"Le chiffrage, c'est la pensée unique"

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po

    Pour compléter l'article de Bastien sur la "numérologie programmatique", nous vous donnons à lire un interview de Xavier Timbeau, membre de l'OFCE. Un manifeste va être lancé pour dénoncer la frénésie du chiffrage...

L'OFCE lancera jeudi un manifeste pour dénoncer la frénésie du chiffrage qui a fait irruption dans la campagne présidentielle. Son directeur adjoint, Xavier Timbeau, explique le sens de sa démarche.

 

 

    Jean-Paul Fitoussi, président de l'Observatoire français des conjonctures économiques, (OFCE) et l'un de ses directeurs, Xavier Timbeau, lanceront jeudi un manifeste pour dénoncer la frénésie du chiffrage qui a fait irruption dans la campagne présidentielle. Interview.

Le chiffrage des programmes présidentiels n'est-il pas nécessaire pour éviter la démagogie ?

Xavier Timbeau. Bien sûr, il est important d'évaluer les mesures proposées par les candidats. Mais ce n'est pas toujours facile. Les économistes qui se lancent dans cette aventure cherchent le coût de mesures dont on ne connaît pas le détail. Prenez l'exemple de la sécurité sociale professionnelle. C'est une réforme qui devra impérativement être négociée avec les partenaires sociaux, puisqu'elle doit s'articuler avec une refonte de l'assurance chômage. Or on ne sait pas ce qui va sortir de cette négociation. Cela donne toujours des ordres de grandeur…

 

Parce que c'est difficile, il faudrait renoncer ?

La difficulté d'évaluer financièrement les propositions n'est pas le plus important dans nos réserves à l'égard de cette mode du chiffrage. Même si ce n'est pas toujours apparent, les propositions des candidats ne peuvent pas être davantage que des orientations, car elles seront mises en œuvre dans un contexte qui n'est pas prévisible. En 1981, la rigueur ne faisait pas partie des 110 propositions du candidat Mitterrand. Ce fut pourtant la mesure la plus importante de son premier mandat. Les candidats sont unanimes à vouloir s'attaquer à la dette. Très bien. Mais si on ne sait pas quelle sera la croissance dans les années qui viennent, il est impossible de savoir de quelle marge de manœuvre on va disposer, et donc de dire par avance quelles seront les priorités.

 

Quel peut être le rôle des économistes dans la campagne, si on les empêche de chiffrer les programmes ?

    Il ne faut pas confondre l'élection présidentielle et le vote d'un budget. L'élection présidentielle, c'est le choix d'une société. Un candidat est sur une ligne plutôt libérale, basée sur la baisse des prélèvements obligatoires pour les entreprises comme pour les particuliers. L'autre met l'accent sur l'accompagnement social des personnes sans emploi, sur le pouvoir d'achat, la relance par la consommation. Ce n'est pas la même chose. Mais là dessus, les économistes sont tout sauf unanimes. Il y a de grands débats entre nous pour savoir si telle ou telle philosophie est efficace. Il ne faut pas escamoter ces débats et laisser croire, en ne disant rien de compliqué, que tout est contraint. Le chiffrage actuel, c'est le retour de la pensée unique. Sous couvert d'objectivité, on s'interdit d'essayer de nouvelles politiques. C'est une attitude très conservatrice. En gros, les chiffreurs sont là pour dire aux candidats qu'ils n'ont qu'une petite marge de manœuvre et leur demander ce qu'ils comptent en faire. En sortant des coûts astronomiques, ils décrédibilisent les programmes et occultent les vrais débats sur le choix de la société que nous voulons. Or c'est ce choix qui va peser sur la croissance. Ils veulent nous faire croire qu'il y a une vérité révélée en économie. Ce n'est pas vrai.

                      Propos recueillis par Thomas Bronnec pour l'Express

Commenter cet article

Vulcain 25/02/2007 14:30

en attendant, le chiffrage des promesses de Sarko me fait bien marrer, dommage que Ségolène ait publié son pacte il aurait fini par promettre la lune.

Bastien 23/02/2007 19:25

Elsa, tu soulèves un point important : le chiffrage idéal devrait s'appuyer sur une approche dynamique !

Thomas 23/02/2007 17:19

Tu es tout à fait dans le sujet Elsa ... Oui au chiffrage ! Non au diktat du chiffrage !

Elsa 23/02/2007 17:05

Je pense quand même que ça a un sens à partir du moment où les gens qui réclament du chiffrage le font avec l'argument de la réduction de la dette... qui fait partie des programmes des principaux candidats. Ca n'est donc pas absolument débile et à jeter.
En revanche, ce qui ne va pas à mon avis, c'est que le chiffrage est en quelque sorte "figé", ce qui est assez con : l'objectif est bien de relancer la croissance ? Dans ce cas, il faudrait un chiffrage "avec croissance", "sans croissance", etc., et surtout un chiffrage basé sur des hypothèses de croissance / investissement / taux de chômage à 5 ans. En somme, quelque chose d'évolutif, qui tienne compte des différents paramètres... C'est un peu ça l'économie, non ?

Thomas 23/02/2007 14:48

Pour enfoncer le clou, un billet de Jacques Attali sur son blog:    Les débats sur les chiffrages des programmes des candidats sont pathétiques. Non seulement aucun d’entre eux ne sait comment les financer, mais encore, à supposer qu’ils le soient, les montants en jeu sont dérisoire : On parle de 35 milliards d’euros pour cinq ans. Sait on que cela ne représente que la moitié du profit d’une seule grande entreprise française ? Comprend-t-on que cela signifie que l’effort nouveau de l’Etat français, qu’on nous annonce à grand son de trompette, et à supposer qu’on sache le financer, sera au mieux la moitié du profit d’une entreprise française pendant la meme période ? De plus, les entreprises françaises elles-mêmes, ouvertes à tous les vents, sont à la merci de prédateurs venus d’ailleurs. Sait on par exemple que la Chine accumule chaque année 200 milliards d’euros de plus dans ses réserves de change ? A coté de ca, l’Etat a bradé toutes ses sources de revenus autres que fiscales : Sait on que le total de ce que l’Etat a gagné en privatisant les entreprises nationales n’est pas loin de lui avoir rapporté… ce que ces mêmes entreprises rapportent aujourd’hui en deux ans à leurs actionnaires privés ?! L’Etat doit redevenir producteur de richesses. Il doit cesser de brader ses actifs, et en tirer le meilleur profit comme propriétaire et non comme vendeur. Il doit pour cela se doter de ressources liées à la création de richesses et non seulement à l’impôt. Il doit le faire pour protéger les entreprises françaises stratégiques des convoitises qui vont bientôt déferler vers elles et pour se donner les moyens de ses ambitions sociales. Mais le sujet est sans doute trop sérieux pour faire l’objet d’un débat dans cette campagne…