Les vrais intellectuels s'engagent pour Ségolène!

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po

"L'ensemble de la gauche doit penser au second tour et ne pas se tromper d'ennemi.
Vaincre Sarkozy, maintenant"

appel publié dans le journal Libération du 12 février 2007
 
Les péripéties de la campagne électorale ­ candidatures projetées ou abandonnées, «petites phrases», polémiques ­ risquent fort de faire oublier l'enjeu principal de l'affrontement.

 Cet enjeu, quel est-il ?

 Voici un candidat qui se présente au nom d'une droite nouvelle, et qui représente effectivement une synthèse, inédite en France, entre Thatcher et Berlusconi. Bien entendu, ce candidat multiplie les rideaux de fumée, rend hommage aux «travailleurs», évoque Jaurès et Blum, dont il n'a sans doute jamais lu une ligne, afin d'amuser la galerie.
Mais sitôt qu'il passe aux propositions concrètes, la réalité apparaît.

Elles sont toutes marquées du signe du libéralisme économique le plus offensif. Qu'on en juge : bouclier fiscal à 50 %, vidant de toute substance l'impôt sur la fortune ; abolition de l'impôt sur les successions ; démantèlement du Code du travail, par l'institution d'un «contrat unique», inspiré de l'actuel CNE, et aboutissant à priver le salarié de toute sécurité effective pendant les premières années de son embauche ; franchise uniforme sur les dépenses de santé, à la charge des assurés ; limitation du droit de grève, par l'institution d'un référendum obligatoire au bout de huit jours de conflit ; non-renouvellement d'un fonctionnaire sur deux, et notamment d'un enseignant sur deux, avec tous les effets qu'une telle mesure peut produire sur les services concernés.
Si, à ces propositions, on ajoute l'atlantisme agressif affiché par le candidat de l'UMP, on obtient le côté Thatcher. Quant au côté Berlusconi, il se manifeste sous deux aspects :
­ l'utilisation sans vergogne de tous les moyens de l'Etat (préfectures, services de police) à l'appui de sa candidature. Que le ministre de l'Intérieur, chargé d'organiser les élections et de veiller à leur loyauté, soit lui-même candidat, voilà qui nous ramène aux beaux jours du second Empire et de la candidature officielle ; les liens étroits qui unissent le candidat aux dirigeants des grands groupes de l'audiovisuel et de la presse écrite : Bouygues, Lagardère, Dassault, etc. D'où le formidable battage organisé par ces groupes en sa faveur.

Par rapport à ses deux modèles, Thatcher et Berlusconi, le candidat de l'UMP n'apporte que deux touches vraiment originales : d'une part, la multiplication, sous couvert de lutte contre l'insécurité, de textes répressifs instituant un contrôle social de plus en plus étroit sur des catégories de plus en plus nombreuses de la population ; d'autre part l'intensité de l'offensive qu'il mène contre les étrangers ­ non seulement contre les étrangers en situation irrégulière, avec la multiplication des rafles, l'arrestation des enfants dans les écoles, etc. Mais aussi contre les étrangers régulièrement établis sur notre sol, avec la précarisation des titres de séjour et les restrictions draconiennes apportées au droit au mariage et au droit de vivre en famille.

Face à une menace aussi redoutable, la mobilisation de la gauche devrait être générale. Or ce n'est pas ce que l'on observe. On observe d'abord un Parti socialiste qui ne défend que très mollement sa candidate contre le tir de barrage auquel elle est soumise. Tout se passe comme si les «éléphants» éliminés avaient décidé de se retirer du terrain et d'assister en spectateurs à la suite du match. Comportement suicidaire, bien sûr, car ils seront eux aussi entraînés, et pour longtemps, dans une éventuelle défaite...
On observe ensuite une gauche de la gauche représentée par non moins de quatre candidats. Comme il est naturel, chacun d'eux veut arrondir sa petite part du gâteau électoral. Il s'en prend donc beaucoup moins à la droite ­ regardée comme hors d'atteinte ­ qu'à ses concurrents les plus proches ou à la candidate socialiste, dont il espère débaucher quelques électeurs. Démarche ruineuse : car qu'on le veuille ou non, plus on jettera le discrédit sur Ségolène Royal avant le premier tour, moins l'appel in extremis à voter pour elle au second tour aura de chances d'être entendu, et on aura finalement travaillé pour le roi de Prusse, ou plutôt pour l'homme de la place Beauvau.

On observe enfin des intellectuels qui se proclament ­ en vertu de quel mandat ? ­ représentants de leur corporation et qui se disent vexés de ne pas avoir été choisis comme experts ou comme conseillers privilégiés. Du haut de leur vanité froissée, ils se déclarent donc prêts, eux aussi, à se retirer sur l'Aventin, ou flirtent avec tel ou tel candidat plus complaisant à leur égard.

Il faut alors le dire bien haut : face au danger qui nous menace, tous ces comportements sont irresponsables. On peut certainement critiquer Ségolène Royal, rejeter telle ou telle de ses propositions, juger qu'à ce jour son projet est trop imprécis. De fait, qu'il s'agisse du nucléaire iranien, du mur israélien ou de la justice chinoise, chacun(e) d'entre nous est en désaccord avec une ou plusieurs des positions qu'elle a dernièrement prises. Par ailleurs, on peut aussi lui faire crédit de sa détermination, et du caractère innovant de sa démarche. Mais une chose est sûre : aujourd'hui comme hier, la gauche et la droite ne peuvent pas être renvoyées dos à dos, surtout quand la droite est représentée par l'apprenti César de Neuilly.

Si Ségolène Royal l'emporte, à supposer même que rien dans ses projets ne nous donne satisfaction, les conditions de notre lutte resteront ce qu'elles sont aujourd'hui ; nos associations pourront s'exprimer, défendre leur point de vue, poursuivre leur action, mobiliser l'opinion et faire pression sur le futur gouvernement, comme elles l'ont fait dans le passé. Rien à voir avec la chape de plomb médiatique et policière qui s'abattra si par malheur l'actuel ministre de l'Intérieur triomphait : demandons à nos amis italiens de nous dire ce qu'ont été les années Berlusconi...

Car la victoire de Sarkozy, nous savons bien qui en paierait le prix fort : non pas tant les élus socialistes, les militants encartés de l'extrême gauche ou les experts autoproclamés, que, avant tout, les sans-papiers, les demandeurs d'asile, les sans-logis, et l'immense armée des RMistes, des précaires et des travailleurs pauvres, dont la condition s'aggraverait encore, comme elle s'est aggravée en Grande-Bretagne après vingt ans de thatcherisme. C'est en pensant à eux que nous voulons dire fermement : assez de ces petits jeux délétères.
Certains d'entre nous donneront dès le 1er tour leur voix à Ségolène Royal, à la fois pour écarter tout risque de voir se répéter le 21 avril 2002, et pour empêcher que ne se creuse entre elle et Sarkozy un écart qui ne pourrait plus être comblé au second tour ; d'autres donneront la préférence à d'autres candidats. Entre nous, le débat peut et doit être franc et ouvert, à condition de ne jamais oublier que nous nous trouvons dans le même camp, et ce que signifierait le succès du camp adverse. La victoire au second tour se prépare dès aujourd'hui ; elle suppose qu'à l'intérieur de la gauche, la discussion et la critique demeurent fraternelles et préservent les chances du rassemblement final ; elle exige que nos coups soient tous dirigés contre l'adversaire principal.

QUOTIDIEN : lundi 12 février 2007
Marc Abéles, anthropologue (EHESS-CNRS), étienne Balibar, philosophe (Paris-X Nanterre), Robert Castel, sociologue (EHESS), Monique Chemillier-Gendreau, professeur de droit (Paris-VII), Yves Duroux, philosophe (ENS-Cachan), Françoise Héritier, anthropologue (Collège de France), Emmanuel Terray, anthropologue (EHESS), Michel Tubiana, avocat.

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Thomas 19/02/2007 12:22

@ Anarchange:Sur ta critique concernant notre titre, je dois t'avouer que la formulation ne relève pas de la proposition scientifique... mais plus de l'esbrouffe.Même les ex-nouveaux philosophes (Bruckner, BHL, Glucksmann et consorts) sont à leur manière des intellectuels - amoureux des médias et des chemises ouvertes, totalement à l'écart des voies académiques et universitaires - mais intellectuels quand même, d'une certaine façon.Cela dit, au bout du compte, à part les essais annuels qu'ils vendent comme des petits pains, je ne retiens d'eux que leur extraordinaire ponctualité - un formidable timing qui leur permet au milieu des années 1970 de se "lancer" suite à la parution en France du Gulag Archipelago. C'est le début de la démarxisation.En 1975 étaient sortis La cuisinière et le mangeur d'hommes de Glucksmann et Un homme en trop de Claude Lefort. Tous les deux sur Soljénitsyne. Deux parcours différents, deux types d'intellectuels différents. Au final, le grand public retient Gluksmann...Alors oui, peut-être que pour moi, un "vrai intellectuel" (avec toute la charge polémique et discutable qu'il y a derrière cela) penche plus du côté de Lefort, Balibar , .... que de BHL...

Anarchange 17/02/2007 17:15

Chers camarades, j'ai simplement trois petites choses à vous dire (ah non, je respecte pas le plan Sciences Po en 2 parties, 2 sous parties):1. Mr Sarkozy est, à mes yeux, plus une tentative de syncrétisme de Bush et Berlusconi que de Tatcher et du second.2. Je n'aime pas le titre de votre article. Cela signifierait qu'il existe de faux intellectuels. Camarades iepiens, reportez-vous à la définition des intellectuels (1898, l'affaire Dreyfus tout ça...). Pour moi, il n'existe pas de faux intellectuels, par contre il y a un manque averé d\\\'engagement chez les élites littéraires, scientifiques... C'est bien simple, le dernier mouvement social qui a reçu un soutien médiatisé (rôle de l'intellectuel : utiliser de son prestige pour mettre en lumière une cause et la rendre accessible à tous) en France eest celui 1995 avec Bourdieu, mégaphone en main...Il est bien loin le temps des Sartre sur un tonneau à l'usine Renault, des Deleuze, des Guattari...Je pense qu'il y a tout de même un renvouveau en train de s\\\'affirmer entre Onfray, Rosanvallon, Hirsch... et c'est salutaire pour le pays. 3. Ne pas jeter l'opprobre sur la Royal(e), je veux bien l'admettre, mais l'abence de critique interne au nom de la lutte contre notre adversaire commun. Comprennez que, en ayant vécu Jospin ("chouette c'est la gauche qui passe"... privatisations en plus grand nobmre que sous les gouvernements de droite précédants, ministre de l'éducation méprisant les profs, etc etc), beaucoup réfléchissent à deux fois avt de mettre un bulletin dans une urne qui se proposerait un changement, mais en fait ne serait qu'un changement à la marge, avec simplement l'arrêt de la répression anti-immigrés. Ségolène Royal ayant coupé les ponts avec toute dialectique marxiste, vantant les mérites de la négociation "à la Suédoise"... comme si des intérêts antagonistes n'existaient pas au sein de la société. On en peut pas toujours arriver à un compromis, à une unanimité. Enfin, je ne manque pas de griefs à son encontre (mais bien moins qu'à légard du sinistre de l'intérieur) et mon choix pour la présidentielle est loin d'être fait. Il s'avère difficile et je suis loin d'être le seul.Gardez-vous je vous prie d'apporter un soutien sans faille, vous risqueriez d'être déçus, et gardez-vous de mal voir ceux qui hésitent et réflechissent (attention, cela ne veut pas dire que vous n'ayez aucune réflexion!), vous risqueriez de les perdre.Bien à vous, un camarade de Sciences Po Toulouse, mais pas encarté!