Dialogue avec Lionel Jospin (1/4)

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po

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Voici la première des quatre étapes de la publication du compte rendu de la rencontre avec Lionel Jospin, du jeudi 18 mars 2010. Celle-ci se concentre essentiellement sur le parcours pré-1981 de l'ancien premier ministre, sur ses relations avec François Mitterrand.

(NB : nous précisons que l'usage de la première personne n'exprime pas une retranscription exacte, bien que fidèle, des propos de Lionel Jospin. Elle répond à une exigence de style plus direct.)


Après les remerciements d’Etienne Longueville, secrétaire de la section Jean Zay, Lionel Jospin est intervenu sur les raisons de son engagement en politique. A propos de ses ambitions personnelles, et notamment en 1981, il a déclaré : « Ce qui m’intéresse c’est de me réaliser moi-même dans une collectivité, un groupe dans une grande espérance ».

Deux principaux temps ont rythmé le débat autour de son parcours politique : 1) avant 1997 ; 2) entre le 21 avril 1997 (annonce par Jacques Chirac de la dissolution de l'Assemblée Nationale) et le 21 avril 2002, voire au-delà.


Introduction du dialogue par Lionel Jospin : cette rencontre est issue d’un livre, lui-même issu d’un film. Il a remercié la section Jean Zay ainsi que l’administration de Sciences Po. Ce retour rue Saint Guillaume n’est pas illogique. Il y est arrivé en octobre 1956, après une hypokhâgne. Son parcours politique y a débuté, contre la guerre d’Algérie, contre la colonisation. Il est militant à l’UNEF avant de s’engager en politique. C’est à l’époque de la répression soviétique de 1956 en Hongrie qui a scissionné la gauche. Les Communistes soutenaient la répression ; la droite s’y opposait et organisait des dons du sang. Qui donnait son sang ou ne le donnait pas était un critère de distinction.

 

Débat :

 

Q1 de Louis (militant de 1ère Année) : Comment est-vous entré au PS en 1971 à la demande de Mitterrand, alors que vous étiez encore militant trotskyste ? Entrisme ? Quand s’est effectuée votre conversion au socialisme ? Quel rôle avez vous joué dans le soutien d’Alain Lambert à François Mitterrand en 1981 ?

 

LJ : Les individus sont toujours plus complexes qu’on ne les imagine. Il ne faut pas les réduire à des étiquettes. Pour ce qui me concerne, ma jeunesse a été complexe, comme l’étaient les événements. (Je suis) né dans une famille socialiste, ma culture est socialiste avec un brin de socialisme chrétien, même si à 15 ans je m’éloigne de la religion. A 17 ans en philosophie au lycée Janson-de-Sailly, je découvre le marxisme. Hasard dans un lycée du XVIe, mon prof de philo était marxiste, sans chercher à endoctriner les élèves. Mais il a deviné les affinités de certains et les a invité en fin d’année à les initier à la pensée dialectique marxiste. A l’époque, la pensée marxiste était dominante dans les milieux universitaires et culturels. Je découvre donc le marxisme, m’engage contre la colonisation, contre la Guerre d’Algérie. Je découvre qu’il est possible de mener des politiques absurdes pendant longtemps. En tant qu’étudiant UNEF, je rencontre des groupes qui veulent fonder le PSU (Parti Socialiste Unitaire), en quittant la SFIO. Je m’inscris à l’UGS (Union de la Gauche Socialiste), une branche du PSU. La SFIO est discréditée après avoir défendu un programme de paix en Algérie en 1956. C’est l’expérience de la trahison. Le PC est le parti le plus important dans les classes populaires, il est influent. Mais je ne vais pas au PC parce qu'il reste solidaire du totalitarisme. L’engagement à la SFIO et au PC est impossible, le PSU reste marginal et se fondra avec Michel Rocard dans les années 1970-1975 dans le PS. Chacun cherche. La tentation révolutionnaire sera d’autant plus forte qu’aucune perspective concrète pour un homme de gauche ne se présente. En 1965, Mitterrand est le seul candidat de gauche qui la réunit. Il met Charles de Gaulle en ballotage et fait 45% au second tour. En 1971, Mitterrand rejoint le tronc de la famille socialiste, avec un programme de rupture. La tentation change. Je viens au socialisme, et les mouvements trotskistes dont je suis issu, n’y voient pas de problème. Le changement se fera en 1973 lorsque je deviendrai secrétaire à la formation, puis au Tiers Monde, puis n°2 et successeur de François Mitterrand. Je me convaincs assez vite que la révolution ne se fera pas dans les pays développés. La démarche est anachronique et ne doit pas fonctionner. Et le socialisme était ma famille d’origine.

 

Q2 : Rentré au PS dans un groupe d’expert, c’est ensuite le politique que vous avez préféré au savant ? Est-ce que ce modèle  d'ascension politique par l’expertise existe toujours et n’est-il pas une menace si les gens de la base ne peuvent pas faire de politique ?  

 

LJ : Non et ce modèle n’a pas été le mien. Dans mon esprit, il n’y a pas de raisonnement de carrière. Si je l’avais fait, j’aurais dû rester au Quai d’Orsay que j’avais rejoins à la sortie de l’ENA en 1965. En 1970-1971, après Mai 68, je quitte le Quai d’Orsay en me disant que l’homme de gauche est menacé par la bureaucratie et la routine. Il faut choisir : la carrière diplomatique ou les idéaux ! Il n’y avait pas eu d’alternance depuis 12 ans, donc une certaine orthodoxie imposait d’être gaulliste pour faire carrière. De Gaulle ne me convenait pas, notamment après la guerre d’Algérie. De 1970 à 1981, je serai professeur dans un IUT à Sceaux. J’ai refusé la carrière pour atterrir dans une vie sans avenir certain. Je m’inscris dans la section du 15e et deviens militant. François Mitterrand et ses proches recherchaient des gens de compétence. Sachant par Pierre Joxe que j’avais été au Quai d’Orsay, François Mitterrand me propose de rejoindre un groupe d’expert, ce que j’accepte. Je deviens conseiller du 18e, six ans après seulement, en 1977. C’est le hasard qui m’a conduit là.

Il faut s'assurer une formation qui donne de l’autonomie. L’engagement vient après. Lorsque je deviens premier secrétaire du PS en 1981, j’étais toujours professeur d’économie avant tout. Ceux qui ont un plan de carrière sont souvent déçus.

 

Q3 de Bastien : Quels étaient vos rapports avec François Mitterrand ?

 

LJ : Dans le livre, je parle d’une profonde intimité, mais politique. Cela ne veut pas dire que je n’allais pas le voir chez lui, mais ma proximité était surtout politique. Il y avait une différence d’âge et des personnalités très différentes, mais nous arrivions aux mêmes conclusions politiques. Entre 1971 et 1981, j’ai une grande proximité avec François Mitterrand et pas de désaccord sur la reconstruction d’un parti et l’affrontement avec le PC. Pendant le 1er mandat, François Mitterrand ne veut pas d’un parti godillot, le PS doit être associé.  En tant que Premier Secrétaire, je vais à des petits déjeuners tous les mardis matins entre 1981 et 1986. Sous la cohabitation, je continue de voir François Mitterrand toutes les semaines. Nous n’avons que trois désaccords : l’amnistie des généraux mutins de la guerre d’Algérie ; l’intervention dans la guerre Irak-Iran en 1981, en acceptant de vendre des armes à l’Irak, pour faire barrage à la révolution islamique iranienne (ce n’était pas par les armes qu’on pouvait faire barrage et le gouvernement de Saddam Hussein ne devait pas être soutenu) ; et l'attribution d'une des deux nouvelles chaines créées à Berlusconi. Ces oppositions ne sont pas publiques, ce n’est pas un motif de rupture. L’éloignement avec François Mitterrand vient plutôt entre 1988 et 1995, parce que ce dernier pense qu’il a gagné la 2e présidentielle seule, et rompt avec le parti majoritaire. Ce sont donc les rapports entre François Mitterrand et le PS qui expliquent les évolutions de la relation. Mais il reste de la gratitude.

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