CR de l'AG du 28 février, avec Mohamed Bouqriti, Abdelhak El Idrissi et Philippe Magnier

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po

Le 28 février dernier, le PS Sciences Po organisait une AG, avec trois invités: Mohamed Bouqriti (photo Le Monde), city reporter pour France bleu Orléans, Abdelhak El Idrissi, son remplaçant le samedi et Philippe Magnier, le directeur des programmes de la radio. Les trois invités nous ont fait part à la fois de leur expérience professionelle, mais également de leur parcours personnel.

 

Question : Quelle est la différence que vous percevez entre les élections de 2002 et celles qui arrivent dans quelques mois ?

Mohamed : La différence, c’est la mobilisation des jeunes, elle sera forte, on pourrait avoir une surprise !

: On entend parler d’un vote anti-sarko : peut-il devenir un vote pour Ségo ?

M : vote anti-sarko sera un vote blanc.

Q : Pourquoi certains adhèrent-ils au discours de Ségolène Royal ?

M : Je ne saurais pas te répondre.

Q : Pourquoi certains rejettent-il Ségolène Royal ?

M : Il y a des machos, évidemment, et les impôts pourraient en dissuader certains.

On entend des critiques contre Ségolène Royal : elle ne serait pas sûre d’elle…

Je fais à peu près 7 interviews  par jour : les votes pour Ségolène ou Sarkozy ne traduisent pas d’approbation totale. C’est plutôt à la carte, certaines mesures plaisent et retiennent l’attention, et pas d’autres.

Q : Personnellement, qu’est-ce qui te plaît dans le discours de Royal ?

M : Le fait qu’elle aille dans les quartiers, qu’elle parle d’eux, qu’elle leur donne une place dans cette campagne, c’est nouveau, et c’est une bonne chose.

Q : La crise des banlieues de 2005 a-t-elle changé quelque chose ?

M : La crise des banlieues a effectivement fait changé les gens, on ne regarde plus pareil les jeunes des cités, et nous-mêmes nous sentons plus impliqués.

Q : De quoi parles-tu avec les gens que tu es amené à rencontrer dans les rues d’Orléans ?

M : Je parle peu de politique, avant tout de la vie quotidienne des gens.

Q : Ne ressens-tu pas de lassitude au bout de 4 ans à aller donner la parole à des gens

M : Pas de lassitude : la rue, les gens, c’est un produit inépuisable !

Q : Quelles sont les personnes que tu vois peu ?

M : Tout le monde est obligé de sortir un jour.

Philippe : Ceci dit, il y a beaucoup d’inactifs, de retraités, de gens qui galèrent, des étudiants et aussi des lycéens.

Q : Est-ce un principe pour toi de ne jamais parler de politique ?

M : Quand je vois des personnes qui galèrent pour leur travail ou leur logement, qui subissent des discriminations : s’ils ont envie de me le dire, je les laisse s’exprimer, mais je ne leur pose pas ce genre de questions 

Q : Comment t’es venue l’idée de travailler à France Bleu : était-ce une vocation ?

M : J’ai effectué un stage en 3ème chez France Bleu : journalistes, reporters, animateurs, j’ai été attiré par ce monde, mais j’ai continué l’école et j’ai un diplôme d’électricien. Un jour, on m’a demandé de remplacer quelqu’un à la radio, parce que j’avais gardé de bons contacts avec l’équipe avec laquelle j’avais travaillé lors de mon stage, et c’est comme ça qu’ils m’ont retenu !

Q : Le micro de rue est plus direct, est-ce une prise de risque pour la station ?

P : En fait, ça a plutôt été une prise de risque pour Mohamed, les animateurs ne sont pas habitués à se lancer dans l’inconnu.

Q : Pourquoi cela a-t-il marché à Orléans ?

P : Ca marche car il y a une envie de lien social : la radio du côté du public et pas seulement du studio. De plus, Mohamed est arrivé avec son langage et ses origines, son originalité et sa simplicité, il a fait sa place auprès des auditeurs.

Q : Votre public s’est-il montré ouvert face à Mohamed ?

P : Notre public : plutôt des gens installés dans la vie, d’âge moyen (40-50 ans), une population en partie rurale, pas forcément très ouverte. Pourtant, l’émission a bien marché. La surprise a été que  ça a marché encore mieux avec Mohamed.

Q : Et vos collaborateurs ?

P : Les gens ne se sont pas forcément montrés plus ouverts à l’interne…

Avec un diplôme, ça passe mieux, car on appartient à une certaine caste des journalistes.

Q : Qu’est ce qui a fait le succès de ton émission : tes origines ou ton talent personnel ?

M : C’est ma personnalité et mon audace qui ont fait mon succès.

P : Mais les deux ont quand même compté, l’un ne va pas sans l’autre. L’après émeute a compté. Il y a un regard différent sur la nécessité de prendre en compte la réalité des quartiers.

Il y a un côté un peu condescendant, de commisération de la part des auditeurs. Mais cv’est à prendre dans un sens plutôt positif.

Q : Tu dis ne pas vouloir parler de politique, ce qui s’apparente plus au métier de journaliste. Est-ce que tu rejette cette étiquette, ce métier de journaliste ?

M : Je ne rejette pas du tout le métier de journaliste, je fais quelque chose de différents.

P : La différence entre les animateurs et les journalistes : les animateurs sont toujours globalement sympas, quel que soit l’interlocuteur.

Q : Des gens refusent-ils de te répondre ?

M : Bien sûr, il y a les gens en retard, qui sortent de chez eux le matin pour aller au boulot. Néanmoins, avant le direct, on discute quelques minutes avec la personne pour être sûr que cela va être intéressant et bien se passer !

Q : Rencontres-tu des réactions hostiles ?

M : Au début, quand j’interpellais des gens, j’avais droit au : « non, j’ai pas de cigarettes ! ».

Q : Est-ce que tu as changé ta manière de faire en 4 ans ?

M : Mes questions aujourd’hui sont plus réfléchies qu’avant, mon langage est plus correct, aussi.

Q : Qu’est ce qui a changé depuis 2002, où tu n’avais pas voté ?

M : J’ai mûri. J’ai pris conscience du futur, j’ai d’ailleurs eu une petite fille. J’ai été dégoûté par le  21 avril 2002. Je ne me sentais pas concerné. Je pensais comme beaucoup : « La gauche, la droite, ils ne nous apportent rien ! ».

Dans mon quartier, si t’es mineur, t’as rien à faire : qu’est-ce qu’on va faire pour moi après les élections ? Mais ça m’a mis une claque de voir Chirac/Le Pen au 2nd tour.

Q : Doc Gynéco est-il un rappeur ?

M : C’est un rappeur à l’ancienne ! Il y a longtemps, c’était un rappeur… je ne suis pas tout à fait d’accord avec lui, mais c’est tout… Il reste qu’il était bien à l’époque.

Q : A-t-il conservé une influence sur les habitants des quartiers ?

M : Il n’a pas d’influence aujourd’hui sur le vote des quartiers.

Q : Et que penses-tu de Jamel et Diams ?

M : Jamel et Diams : je les aime bien ! Jamel, tout le monde le connaît. Un mec comme doc gyn chez Sarko : c’est choquant, parce qu’il a complètement changé son discours. C’est pas le cas de Jamel : qu’il soit avec Royal n’est pas contradictoire : il n’a jamais varié.

Q : On a évoqué les discriminations : est-ce que tu les ressens toi-même ?

M : T’arrive d’un quartier, on essaie de te mettre des bâtons dans les roues. Il y en a toujours, mais si tu t’arrêtes à ça, t’avances plus.

Q : Faire des choses plus traditionnelles ?

M : C’est très cloisonné : il n’y a pas de passerelle entre les deux.

Q : A qui s’adresse votre émission ?

P : C’est un divertissement, mais on peut aussi en faire une lecture plus profonde : certains trouvent ça super drôle, mais d’autres en font aussi une lecture plus sociologique. Tous les publics peuvent y trouver un intérêt.

Q : Que faisais-tu avant de travailler à France Bleu ?

M : Quand je suis sorti de 3ème, j’ai galéré pendant un an : questions sur son avenir, puis reprise de cours avant de faire un BEP électrotechnique : dans une classe avec des gens en très grande difficulté : apprendre a faire des additions... Je me suis dit : là, il y a un problème, je ne suis quand même pas de leur niveau, je peux faire mieux !

J’ai été au lycée Benjamin Franklin : puis à Tours, j’avais de bonnes notes, mais ça ne me plaisait pas.

Q : As-tu le sentiment que tu n’as pas eu la possibilité de suivre les études que tu voulais suivre ?

M : Quand j’étais petit, je voulais devenir archéologue : il n’y a pas eu assez de suivi, une conseillère d’orientation pour 2000 élèves, ça rend impossible suivi convenable! En plus, on t’oriente beaucoup dans les BEP quand tu viens des quartiers…

Q : Que penses-tu de la discrimination positive ?

M : C’est injuste, tout le monde doit avoir la même chance. Mon petit frère passe un bac S, mon grand frère est ingénieur chez Mercedes, j’en suis très fier. La discrimination positive retirerait un peu de cette fierté

Q : Pourquoi vous êtes-vous intéressé à Mohamed ?

P : Il m’a intéressé en tps que cadre et recruteur ; Radio France a une réflexion sur la question, on a signé une charte de visibilité des minorités : politique qui s’est mise en place. Le problème est celui des critères : ils sont flous : critères sociaux, ethniques ? Un fils de diplomate avec un nom arabe pourrait en bénéficier alors quil n’en a pas besoin… Radio France a accueilli des gens en alternance qui passent un diplôme de journalisme par le biais d’un choix sur l’origine. Il y a eu un rejet évident des personnels au début. Le but est de favoriser des gens qui n’ont pas été favorisés jusque là. Si on ouvre pas un peu les portes, il n’y a aucune chance pour que ça arrive.

Q : La récente mise en lumière de Mohamed (Le Monde, plateaux TV) irrite-t-elle l’équipe de France Bleu ?

P : Une partie de l’équipe accepte assez mal cette mise en lumière.

Q : Comment cette mise en lumière s’est elle produite ?

P : Un correspondant du Monde à Orléans l’a écouté et a pris contact avec lui.  Il l’a suivi pendant une semaine, et a fait un article sur lui.

M : Les étrangers aujourd’hui se sentent français. Je suis fier de l’être, je pense à mes parents, qui ne peuvent pas le dire. J’ai la double nationalité. Quand je suis ici, j’ai envie d’aller au Maroc, et quand je suis au Maroc, j’ai envie de revenir en France !

Q : As-tu des copains qui vont voter Sarko ?

M : Oui, il y en aura. Dans un groupe d’amis, il y a toujours des opinions diverses.

Q : As-tu des idées pour trouver des solutions à la crise des banlieues ?

M : Une solution pourrait être de faire des portes ouvertes dans les quartiers. Quand on y vit, on a l’impression que c’est un milieu fermé : c’est comme un zoo, on y voit toujours les mêmes gens…

P : Tout le monde connaît les solutions : une politique volontariste à mettre sur la table avec un investissement massif dans ces quartiers là, dans le suivi et l’accompagnement de ces populations.

Q : Comment motiver ces jeunes, peut-on parler génération perdue dans les collèges ?

P : Des tas de gens sont d’ores et déjà hors circuit scolaire. Lorsqu’on sort du circuit scolaire, on tombe dans la délinquance puisqu’il n’y a plus d’encadrement ni d’activités.

Q : Avez-vous vu une différence entre Sueur et Grouard ?

P : Florent Montillot, adjoint au nouveau maire, a mené une politique sécuritaire sarkozienne qui a eu des résultats. Toutefois, les crédits aux associations ont été resserrés dans les quartiers. Mais sous Sueur, les crédits étaient assez peu contrôlés, tout était vraiment délégué, ce qui pouvait avoir des conséquences négatives. Bien des habitants n’ont aucune nostalgie des années Sueur.

Abdelhak : Nous avons quand même vu la différence dans mon quartier (La Source), dans nos rapports avec la police et le couvre-feu qui a été instauré à partir de 21h. La police municipale se comporte parfois comme des petits shérifs qui ne viennent pas dans un esprit constructif…

Q : Des jeunes de vos quartiers font-ils partie de cette police municipale ?

A : La police n’a aucune connaissance des quartiers et inversement : elle ne donne pas envie d’entrer dans ses rangs par son comportement avec les jeunes dans nos quartiers.

Q : Dans vos quartiers respectifs, l’engagement politique dans des partis existe-t-il ?

M : Non, pas du tout…

: Le fait de ne jamais parler de politique et de chercher à être consensuel est-il une logique imposée par votre radio ?

P : Pas du tout, rien n’est imposé. Nous cherchons avant tout à rendre service aux gens, à donner l’impression d’une radio qui fédère des gens qui ne se sentent pas très proches, des populations qui ont des a priori mutuels… Il est important de pouvoir se ballader dans des quartiers dans lesquels les journalistes ne mettent pas les pieds, voir des associations et interroger des gens sur leur vie quotidienne…

Q : Mais le fait de ne jamais parler de politique, est-ce que cela ne nourrit pas un rejet du politique dans son ensemble, qui pourrait faire le jeu du FN ?

P : La partie rédaction est indépendante de la partie programme (dont je m’occupe). Il est vrai cependant que les journalistes dans leur majorité défient le monde politique. Et il est vrai qu’il est important d’aller voir les élus sur le terrain (lorsqu’ils y sont) car c’est leur métier. Les journalistes n’iront que s’ils s’y sentent obligés… Tous les journalistes aujourd’hui sortent des mêmes écoles où ils sont formés dans un même moule.

Compte rendu écrit par Raphaël Gaillard

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arnaud 05/03/2007 21:14

ALLER RAPIDEMENT SUR WWW.VOTEZ2007.COM POUR VOTER POUR SEGOLENE ROYAL!!!!!!!!

Etienne 05/03/2007 20:07

Un seul commentaire aurait suffit. Parce que là, du coup, après avoir spammé 8 articles, j'ai pas tellement envi d'aller le voir, ton blog

arnaud 05/03/2007 18:43

J'ai ouvert un blog politique sur http://desirsdavenir86000.over-blog.net alors venez le voir et dite ce que vous en penser dans les commentaires pour que je l'ameliore, merci d'avance!!!!

Bastien 05/03/2007 14:08

Oui, je m'associe à ces remerciements. C'est un très bon CR. Nous avons passé un très bon moment.
Il y aura d'autres AG de ce type, tournées vers la "société civile" et les milieux associatifs. L'équipe de la section y travaille...
Bon vent à Mohamed et à France Bleu Orléans ! 
 

Etienne 04/03/2007 23:15

Merci beaucoup à Raphaël pour cet excellent compte rendu, à Thomas pour avoir animé l'AG, et aux trois invités pour leurs réponses très pertinentes et leurs sympathies!