Intervention de Michel Rocard à Sciences Po

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po

Conférence organisée par Terra Nova, le 4 novembre 2010

 

Michel Rocard a commencé sa conférence par un rappel des données scientifiques qui sont la cause de l’effet de serre, celui « naturel » et celui renforcé du fait de la présence de CO2 dans l’atmosphère. L’effet de serre n’est pas exclusivement dû à la pollution humaine (activité des organismes vivants…), mais celle-ci y joue un rôle fondamental. Le consensus scientifique, a-t-il rappelé, est rare. Les cris d’alarme de certains scientifiques concernant le « réchauffement » climatique n’ont pas été tout de suite entendus. C’est progressivement, vers le dernier tiers du XXe siècle, que le consensus s’est fait. Il a fallu essayer, par des mesures objectives, de savoir ce qu’il en était. Ainsi, Claude Lorius, scientifique français à qui l’ancien Premier ministre a rendu hommage, a été un pionnier dans ces études, et a observé la présence de bulles d’air dans la glace de l’Antarctique. Avec les Russes, il mettra au point la technique de « carottage ». L’analyse très fine du contenu de ces bulles d’air a permis, sur 3400 mètres de profondeur, de reconstituer l’histoire des 800000 ans passés.

 

                Les calottes polaires, a-t-il expliqué, étant posées sur de la terre, font augmenter le niveau des océans lorsqu’elles fondent (et non pas les icebergs, qui sont déjà sur l’eau). Cela a le potentiel de faire monter le niveau des océans d’environ 60 mètres. Et ce, sachant que 500 millions d’Hommes vivent à moins de 5 mètres d’altitude.

 

                Les mesures de Lorius ont permis d’observer que, malgré des évolutions cycliques, la température de l’atmosphère est restée relativement constante sur cette période. Des réchauffements périodiques (tous les 100000 ans environ), d’1 ou 2°c, se résorbent. Selon Claude Allègre, le réchauffement actuel est parfaitement naturel. Pourtant, comme l’a indiqué Michel Rocard, cette courbe de température se caractérise par un pic exceptionnel, bien au-delà des pics observés régulièrement auparavant. La densité en CO2 est aujourd’hui de 60% supérieure à la moyenne observée lors des phases chaudes de l’Histoire. Cette surdensification, qui fait aujourd’hui consensus, entraîne une hausse considérable de la température moyenne.

 

                Comme le rappelle Michel Rocard, il a fallu, avant de tenter de convaincre les responsables politiques de s’attaquer à ce problème, acquérir cette certitude. Mais elle s’est heurtée à une grosse accusation de la part du Tiers-Monde, qui considérait qu’il n’était pas responsable des fortes émissions de CO2. En 1986, c’est le Secrétaire Général de l’ONU qui soutient ces résultats, ce qui aboutit à la création du GIEC, qui réunit un très grand nombre de pays, d’où des consensus difficiles et des travaux longs (un rapport tous les 5 ans). Un seul gouvernement, à Copenhague, s’est permis de dénoncer très violemment les conclusions du GIEC : l’Arabie Saoudite. Mais tous les autres se rangent à ces conclusions.

 

                Un des résultats du réchauffement est donc de faire fondre la glace. Michel Rocard a rappelé que, quand la chaleur arrive sur la glace de mer, celle-ci en absorbe 20% et en renvoie 80% (car blanche, albédo), lorsque la glace fond, la chaleur arrive sur la mer, qui absorbe 80% du rayonnement et en renvoie 20%, c’est un cercle vicieux. On observe, depuis 30 ans, un recul considérable de la banquise arctique hivernale comme estivale.

 

                Ce réchauffement, a-t-il insisté, a plusieurs conséquences négatives : le retrait des glaces polaires (tout de même 4 millions de personnes vivent dans l’Arctique, mais aussi le dégel des sols voisins (permafrost, pergélisol : sol polaire dégelé). Quand ils dégèlent, ces sols argileux font que ce qui est construit sur eux s’enfonce, et se dégagent également de grandes quantités de méthane, gaz à effet de serre ; cela détruit également les conditions de vie de certaines espèces vivantes (ours polaires, phoques), ce qui a  pour conséquence des amputations dans la chaîne alimentaire. Il y a une vraie menace sur la biodiversité, notamment sur les poissons, à l’échelle mondiale. Des zones entières des terres émergées vont recevoir moins de précipitations et se dessécher : grand centre-ouest des Etats-Unis, parties de la Chine… Des zones plus nordiques (Groenland, nord du Canada…), en revanche, vont devenir plus fertiles. Risque de 100 à 150 millions de réfugiés climatiques d’ici 2050, ce qui pose des problèmes majeurs (même juridiques). Elévation du niveau des océans, mais aussi, du fait de l’absorption de CO2, de leur acidité ; l’eau des océans, étant plus chaude, est en effet plus dilatée. Quand la glace d’eau douce fond, elle arrive dans l’océan, et la calotte arctique à elle-seule  suffirait à faire monter le niveau des océans de 60 mètres (80 cm seulement pour le XXIe siècle : déjà de grandes difficultés pour les Etats insulaires, qui pourraient être effacés de la carte  comme Tuvalu…). On peut également craindre, selon Michel Rocard, 100 millions de réfugiés climatiques venus des zones chaudes qui se seront désertifiées.

               

                Alors que faire ? Michel Rocard, fidèle à lui-même, a partagé avec nous son expérience politique, et sa mémoire détaillée, pour nous dresser un bref mais complet historique des mesures prises et des échecs rencontrés. L’Appel de La Haye, en 1988, impulsé par Felipe Gonzales puis Michel Rocard, a réuni 24 pays (sans la Russie, les Etats-Unis ou le Royaume-Uni, mais avec tous les autres acteurs majeurs), autour d’une déclaration demandant l’accord de tous les pays membres de l’ONU afin de commencer des travaux sur le climat en son sein. Cela aboutit au « Sommet de la Terre » de Rio de Janeiro en 1992, réunissant gouvernants et ONG. Ce Sommet se traduit par l’adoption de la Convention Cadre des Nations Unies sur le Changement Climatique, prévoyant des conférences de travail annuelles réunissant les parties au traité : ce sont les conférences de Kyoto, de Copenhague…

                En France, l’Appel de La Haye s’est suivi de la création de la « Mission Effet de Serre », dont les réflexions ont permis de construire l’idée d’une taxation des émissions à effet de serre qui, étant progressive, pourrait créer une « dissuasion », et une évolution vers des technologies propres. Toutefois, un problème a été que l’éolien et le photovoltaïque ont été adoptés trop massivement, trop vite, et ce alors même qu’ils n’étaient pas compétitifs économiquement.

                Mais, comme le raconte Michel Rocard, le conflit au sein de l’Union européenne entre la position de la France et position de l’Allemagne affaiblit cette idée. L’Allemagne, produisant 70% de son énergie avec du charbon (contre 80% grâce au nucléaire en France) était en effet favorable à une taxation du nucléaire en plus de la taxation des émissions à effet de serre, et ce pour des raisons de compétitivité économique.

                Cela a permis aux Etats-Unis d’imposer l’idée, élaborée par des économistes monétaristes, d’une formalisation de « permissions » d’émettre du CO2, par des « quotas » échangeables, comme sur les marchés financiers. Cette méthode avait en effet fonctionné un an auparavant pour lutter contre les émissions d’anhydride sulfureux au sein des Etats-Unis.

 

                La conférence de Kyoto a ainsi consacré l’éclatement de l’Europe, et la victoire de l’idée de quotas. Cependant, les Etats-Unis n’ont pas ratifié le Protocole de Kyoto, ce qui a eu pour conséquence que l’Union européenne a été le seul ensemble régional à appliquer ce système, depuis 2005. Mais, du fait de toutes ces difficultés, la première distribution de quotas a été gratuite, l’objectif étant d’en rendre 20% payants pour  la « seconde génération » de quotas prévue en 2012. Ce système marche donc mal, et cela ne s’est pas arrangé avec la crise économique, qui a vu les prix du pétrole chuter, suite au ralentissement de la production mondiale : le prix de la tonne de CO2 est aujourd’hui négligeable, autour de 10 euros. De plus, ce marché de quotas a permis aux spéculateurs de s’exprimer, la proportion de quotas échangés atteignant des sommets début 2009.

               

                Cela a donc incité plusieurs pays, dont la Suède et le Danemark, à revenir à l’idée de taxation. Le modèle suédois a ainsi abouti à faire payer la tonne de CO2 près de 110 euros, donc un prix bien plus conséquent. La France semblait vouloir aller dans cette voie, mais le « retoquage » du projet de Taxe carbone par le Conseil constitutionnel a conduit le Président Nicolas Sarkozy a enterrer cette idée, ce qui est une erreur majeure et très grave selon Michel Rocard.

 

                Enfin, le Sommet de Copenhague de décembre 2009 a été, pour lui, un échec complet, il n’y a eu aucun accord sur rien.

 

                Michel Rocard a conclu sa conférence en rappelant que, si ces efforts restent très minces, cette question est un chantier politique majeur, le plus important à l’heure actuelle.

 

David Guilbaud

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arzi77 08/11/2010 11:41


Ce texte comporte une superbe illustration de ce que, dans un autre article ( http://yonne.lautre.net/spip.php?article2127 ), j'avais appelé la "Conjecture de Romel"!

En effet, ce récit de l'enchaînement désastreux dans lequel une opposition initiale entre France et Allemagne a finalement permis aux Etats Unis d'imposer à l'UE le système des quotas, (encore
appelés.... "Permis gratuits de polluer"), est un morceau d'anthologie !

Oui, décidément... comme disait en 1977, à l'Agence Spatiale Européenne, l'un de mes collègues: "Lorsqu'on a le choix entre plusieurs solutions... je me demande si... pour être assurés d'avoir la
pire, il ne suffit pas de laisser faire... le couple franco-allemand ?!"
Sur cette véritable malédiction... Michel Rocard a aussi déclaré en sept 2008, à La Rochelle:

"Il ne peut y avoir de création de richesses sans anticipation monétaire", a dit l’ancien Premier ministre en substance, soulignant que les critères de Maastricht nous ont poussé vers une économie
extrêmement malthusienne. "Nous n’aurions pas du céder nos instruments d’intervention dans l’économie, nous n’aurions pas du céder sur la Banque de France qui permettait à l’Etat d’émettre du
crédit, alors qu’aujourd’hui il est contraint de l’emprunter aux banques privées". Michel Rocard a battu sa propre coulpe sur cette question où lui-même a joué un rôle à l’époque, soulignant qu’il
avait alors considéré que la création de l’Euro, face au Dollar, valait bien ce compromis et que l’Allemagne, de toutes façons, n’aurait jamais accepté de concessions sur l’indépendance de
l’institut d’émission.

Evidemment, personne n'anticipait la "dévaluation compétitive contre toute défense"... c à d. le comportement de "passager clandestin" d'une Allemagne... championne de la contraction des salaires !
(car, pour que des Etats membres aient des excédents commerciaux au sein de l'UE, il faut bien que d'autres - les "PIGS"... par exemple - aient des deficits !)
Avec une monnaie unique, la connotation "Excédent = vertu" et "Déficit = vice" perd toute signification: puisqu'il est rigoureusement impossible qu'il n'y ait que des Etats membres excédentaires...
l'enchainement Déficit => Austérité, (sinon "Gare aux agences de notation" !), pose la "question qui tue"... (car elle porte en germe l'éclatement de l'Euro): "Monnaie unique" ou "Monnaie
inique" ?

Les Grecs, eux, connaissent déjà la reponse ! Car une monnaie unique implique la solidarité... pas la concurrence ! Mettre fin à cette absurdité, c à d. restaurer un pouvoir monétaire souverain,
(avec tous les contrôles et contre pouvoirs qui vont bien...), est une condition nécessaire, (pas suffisante, hélas), au rétablissement de la démocratie, confisquée par l'UE de Lisbonne !

Je trouve préoccupant que cette question tellement centrale...("la malédiction franco-allemande", et ses effets sur la politique monétaire et, plus généralement, sur la démocratie en Europe), soit
aussi un "point aveugle" dans les programmes des "partis de gouvernement" (dont la constitution de la Vième Republique nous impose l'existence).
Une monnaie unique sans l'Allemagne ni le Royaume Uni... est peut être viable; celle que nous avons ne l'est certainement pas: cf. ce schéma:
http://www.france-alter.info/EURO_FLOP.jpg
voir aussi:
http://monlibe.liberation.fr/membre/arzi77/commentaires