De la cruelle absence d’idéologie socialiste

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po

Le mot est sur touts les lèvres : réalisme. Il faut être efficace, concret, pertinent. La couleur des choix politique semble avoir depuis longtemps perdu tout éclat. J’ai trop souvent l’impression que notre génération est inquiète parce qu’orpheline. Orpheline d’idéologies. L’idéal est là, certes, et c’est le même pour tous : le bonheur. Mais que sont devenues ces chimères pour lesquelles on se passionnait avant nous ? Ces rêves que l’on chérissait ou que l’on abhorrait avec tout autant de vigueur…Qu’était l’idéologie ?
Un repère : le droit et solide chemin balisé par des hommes de connaissances.
Un dogme : une cathédrale d’idées cohérentes avec comme voûte sa propre vision du monde à laquelle on adhérait avec foi.   
Chez nos sociétés occidentales, l’idéologie a disparu avec Gorbatchev. Le marxisme, léninisme, trotskiste, guesdisme ou socialisme de grand-papa n’existent plus. Comme des religions dont on aurait tué le Dieu, elles s’éteignent peu à peu. Et les alter mondialistes ? Les néo-trotskistes de la LCR ? Les sociaux-démocrates ? La liste est longue, mais aucun de ces mouvements n’a et n’aura jamais de stature dans les mentalités. Ses militants y adhèrent par unique choix rationnel, ou au contraire par méconnaissance des réalités. Il n’y a plus de machine à rêve qui, par le génie fécond d’un intellectuel, pourrait concrètement changer nos sociétés par des choix économiques, politiques et métaphysiques cohérents. Il n’y a plus d’idéologie. Et à droite ? Il existe un modèle : le système libéral. Avec le temps sans cesse complexifié et remis en cause, c’est le seul type d’organisation sociétale que nous pouvons concevoir aujourd’hui, et d’ailleurs c’est celui dans lequel nous vivons. Il a ses propres valeurs, ses grands noms, ses théories…Mais il lui manque un aspect affectif, qui ferait adhérer les hommes par foi et non par individualisme rationnel : le système libéral porte en lui les germes de l’abstention, de l’oligarchie, et de l’aristocratie du gouvernement représentatif. La liberté est son horizon, l’égalité son entrave.
Alors, qu’avons-nous, pauvres socialistes, mis à part ce constat ? Ségolène Royal ! Curieusement, si elle ne fait pas l’unanimité, c’est pour une raison bien plus profonde que ses simples choix politiques. C’est que, comme Nicolas Sarkozy, elle fonde inconsciemment sa légitimité politique sur une « méthode ». La déontologie prend le pas sur l’idéologie. Ce n’est désormais plus la vérité absolue qui compte, mais la somme de toutes les petites vérités techniques qui peuvent, avec le temps, entrer en contradiction, comme un million de choix rationnels conduisent systématiquement à un système absurde.
Les constants rappels aux « valeurs » et « principes », qui finalement recoupent en grande partie les idéaux républicains, confirment ce manque affectif d’idéologie. Comme si, là aussi inconsciemment, notre candidate cherchait, sans pouvoir les identifier, des repères pour la guider. Parce qu’avec une méthode, si l’on est sûr de mettre un pied devant l’autre, on ne sait pas où l’on va…
Laissons donc faire dans l’urgence ce qui doit être fait, mais n’oublions pas que nos incohérences diverses (bien trop nombreuses…) n’ont comme origine qu’un manque structurel. Gérer l’immédiat est une chose, construire le futur a priori en est une autre…

Jean-Michel Charles

Publié dans Questions de société

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Thomas E. 14/12/2006 16:19

Louis Althusser - qui n'était pas le dernier quand il s'agissait d'idéologies - disait pourtant: "L'idéologie, c'est quand on donne la réponse, avant d'avoir posé la question"... Je trouve cela parfaitement juste. L'idéologie, c'est l'application systématique, irraisonnée et sans nuances d'un modèle, souvent simplifié (pour ne pas dire simpliste), à une situation bigarrée, changeante, complexe... L'avantage de l'idéologie, a fortiori quand elle est dominante, est qu'elle se marie très bien aux armes de propagande. Slogans au lance-pierre, Bannière et mots d'ordre martelés... L'idéologie est paresseuse et n'aime pas la contradiction... et si on lui présente un problème que sa grille d'analyse se saurait justifier, ni résoudre; le docteur Queuille est toujours là, qui répond qu'il "ne saurait y avoir un problème qu'une absence de solution ne puisse résoudre." Avec Ségolène, au moins, sans idéologie, mais avec des convictions, tous les problèmes seront soulevés, débattus, discutés; je le répète: il n'y a pas de problèmes de droite ou de gauche (pas de monopole de la sécurité pour la droite; de l'éducation pour la gauche) mais il n'y a que les solutions qui le soient.

Adrien 14/12/2006 15:31

Excuse moi si tu as cru que je disais que tu disais que droite et gauche étaient pareils. Je sais bien que l'UDF ne dit pas ça. Je ne t'attribuais pas ces propos, je ne fais que relater des propos que l'on entend dans une discussion politique sur 2 (en tout cas avec les amis de mon âge qui ne sont pas à sciences po c'est ce que j'entends souvent).
Je pense que le centre a une grille de lecture et une pensée propre. mais le problème de François Bayrou c'est qu'il refuse de l'expliciter. Son discours actuel ne dit pas "je pense ceci dans la lignée de la démocratie chrétienne", mais "votez pour moi parce que gauche et droite sont enfermées dans le bipartisme".
Oui une idéologie est un système. C'est ce que je disais dans mon commentaire : c'est un ensemble de constats, d'objectifs et de moyens pour les atteindre. Donc oui il y a une idéologie de droite, une idéologie socialiste. Ensuite elles sont plus ou moins fortes lorsque les constats, objectifs et moyens sont précis et planifiés. Aujourd'hui c'est vrai que nous sommes parfois dans le flou, et c'est ce que dit Jean-Michel.
Je suis Néel lorsqu'il dit que Ségolène Royal est intéressante pour les socialistes et pour notre famille politique. Elle réinvente une manière d'arriver à l'objectif de République sociale qui a toujours été le but des socialistes et qui l'est aujourd'hui encore. Et c'est une très bonne tactitienne, ceux qui ont vu des reportages sur sa campagne l'ont vu anticiper les événements avec une grande clairvoyance.

xavier 14/12/2006 13:28

Bonjour,
Puisqu’il est ici question d’honnêteté, j’attire ton attention, Adrien, sur le fait que jamais que je n’ai assimilé la gauche et la droite. J’écrivais que toutes deux ont un même problème avec leurs idéologies respectives, ce qui ne signifie en aucun cas, tu seras d’accord moi, que leurs idéologies soient les mêmes.
Pas plus que je n’ai parlé de « y a qu’à gouverner avec la gauche et la droite ». D’abord parce que le véritable problème c’est ce « y a qu’à », la plupart étant réticents à cette idée ; ensuite parce qu’il ne s’agit pas de gouverner, pour l’UDF, avec « la gauche et la droite », mais avec des hommes qui, quelque soit leur bord, partagent une même vision de la société : les radicaux valoisiens (anciennement associés à l’UDF), l’UDF, les sociaux-démocrates strauss-kahniens…
Je termine par une précision, à la suite de Jean-Michel : c’est le terme d’idéologie qui me choque.  Une « pensée », une « vision », et, il est vrai, une « grille de lecture » (mes propos d’hier soir ayant abusivement mêlé grille de lecture et idéologie, mille excuses), sont un outillage mental souhaitable. A droite, à gauche, comme au centre (car le centre dispose bien d’une pensée propre Adrien, héritée en grande partie de la démocratie chrétienne). Et je crois que sur cette question nous nous rejoignons.
 
 

Mais faire usage du terme d’idéologie est beaucoup plus étonnant. Ce n’est pas seulement une question de vocabulaire. Une idéologie est un système, et c’est cela qui pose problème.
 
Cordialement,
xavier

Adrien 14/12/2006 11:56

Puisqu'on me cite (merci Néel), je maintiens ma position : je ne crois pas que l'objectivité existe. Ce qui ne veut pas dire qu'on ne doit pas chercher à comprendre un phénomène dans sa complexité. Mais cela veut dire qu'on doit assumer ses positions, comme je le disais, expliciter la grille de lecture que l'on prend.
C'est une question d'honnêteté intellectuelle. Et c'est aussi un moyen de répondre aux grandes phrases du type : y a cas faire un gouvernement avec la gauche et la droite. Ou encore : la gauche et la droite c'est pareil.
Non ce n'est pas pareil. Parce que nous n'avons pas les mêmes constats, nous n'avons pas les mêmes objectifs, et nous n'avons pas les mêmes moyens. Et un mot nous n'avons pas la même idéologie. Ensuite, je suis d'accord avec Jean-Michel, cette idéologie est plus ou moins structurée, plus ou moins forte. Mais elle existe.
Pour moi le débat démocratique est sain lorsque chacun admet qu'il a sa propre grille de lecture, et lorsqu'il arrête prétendre détenir la vérité du peuple. Pour moi François Bayrou, tout comme l'extrême droite et une partie de la droite, ne favorisent pas le débat démocratique en n'assumant pas qu'ils ont une grille de lecture qui leur est propre.

Jean-Michel 14/12/2006 11:03

Merci à tous pour vos commentaires plus pertinents les uns que les autres. Tout d'abord un mot pour expliquer pourquoi, concrètement, j'ai écris ce tout petit texte: 1)il faut que tous, individuellement, nous nous demandions pourquoi nous sommes socialistes (et pas seulement si on est pour l'égalité, la liberté...); j'attends, avec plus ou moins de désespoir, le futur grand penseur socialiste, celui qui aura compris quelque chose sur nos sociétés qui puisse entièrement les faire évoluer. 1)Parce que la connaissance, c'est avant tout la prise de conscience de qui on est et de ce qu'on est en train de faire. Cela ne suffit pas "d'agir socialiste", il est indipensable de prendre du recul et de se regarder soi-même en train d'agir, pour comprendre ses véritables motivations. 2) Parce qu'aujourd'hui, j'ai la désagréable impression que tous ces nouveaux "penseurs" dont Diego a parlé n'ont finalement que peu de choses à dire. Certes, ils peuvent avoir des théories originales et intérressantes, mais elles ne sont que parcellaires, elles ne comprennent qu'une partie du présent. Le mot "idéologie" que j'ai employé est peut-être mal approprié, car c'est là la forme archaïque de ce que je recherche: un système complet, cohérent et innovant.  Tous ces nouveaux théoriciens ne sont que des sociologues, des économistes, des politologues, des historiens...aucun d'eux n'a su dépasser sa discipline pour se lancer dans une réflexion multiniveaux. Enfin, la question de l'aliénation à l'idéologie. Hegel, dans la phénoménologie de l'esprit, explique que l'homme s'aliène consciemment à des représentations pour mieux pouvoir les dépasser: il a ainsi créé Dieu, puis l'a tué pour devenir Dieu à sa place ("maître et possesseur de la nature"). L'idéal est mou, inefficace, comparé à l'idéologie.(et on en a l'illustration tous les jours). L'idéal est une valeur abstraite et inexistante : l'égalité, par exemple, est impossible entre les hommes, qui sont tous nés inégaux, et qui, une fois devenus égaux par je ne sais quel miracle, se battraient entre eux pour se dépasser les uns les autres.) Paradoxalement, l'idéologie est plus concrète. Elle pose un lien entre passé, présent, et avenir, et c'est en ce sens quel est pour nous un chemin que l'on peut choisir de suivre. Pour ce qui est de la liberté, l'idéologie ne l'empèche pas. Ce sont les idéologues, qui, dans l'Histoire, imbus de leurs pouvoirs de prophètes, ont ôté ces libertés à ceux qu'ils voulaient guider. On peut aujourd'hui penser l'avenir sans violence et sans révolution, mais le penser de façon radicale, car innovante.