[Lu dans le rétro] Les Ouighours moins vendeurs que les Tibétains?

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po


La torpeur de l'été a des propriétés analgésiques, qui provoquent chez les journalistes de dangereux troubles du sommeil. La sieste de l'information chez les mass media - d'ordinaire déjà caractérisés par une certaine somnolence éditoriale - donne certes le champ libre aux louangeurs endeuillés d'un danseur extra-terrestre devenu pour une trop longue minute de silence bruit le nord de la boussole médiatique, affolée.

Malheureusement, la trêve estivale ne s'applique pas à tout le monde: les licenciés économiques de chez Michelin, Continental et d'ailleurs sont toujours en recherche d'un emploi; des millions de Français – précarisés - ne partiront pas cette année en vacances et apprennent que leurs factures d'électricité s'alourdiront de 20% dans les trois prochaines années ... Sur le plan international, l'Iran impose toujours au monde un embargo sur l'information; la Corée du Nord montre régulièrement les dents à mesure que l'étau semble se resserrer sur le régime de Pyongyang; le Honduras vit un coup d'Etat militaire...

L'actualité est intense. Elle l'est notamment en Chine, dans le Xinjiang (l'ancien Turkestan oriental), où la population ouïghour à majorité musulmane et turcophone et les Chinois de souche (les Hans) se font face dans des affrontements interethniques dramatiques. Depuis la Chine, Étienne écrivait un article sur le sujet en avril 2008 dans une tentative inédite de rapprochement des conflits tibétains et Ouïghours, pourtant inouï à l'époque,. En sont reproduits ici de larges extraits. L'occasion de créer une nouvelle rubrique rétrospective: pour faire le point et vous reproposer des articles pertinents, intellectuellement urticants et fertiles qui font écho à l'immédiateté de l'info d'aujourd'hui. Retour vers le futur, en quelque sorte...

Qu'il nous soit aussi permis aussi de saluer le dynamisme de Val au service du blog durant ces derniers mois.  Merci Val!

Thomas E.

 


Les Ouighours sont moins vendeurs que les Tibétains (avril 2008)

(...) La presse internationale couvre aujourd’hui la crise qui ébranle le Tibet, avec un fort retentissement qui contraste avec les années de silence sur le sujet. Hongkong, qui fut une colonie anglaise jusqu’en 1997, et qui conserve une très forte autonomie vis-à-vis de la « Chine continentale » - une frontière sépare encore les deux entités – présente, à cet égard, un angle de vue intéressant sur la question. La ville a connu, avant son retour dans l’Empire du Milieu, des manifestations démocratiques demandant son indépendance. Elle a craint la mainmise chinoise. Et pourtant, les « émeutes du Tibet » n’émeuvent pas la population locale, bien au contraire. Certes, cela provient en partie du fait que le Tibet n’est pas perçu comme un eldorado perdu dans un monde ou règne le capitalisme sauvage, mais plutôt comme une terre que les Chinois ont développée, alors que les Tibétains y réalisaient des pratiques d’un autre temps. C’est bien connu, les conquêtes se font toujours dans l’intérêt du peuple colonisé. La France de Napoléon qui voulait exporter les droits de l’homme en est un exemple. Pourtant, il y a, dans le traitement même de la crise par les medias occidentaux quelque chose de gênant.

La Chine connaît des difficultés à maintenir son autorité dans l’ouest du pays. On entend donc beaucoup parler des Tibétains, mais beaucoup moins des Ouighours. Qui sont-ils ? Ce sont les habitants historiques de la région du Xinjiang (ou Turkestan Oriental, selon le point de vue). Ils sont musulmans, et sont eux aussi une ethnie minoritaire en Chine. Comme pour les Tibétains, la Chine a mené une politique de colonisation de peuplement dans cette région ; comme au Tibet, la capitale de la région, Urumqi, est reliée à Pékin par la système de chemin de fer chinois, et comme Lhassa, cette ville est désormais à majorité Han.

Début 2008, Pékin a annoncé de façon bien trop bruyante avoir déjoué une menace d’attentat visant les Jeux Olympiques de Pékin. S’agit-il d’Al Qaeda ? Non. Cela viendrait du Xinjiang. Encore une fois, si les journaux ont reporté la nouvelle de « l’attentat », rares sont les medias français à avoir indiqué le flou de Pékin sur le sujet, ou encore les conséquences politiques qu’une telle déclaration peut avoir. Car si les terroristes sont au Xinjiang, voila donc un bon alibi pour y maintenir une répression, ou du moins, pour tenir la région sous tutelle. Le sort des Ouighours intéresse moins nos journalistes et nos hommes politiques que celui des Tibétains. On n’ose même pas imaginer que leur religion puisse avoir un rapport quelconque avec ce silence. (...)

Quelles actions mener ?

Il ne faut pas se tromper sur l’idée que je veux développer dans mon article. En aucun cas je ne cherche à critiquer les Tibétains. La stratégie adoptée à la veille des Jeux Olympiques, fondée entre autres, sur la violence, relève de la survie du peuple. Elle fait suite aux longues souffrances que les Chinois ont fait subir aux Tibétains. Novembre 2007, au cours d’un voyage au Sichuan, j’ai rencontre un touriste français revenant du Tibet. « Les Chinois font subir aux Tibétains ce qu’ils reprochent aux Japonais de leur avoir fait pendant le Seconde Guerre mondiale, c’est une occupation » m’avait-il dit. Pour reprendre a la question de mon article, « en fait-on trop sur le Tibet », la réponse est non. Mais il faudrait le faire mieux. Et évoquer le cas du Xinjiang également. Par cet article, je cherche bien plutôt à insister sur un risque de désinformation, à la fois par les journalistes et les politiques sur la question. Voila bien un sujet sur lequel il ne faut pas prendre exemple sur les médias chinois, qui eux aussi désinforment leur population, avec des slogans tels que « Les Tibétains sont des terroristes ».

Défendre les populations du Tibet et du Xinjiang, c’est affirmer que les êtres humains sont plus importants que les enjeux économiques.

Les tergiversations du pouvoir chinois ne sont pas sans rappeler celles de 1989 concernant Tienanmen, comme l’a intelligemment remarqué Hubert Védrine. On a su, bien après les événements tragiques de Tienanmen, que les dirigeants communistes s’étaient déchirés sur la question. Le Premier secrétaire du parti communiste chinois de l’époque, Zhao Ziyang, soutenait même les étudiants et leurs revendications. Son isolement international, au contraire de Deng Xiaoping, lui a été fatal, ainsi qu’aux étudiants. 

La lenteur de la prise de décision du PCC aujourd’hui laisse penser qu’un scénario similaire se reproduit peut-être au plus haut niveau de l’Etat. Parmi l’ancien président Jiang Zemin, qui conserve beaucoup d’influence, les différents anciens premiers secrétaires du PCC, les neuf membres du Politburo qui appartiennent à différentes factions et qui doivent statuer sur la question, Hu Jintao et Wen Jiabao, qui doivent faire face à une forte pression au sein même de leur parti, et qui savent que tout faux pas peut leur être fatal, il semble évident que certains empêchent une répression musclée et sanglante sur le toit du monde. C’est aux diplomates étrangers de soutenir ces dirigeants, et de les épauler dans ce long bras de fer.


C’est surtout aux hommes politiques étrangers de prendre leur responsabilité, d’expliquer clairement la situation pour qu’elle soit comprise, de ne pas mentir sur la teneur et les acteurs des violences au Tibet et au Xinjiang, et d’agir en conséquence, en laissant planer le doute d’une absence lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympique. En revanche, prendre dès aujourd’hui des positions fermes et définitives serait une erreur et risquerait de braquer le pouvoir chinois. Jusqu’au dernier moment, il faudra laisser des portes de sortie honorable pour les leaders de l’Empire du Milieu. Encore faut-il que des dirigeants occidentaux courageux prennent des initiatives courageuses. Tiens, il parait que depuis les élections municipales, Nicolas Sarkozy aurait changé…

 

Publié dans Point de vue militant

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Val 12/07/2009 22:52

Merci, et bon courage pour la suite Thomas ;)