Ciné-Socialiste #1: Le Nom des gens - La critique

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po

Il est de ces comédies françaises qui visent petit. Elles sélectionnent un public convenu, proposent un scénario convenu, et déclenchent une quantité variable de rires convenus. Parfois, l’auteur est un habitué, sinon un inévitable oligarque du secteur, et en conséquence, il se cantonne à un certain discours et laisse la désagréable impression d’avoir commis un film alimentaire. Soyons clairs, l’approche du cinéma peut différer selon les individus, mais – et je laisse à chacun avec plaisir le droit de discuter ce point de vue – j’éprouve toujours une certaine difficulté à voir un film qui se revendique « sans prétention », dans un sens où l’auteur ne cherche même pas à laisser une trace concrète dans l’histoire cinématographique, ou à apporter sa dose de révolution. Evidemment, on peut raisonner par l’absurde : prendre une position « avec prétention » pour une comédie, par exemple, est très périlleux, avec principalement l’argument classique que les registres d’humour sont relatifs et qu’un spectateur avec son lot de préjugés négatifs est encore plus en capacité de faire marcher sa mauvaise foi devant un film-à-rires qu’en face de quoi que ce soit d’autre.


Dans le cas du Nom des Gens, écrit par Michel Leclerc (J’invente rien) et sa compagne Baya Kasmi, la modestie et l’étonnement face au succès sont une fois de plus de rigueur, mais l’excellente réception des festivals et, bien entendu, le caméo historique de Monsieur le Premier Ministre de le République Française (mince, quoi !) Lionel Jospin font un travail de pré-buzz considérable. Non, c’est bien décidé, après une exposition pareille dans les médias puisqu’il est « le film avec Jospin dedans », Le Nom des Gens ne peut pas faire le coup de la petite comédie sans prétention ; et on est en droit d’attendre une œuvre un chouïa novatrice.

L’idée de base, d’emblée, remplit sa part du contrat de par son originalité. On découvre Bahia Benmahmoud (Sara Forestier, découverte dans L’Esquive), une jeune femme imprévisible aux origines métissées qui a très tôt décidé de répandre ses idées de gauche d’une manière bien singulière : le coït militant. Elle constate en effet qu’elle peut faire changer de bord aux « fachos » de tout poil après une bonne partie de jambes en l’air. Fille d’un Algérien traumatisé par la guerre que l’on sait et d’une baba cool bien de chez nous, Bahia concentre (presque) toutes les caractéristiques du cliché bobo que la droite tient en horreur : elle a honte de faire trop française, honte d’être dans une situation aisée, elle est un brin écologiste profonde, c’est une maniaque compulsive du métissage qui n’hésite pas à se marier du jour au lendemain si c’est pour régulariser la situation d’un camarade sans-papier. Est-ce dans son jeu expansif ou dans l’écriture, je ne sais, mais, pleinement conscient de son côté extrême et second-degré, j’ai eu tout de même un peu de mal au départ avec Bahia, une sorte de réaction épidermique, tout comme j’avais eu du mal il y a quelques années avec Sara Forestier dans L’Esquive. Ré-enclenchons le mode troisième personne : le caractère forcené de la caricature à l’œuvre dans le personnage de Bahia déconcerte de prime abord, lorsque l’esprit du spectateur anesthésié par l’arc-en-ciel limité des profils des personnages des comédies françaises actuelles peut désespérément tenter de trouver de la logique ou de la crédibilité dans la figure d’une fille, entre autres, incapable de se rendre compte qu’elle se balade complètement nue dans la rue. Le problème : va-t-on voir une comédie, fût-elle politique, pour la cohérence irréprochable de ses personnages et de ses situations ?


Face à ce stéréotype géant, qui semble porter l’essentiel d’un comique de situation très appuyé, un peu balourd à première vue, le spectateur (et peu importe son sexe) a plus de chances de s’identifier d’abord au « type normal », Arthur Martin (Jacques Gamblin), un quadragénaire spécialiste des épidémies animales, le dernier jospiniste de sa génération, aux parents austères et franchement apolitisés. Certes petit-fils de Juifs gazés à Auschwitz, l’auto-contemplation sur son histoire familiale semble moins le préoccuper ; il paraît à l’aise dans sa petite existence bien franchouillarde à collectionner des canards morts et à commenter les attraits ergonomiques du dernier Betamax dont ses géniteurs ont fait l’acquisition.

Le Nom des Gens prouve qu’en cinéma, il existe de bonnes et de mauvaises ficelles. Les bonnes sont présentes : rien de révolutionnaire, mais un peps réjouissant. Oui, le principe de la rencontre de deux personnes diamétralement opposées a encore beaucoup de ressources, oui, le coup de l’alter-ego plus jeune du héros qui revient le hanter pour lui imposer des choix de vie est encore amusant, oui, on peut encore sortir en 2010 une comédie sentimentale originale et… Comique, quoi. Pas, ou si peu de niaiseries dans ce scénario très poil-à-gratter qui place les protagonistes dans des situations méchamment drôles, dans le sens où l’humour parfois très noir s’en tire avec les honneurs.

Certains pourront toujours grincer des dents à cette scène où l’on assiste à une combinaison de calembours involontaires liés à la Shoah lors d’un repas familial, présentée de manière isolée dans les teasers comme un sommet de drôlerie du film (ce qui reste discutable), mais en réalité, le propos du Nom des Gens est à des années-lumière de toute dédramatisation beauf et insensible des horreurs de l’histoire. Par ailleurs, l’évocation fine et pas manichéenne pour un sou de la guerre d’Algérie va également dans ce sens. Les scènes passent et l’on saisit petit à petit l’innocence du personnage de Bahia, qui cherche tellement à faire le bien autour d’elle, et finalement, tout à fait prompte au dialogue et à la compréhension.


D’aucuns reprocheront le message unidimensionnel du film, qui au final ne cherche pas à sortir des sentiers battus en réaffirmant le besoin de tolérance, de solidarité et de dépassement des préjugés ethnico-culturels. Mais cette conclusion pleine de bons sentiments ne saurait être blâmée tant elle est servie deux heures durant par des dialogues hilarants, naturels et remarquablement écrits. L’importante concentration de répliques cultes et irrévérencieuses rend le jeu des acteurs d’autant plus aisé et efficace.

Michel Leclerc manipule également l’ascenseur émotionnel, en passant d’une sortie tordante à une nouvelle tragique, abordant les thèmes graves de l’identité, de la discrimination, du communautarisme, des traumatismes refoulés ou des dysfonctionnements familiaux. Entre autres, on y décèle une critique directe du débat fallacieux qui fut soi-disant vital sur l’identité nationale, et des crispations électoralistes du gouvernement en exercice à ce sujet, qui amènent l’administration française à renier ses propres ressortissants dans un élan de paranoïa ingrate et systémique. A ce titre, les parents des protagonistes, qui ont chacun leur part d’Histoire et une forme d’insubmersible dignité, supportent l’essentiel de ce versant « sérieux » du scénario.

Si l’on peut isoler l’une des principales qualités de l’œuvre, c’est bien cet aspect compressé du storyboard qui imprime un dynamisme du meilleur effet à toutes les situations cocasses ou mélo du film. On prend les évènements comme ils viennent, avec une empathie maximum pour les turpitudes abracadabrantes du couple-vedette, le tout s’enchaîne à merveille et l’on ne déplore aucun passage vraiment longuet, même si l’humour très inventif n’est pas sans présenter quelques rares moments un poil prévisibles. Néanmoins, on sent réellement un travail d’épuration dans l’écriture, qui laisse au final un rapport imprévisibilité/péripéties sacrément impressionnant. La comédie politique, la comédie qui surprend, nous l’avons.


Quant à la comédie de gauche, elle est manifeste. Si les deux héros socialos savent y prendre conscience de leurs défauts et se remettre en question, Le Nom des Gensévite soigneusement le consensualisme excessif et pilonne l’intégralité de la droite du début à la fin, de Giscard aux frontistes, en passant par Chirac et le président que vous savez. Vraisemblablement, le film aurait perdu considérablement de son mordant si l’histoire avait été de l’ordre du classique « fille de gauche meets mec de droite, synthèse : les divisions sont superficielles et on s’aime tous ». Jamais haineux, ce sympathique acharnement finit par fonctionner à plusieurs niveaux, comme lorsqu’on se marre grassement à un running-gag qui semble ne jamais vouloir s’arrêter. On attend la prochaine pique sur les Jeunes Pop’, ou peu importe le « facho » incriminé, un sourire aux lèvres, pour être pris en traître là où on ne s’y attendait pas.

Enfin, puisque nous parlions de Lionel Jospin qui déboule de derrière les fagots, même lui nous livre une prestation rafraîchissante et teintée d’une profonde autodérision. Il se paie même le luxe de supporter deux des répliques/moments les plus surpuissants du long-métrage. Mais cette scène n’est qu’un point d’orgue à un moment où le film est censé avoir déjà conquis les cœurs. En somme, je ne saurais que trop conseiller à tous, de gauche comme de droite, de donner une chance à ce coup gagnant du couple Leclerc/Kasmi. En guise de conclusion, voilà un bon slogan pour Le Nom des Gens : « Come for Jospin, stay for the film ».

Alexandre Garcia

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