[Vu d'ailleurs] L'Etat-major n'a pas de plan pour gagner la bataille de la réforme

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po


Il y a des fois où l’on souhaiterait avoir tort, où l’on aimerait s’être trompé. L’auteur de cet article faisait partie, en France, de la petite minorité qui préférait, parmi les démocrates, Hillary Rodham Clinton à Barack Obama. Certes, la politique étrangère eut été la même, et à n’en pas douter le consensus mou aurait eu de beaux jours devant lui. En revanche, la question de la réforme nécessaire du système d’assurance santé marquait une différence fondamentale. Oui, les deux voulaient une réforme. Oui, les deux voulaient mettre un terme aux trop criantes injustices. Mais si Clinton avait un plan murement réfléchi et depuis longtemps développé, Obama lui n’avait rien. Et là réside le pourquoi du bourbier actuel.
Tout d'abord, et afin que nous, républicains et socialistes, n’oublions pas ce à quoi la droite aspire quand elle sape notre sécurité sociale et notre Etat providence, il est bon d’avoir quelques chiffres en tête. 47 millions d’américains vivent sans assurance. Pourtant le coût total des dépenses de santé se chiffre à plus de 2100 milliards de dollars (16% du PIB). La France y consacre 11% de son PIB. Notons au passage que le PIB/habitant des USA étant plus élevé cela représente par habitant des sommes presque deux fois supérieures.
Si l’on veut bien considérer les données de l’OMS, on s’aperçoit que les dépenses publiques françaises par habitant pour la santé se montent à 3554 dollars (en parité de pouvoir d’achat), le financement privé y contribuant à hauteur de près de 20%. Aux USA, pour une dépense de 6714 dollars, le financement privé s’élève à 55%. Certes la France ne caracole plus en tête du classement des systèmes de santé en raison des politiques menées ces dernières années mais, elle reste dans le peloton de tête tandis que les USA sont les bons derniers pour les pays développés.
Où passe donc tout cet argent ?

 
Pas dans le système de soin dans tous les cas. Pour 10 000 habitants, la France compte 34 médecins, 73 lits d’hôpital, les USA respectivement 26 et 31. Alors que le nombre d’établissement de santé américains a diminué sur 20 ans (passant de 5732 à 4936), le nombre de cliniques est lui passé de 805 à 868. Des études réalisées par le journal de l’association médicale canadienne ont montré que les établissements privés américains avaient des coûts 19% supérieurs à ceux des établissements publics. Comptez donc plus de 20 milliards qui partent en dividendes !
On se doit par ailleurs d’ajouter les profits des industries pharmaceutiques, si promptes à dire que le coût de développement d’un nouveau médicament est élevé. Or, les 10 premières entreprises du secteur ont investi 288 milliards de dollars en recherche et développement de 1996 à 2005, contre 739 milliards en marketing et administration. Leurs profits équivalent le total de ceux réalisés par les 500 plus grandes compagnies américaines. Au vu de la taille du marché américain et d’une réglementation assez relâchée, on n’ose imaginer les milliards gentiment transférés de la poche des citoyens américains aux comptes en banque de la poignée d’actionnaires de GlaxoSmithKline et consorts. Nous pourrions poursuivre en passant en revue les profits réalisés par les compagnies d’assurance privée…
La question se pose alors de savoir pourquoi rien n’est fait ? La réponse est bien simple : personne n’en a cure ! La force de frappe des groupes pharmaceutiques les rend quasiment intouchables. En effet, dans cette merveilleuse démocratie que sont les USA, pour se présenter à une élection, avant que d’avoir des idées, il faut de l’argent. Nous venons de voir que ce n’est pas ce qui manque à certains groupes. Par contre, le patient qui doit choisir quel doigt il veut conserver (cf. Sisko, le film de Michael Moore) lui n’a pas les moyens de mettre la pression sur son représentant.
Du coup c’est la foire d’empoigne. Et là intervient ce qui est aux yeux de l’auteur le véritable cœur du problème, à savoir : le fait que la maison blanche n’a aucun plan ! Pour jouer l’arbitre encore faut-il connaître les règles. Pour temporiser et servir de guide, encore faut-il avoir une carte, un plan. Le président Obama semble en faveur d’un système qui verrait un régime d’assurance public concurrencer ceux proposés par les compagnies privées. Semble seulement. Aussi, ce sont les sénateurs démocrates, pourtant majoritaires au sein du comité des finances qui ont voté contre les projets présentés par leurs confrères (respectivement John D. Rockfeller IV et Charles E. Schumer).
La maison blanche a bien essayé de mobiliser ses réseaux, soit. Mais les mails qu’elle envoie au travers de son réseau « Organizing for America » se contentent d’appeler à dénoncer les calomnies. Il est peut être important de dire que la réforme voulue par la maison blanche n’est pas un encouragement à l’euthanasie et autres fadaises inventées par les républicains les plus acharnés, il serait préférable toutefois qu’elle défende un projet. Je suis prêt à défendre cette administration mais que l’on m’explique au juste ce pour quoi je dois me battre. Voilà tout le problème d’une politique reposant sur des personnes (pardon, une personne) et non des idées.
La situation est désormais, j’en ai peur, hors de tout contrôle. Des représentants démocrates ont ainsi fait savoir qu’ils veilleraient à ce que pas un centime de l’argent du contribuable ne serve à financer des avortements. Vous avez bien lu, des démocrates. Je vous laisse imaginer ce qu’il en est des républicains. Dans le même temps, la bourgeoisie libérale (les cadres californiens et ceux de la côte est) qui avait été si prompte à soutenir le président Obama se fait discrète. Après tout, ses membres disposent tous d’une couverture privée assez généreuse. Quant aux « sans couverture maladie », la crise leur donne bien d’autres préoccupations et leurs voix n’ont jamais pesé bien lourd.
Alors oui la réforme est chaque jour un peu plus compromise car chaque jour rapproche les membres du Congrès d’une élection qui n’est pas sans risque pour eux en ces temps de crise. Il est encore temps pour l’administration Obama de présenter un plan. On n’ose rêver à un plan socialiste mais au moins une assurance pour tous. Las, on peut craindre que rien ne se fasse et plus le temps avance plus la prémonition initiale de l’auteur de l’article semble se réaliser.

 
Concluons en défendant ce qui semble ici, aux USA, indéfendable : un système socialiste. Mettre un terme à l’intervention du secteur privé se traduirait par des économies substantielles qui pourraient indiscutablement servir des fins plus nobles que l’enrichissement personnel d’une poignée d’individus. L’idée de ne pas avoir à se préoccuper pour sa couverture maladie lèverait aussi de nombreux freins à la mobilité. Un employé pourrait tenter sa chance et quitter son emploi, et l’assurance qui va avec, sans crainte de tout perdre en cas d’accident du sort.
Et à ceux qui oseraient opposer l’argument de la liberté (si courant dans le débat américain) répondons qu’aujourd’hui les Américains ne sont pas libres. Les employés n’ont pas le choix de leur régime : l’employeur décide à leur place. Par ailleurs, si chaque citoyen dispose d’une voix égale dans les affaires du gouvernement, il n’en est pas de même pour les compagnies privées. Aussi, si l’on veut un système de santé qui respecte la liberté de chacun on est obligé de convenir qu’il doit être géré de manière démocratique donc sous le régime d’une propriété sociale (étatique, mutualiste,…). Sauf à se contenter d’une liberté qui soit le privilège de quelques uns.
Enfin, à ceux qui argueraient que c’est irréaliste, laissons le dernier mot au professeur Ezekiel J. Emanuel auteur d’un ouvrage militant clair et précis Healthcare, guaranteed :
« It is a big mistake to limit our thinking based only inside what we imagine is politically feasible. For one thing, we are frequently wrong. And by thinking only inside the box, we are likely to be too cautious and miss important reforms and opportunities.”

J.M.

Publié dans Point de vue militant

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Les bisounours en folie 08/10/2009 21:46


Alors là mes cocos, va falloir me censurer direct ! Mais alors direct ! Parce que là !!!! ...

Vers 0m56 ...

http://www9.zippyshare.com/v/5619411/file.html

Julien Dray : « Je ne suis pas d’accord avec ce qu’a fait Benoît Hamon aujourd’hui concernant Frédéric Mitterrand. Je pense qu’il y a des combats plus nobles pour le Parti Sioniste (PS) que
celui-là.»

A bon qu'en dira lang, mitterand et bendit & Co ??? suspence suspence

Sinon, si vous voulez vous détendre sur le compte de Sharky, je vous invite à savourer l'intervention de Xavier Bertrand à 1m30.


Thomas 08/10/2009 10:18


Merci pour cet article pertinent!

Je crois effectivement que l'administration a trop tardé avant de s'impliquer dans la bataille parlementaire. On touche peut-être là aux limites de la méthode de gouvernance Obama. Un attentisme
préjudiciable s'il dure trop longtemps, en ce qu'il apparaît comme un signe de faiblesse et d'amateurisme. En attendant, les roquets républicains avaient tout le loisir et l'espace médiatique pour
répandre leurs allégations infâmes.