Les contradictions de la Russie en transition (I)

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po


Notre blog relance une pratique que nous avions apprécié les années précédentes : les points de vue de l'étranger. Aujourd'hui, Antoine, étudiant du double-diplôme Sciences Po-MGIMO à Moscou, nous présente un premier article sur les années 1990 en Russie, sans la connaissance desquelles on ne saurait comprendre totalement la popularité de Vladimir Poutine au sein de l'opinion russe.

---
31 Décembre 1999. Le président russe Boris Eltsine annonce sa démission surprise aux russes lors de son allocution pour la nouvelle année. « En observant les dernières élections à la Douma d’Etat, et l’enthousiasme avec lequel le peuple a voté pour une nouvelle génération de politiciens, j’ai compris que j’ai accomplis l’affaire principale de ma vie. La Russie ne reviendra jamais en arrière. La Russie, à présent, ira toujours de l’avant. Les prochaines élections présidentielles auront lieu en printemps 2000. Pourquoi me maintenir au pouvoir, alors que la Russie a un homme fort, digne de servir comme président, sur lequel pratiquement chaque citoyen russe fonde ses espoirs pour le futur ? Pourquoi est ce que je le gênerais (...)

Aujourd’hui, à un moment historique, j’aimerais vous faire une adresse personnelle. Je veux vous demander pardon. Pardon parce que beaucoup de nos rêves communs ne se sont pas réalisés. Pardon car ce qui nous a semblé simple s’est révélé en réalité douleureux et pénible. Demander pardon pour les espoirs que j’ai inspiré, à ceux qui croyaient que d’un seul élan, d’un seul pas, nous passerions d’un passé totalitaire à un futur radieux. J’y ai moi même cru. Cela ne s’est pas réalisé. J’ai été trop naïf, les problèmes se sont révélés trop compliqués. Notre chemin a été semé d’erreurs et de déconvenues, ce furent des moments difficiles pour beaucoup d’entre vous, qui avez subi ces bouleversements. Mais je veux que vous sachiez : le malheur de chacun d’entre vous m’a attristé au plus profond de mon cœur, m’a empêché de dormir et m’a tourmenté….je m’en vais.  J’ai fait tout ce que j’ai pu. A ma place arrive une nouvelle génération, la génération de ceux qui peuvent faire mieux et plus pour le pays. »

Eltsine s’en va. Le premier ministre et candidat Poutine devient président par intérim, jusqu’aux élections qui verront son triomphe, et le début de la sanglante seconde guerre de Tchétchénie.

Chers camarades, on ne peut pas comprendre la Russie aujourd’hui si on ne comprend pas les années 1990. Les années 90 telles que les ont vécu les Russes, et non pas vues de l’extérieur. D’abord, le choc de la chute de l’URSS. Les espoirs, vite démentis. Entre 1989 et 1994, le PIB russe s’est réduit de 50%. Les salaires ne sont plus payés, ou avec retards. Les garanties sociales implosent, l’économie se démonétarise, la Santé, l’Education, se dégradent à grande vitesse. Les privatisations sont vécues comme une escroquerie massive. La politique étrangère : alignement sur Washington. Les nouvelle presse prospère : la télévision devient le moyen d’information N°1, où prédominent les humeurs libérales et pro occidentales, dans un foisonnement de diversité.

1994 : Première guerre de Tchétchénie (1994-1996), où les troupes fédérales ne parviennent pas à emporter une victoire définitive sur les séparatistes Tchétchènes. En 1995, un commando islamiste tchétchène (tous les indépendantistes Tchétchènes ne sont cependant  pas Islamistes. La politique de Poutine a d’ailleurs consisté à renforcer les Islamistes au sein des Tchétchènes, en s’en prenant aux indépendantistes plus modérés) réalise une prise d’otage spectaculaire à Boudionnovsk, en territoire russe : le pouvoir négocie la fin des opérations en Tchétchénie pour sauver des centaines d’otages. 150 pertes civiles sont à déplorer. Les russes y voient une humiliation, et un danger pour l’intégrité de la fédération dans un contexte d’affaiblissement extrême du pouvoir central.

1996 : Elections présidentielles. Face à Eltsine, dont la popularité est érodée, le leader du parti communiste de Russie, Ziouganov. Les communistes russes, qui regroupent les nostalgiques de l’URSS et dont le noyau provient de l’aile dure (autoritaire) de l’ancien PCUS, sont perçus comme un danger, celui du retour en arrière. Ils surfent sur le mécontentement ambiant, les revendications sociales, exhibent une rhétorique anti-occidentale. Leur champion, un temps, devance Eltsine dans les sondages. Les élites russes, oligarques, équipe présidentielle, et surtout les médias, s’organisent : il faut faire réélire Eltsine. Par tous les moyens. Toute la télévision, les chaînes, privées comme publiques, se déchaînent dans une propagande souvent grotesque. Premier tour : 35,3% pour Eltsine, Ziouganov à 32%, en troisième, un militaire dont l’ascension médiatique a été fulgurante, Alexandre Lebed, 14,5%. Il se rallie à Eltsine qui lui promet un poste. Au second tour, Eltsine l’emporte avec 53,8%.


1998 : La Russie est en faillite. C’est la crise des GKO, obligations d’Etat à long terme, détenues essentiellement par des ménages russes. L’Etat a lui-même construit une gigantesque pyramide financière, pareille à celle de certains Oligarques. Les russes, crédules et bercés par la foi dans un capitalisme dont ils connaissent mal les mécanismes, y ont pour partie placé leur épargne. Certaines grandes fortunes se font ainsi, en un jour, suivie d’évasion fiscale et d’exil doré à l’étranger. Sans parler de la monnaie qui s’effondre et de l’hyper-inflation : le seul refuge, les devises étrangères !! Un réflexe qui joue encore aujourd’hui, surtout dans notre contexte de crise…

Le président Eltsine a vieilli, sans parler de son alcoolisme. Dans la seconde moitié des années 1990, il passe la moitié de son temps à l’hôpital. Les premiers ministres se succèdent : le plus respecté sera Evgueni Primakov, qui prend ses distances vis à vis de l’Occident et veut remettre de l’ordre à l’intérieur. Il tient un an, mais il a contre lui « la famille » : la propre fille de Eltsine, et les oligarques qui forment son entourage. Les gagnants de la transition. Certains sont aujourd’hui en exil, comme Berezovski, accusés par le Trésor d’escroquerie et de fraude fiscale massive. D’autres ont su trouver un compromis avec le nouveau pouvoir. Ce sont eux qui forcent Primakov à démissionner dès qu’il s’attaque à leurs intérêts, en 1999. 

Ce cours accéléré d’histoire ne se veut pas objectif : il a pour but de corriger les excès des médias français (notamment du journal Le Monde) et de vous relater la période du point de vue des russes. La popularité réelle de Poutine (même si elle s’appuie sur une télévision  pro-Kremlin où règne l’autocensure) trouve largement ses sources dans la comparaison : les russes aspirent à l’ordre, la stabilité et l’enrichissement. La majorité est indifférente à des libertés dont la manifestation singulière dans les années 1990 a discrédité la démocratie.

Publié dans International

Commenter cet article