis syndicaux et les politiques redistributives. Cela ne veut pas dire que je prône la rupture avec le capitalisme et que je décrète l'inadaptation des réponses réformistes. Au contraire.

Je pense que nous devons repenser nos instruments en tant que réformistes parce que la simple réparation a posteriori des dégâts du capitalisme par les pouvoirs publics est une course sans fin et pose un vrai dilemme dans la mesure où le coût nécessairement croissant de cette réparation est, à terme, difficilement compatible avec le libre marché. En cela, je reste assez "libéral"...

La révolution réformiste que nous devons engager doit donc viser (pour reprendre un peu le credo de Polanyi) le réencastrement du marché dans la société et sa réappropriation au service des finalités politiques. Le marché n'est en effet qu'un instrument, un mode de régulation, pas un système économique et ne préjuge pas du mode de propriété des moyens de production ou, du moins, de la forme des acteurs qui interviennent dans son champ.

Le marché n'est pas vraiment en cause aujourd'hui, c'est sa perversion par un capitalisme qui conduit à l'autonomiser totalement de la société qui pose un vrai problème...

Or le problème aujourd'hui est que c'est un leurre de croire que la crise réhabilite la social-démocratie traditionnelle. On pourrait être porté à le croire mais les choses sont plus complexes : sans changement profond de la forme du capitalisme et du fonctionnement des entreprises, la régulation prônée aujourd'hui ne fera qu'accompagner un capitalisme qui conservera une grande partie de ses traits une fois la crise passée...

D'où la nécessité, en complémentarité d'une réflexion sur la régulation (encore que ce terme n'a pas beaucoup de sens là où il doit s'agir plus de réappropriation par la société et de "re-politisation" du marché) et sur la gouvernance mondiale, de réfléchir au monde de l'entreprise.

Concrètement, un groupe de travail du club de réflexion "Inventer à gauche", groupe dont fait partie Marc Deluzet, qui a beaucoup travaillé sur ces questions, vient de verser au débat une première note de cadrage intéressante sur le sujet.

Concernant la démocratie dans l'entreprise, elle peut impliquer des réflexions plus ou moins modestes. On peut penser à l'élargissement des pouvoirs des comités d'entreprise et du dialogue social à la responsabilité sociale des entreprises ou à un contrôle extérieur par des agences de notation sociétale.

Le développement de la démocratie participative salariale au niveau du service et de l'atelier peut, en favorisant la prise de parole, réduire le stress, améliorer les conditions de travail et revaloriser certains salariés...

Nous devons également nous intéresser davantage au modèle coopératif.

Je pourrai sans doute publier un article sur le sujet dans les mois à venir. C'est une piste à approfondir en tout cas !

Val 27/03/2009 19:32

Bastien, reprenons donc nos discussions ici ;)

Je suis plutôt d'accord avec le diagnostic sauf que mon irréductible optimisme me laisse à penser que la social-démocratie, loin d'avoir été tuée par le capitalisme total, est la réponse à la crise. Il est peut-être "naïf" de croire que la nouvelle économie qui va se construire après la crise sera plus régulée, plus solidaire, plus verte, plus juste. En même temps, le système précédent a échoué et nous en avons un rappel quotidien depuis six mois. Ce n'est pas dans la rupture brutale avec le capitalisme que nous trouverons une réponse plus viable.
Maintenant, la social-démocratie doit accompagner cette "révolution" réformiste en se modernisant, nous sommes bien d'accord.

Un sujet que ton article ne fait qu'effleurer et qui me paraît capital concerne la vision de l'entreprise. Car le politique doit en effet avoir la volonté et le courage de regarder ce qu'il s'y passe. Que pourrait-être justement la démocratie interne aux entreprises ?
Faire participer plus les salariés aux prises de décisions? Rendre les dirigeants "responsables" devant leurs salariés? Associer encore plus les salariés aux résultats de l'entreprise? Volontairement, je ne fais que lancer les thématiques pour ouvrir le débat !