Kant en Westphalie: solidarité et politique extérieure européenne

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po

Les journaux en parlent amplement: la Russie est, en cette période estivale, dévorée par les flammes. La transformation potentielle en catastrophe nucléaire de ces titanesques feux de forêts ferait presque oublier que, pendant ce temps, 15 millions de Pakistanais sont touchés par de terribles inondations qui semblent donner la réplique au tremblement de terre de 2005.

 

Sans essayer de tirer profit du malheur des hommes, j’aimerai néanmoins démontrer, en écho à un précédent article traitant de la «parlementarisation» de l’Union Européenne, que des politiques «symboliques», efficaces, bienfaitrices, et en lien avec le rêve post-moderne européen, peuvent être mises en place si l’audace politique est au rendez-vous. Il ne s’agit que d’une illustration, mais d’une belle illustration

 

 

Le rapport «Europe Aid»

 

Les récents événements au Pakistan et en Russie m’ont rappelé un projet qui avait été transmis en 2004 par Michel Barnier, à la suite du tsunami en Indonésie. Appelé « Europe Aid » (du nom d’une structure déjà existante au sein de la Commission, en charge de l’aide internationale), ce rapport proposait la création d’un «guichet unique» européen de la réponse humanitaire. Dit autrement, il s’agissait d’une forte mutualisation des moyens nationaux de protection civile et d’aide humanitaire visant à répondre aux besoins urgents en Europe et dans le monde (plusieurs types de catastrophes sont ciblées avec, pages 46 et 48, une liste précise des besoins matériels pour une réponse d’urgence). Plus précisément, le rapport faisait 12 propositions:

 

1. Une force européenne de protection civile : "europe aid" ;

2. L'appui de cette force sur les sept régions ultrapériphériques de l'Union européenne ;

  1. La création d'un Conseil de Sécurité civile et un renforcement du rôle du Conseil Affaires Générales et Relations extérieures ;

4. Un "guichet unique" de la réponse humanitaire ;

5. Une "approche européenne intégrée" pour anticiper les crises ;

  1. La spécialisation de 6 délégations régionales de l'Union européenne dans la gestion des crises ;

7. Un système d'information clair pour le citoyen européen ;

8. Une mutualisation des ressources consulaires ;

  1. La création d'équipes consulaires volantes ;

10. La mise en place de "consulats européens" dans quatre zones expérimentales ;

11. L'élaboration d'un code consulaire européen ;

  1. La spécialisation de laboratoires contre le bioterrorisme et pour l'identification des victimes.

 

 

La symbolique, dans l’engrenage du jeu médiatique.

 

Un point intéressant du rapport était son analyse des médias (page 20). Faisant le constat d’une intensité médiatique variable lors des différentes phases suivant une catastrophe (importante dans les jours qui la suivent, puis décroissant rapidement avec le temps), il invitait l’Union à essayer d’accroître sa visibilité tout en rappelant l’importance cruciale du travail de reconstruction (qui attire peu les médias) dans le long terme.

 

On peut juger la chose cynique. Pourtant l’UE doit faire face à un véritable problème médiatique. Premier donateur mondial, acteur de premier plan pour ce qui est des actions humanitaires, de l’aide au développement, et du maintien de la paix, l’Union se veut le symbole d’un mode nouveau de relations internationales où les rapports de force disparaîtraient par la dilution de la notion de puissance. Il ne s’agit pas simplement de privilégier, pour reprendre Joseph Nye, la douce influence du soft power à la coercition brutale du hard power, mais bien de mettre en commun les sources de la puissance pour mieux la dépasser. Cette mise en commun n’a rien de dogmatique, mais répond à des nécessités bien réelles de notre monde (mondialisation économique, réchauffement climatique…). Le problème, c’est que ça n’a rien de sexy aux yeux de médias qui trouvent plus de spectacle dans le rapport de force Westphalien que dans la coopération Kantienne. On parle plus des troupes Américaines débarquant à Haïti que de l’aide financière massive (près de 1 milliard d’euros) de l’UE à ce pays. The US fights, the UN feeds, the EU funds. Cette division du travail ne se fait médiatiquement pas à la faveur de Union Européenne.

 

Ce constat, partagé par beaucoup d’analystes, amène certains à conclure qu’une armée européenne serait la seule à même de donner une stature internationale et une vraie image à l’Europe. Pourtant, l’UE, en tant que «puissance civile», a une relation ambiguë avec les forces armées. Karen Smith, une experte de la politique extérieure européenne, est même allée jusqu’à défendre que la PESC et la PESD suffisaient à faire perdre à l’UE son statut de «puissance civile» en ouvrant la porte à des interventions militaires sous le drapeau aux douze étoiles. Ses craintes se sont vérifiées pour certaines opérations «militarisées» où la présence de troupes nourrissait la méfiance des humanitaires et de la population.

 

Faut-il aller si loin? Certainement pas. La coordination des politiques nationales de défense, une meilleure mutualisation des dépenses et interopérabilité lors des opérations sont autant de solutions intéressantes qu’il faut développer (et qui sont développées par le traité de Lisbonne), ne serait-ce que pour réduire les coûts des armées en cette période de vache maigre budgétaire. A l’opposé, faut-il succomber au rêve d’une armée européenne comme outil principal d’action et de légitimation extérieure de l’Union?

 

 

Le réalisme contre lui-même pour le salut du post-modernisme. 

 

Dans quelle mesure la constitution d’une armée européenne ne marquerait-elle pas la fin du rêve européen? Comment proposer au monde un modèle de gestion des relations internationales où le jeu de la puissance n’aurait plus cours si la championne d’un tel modèle se dote de l’outil de puissance par excellence?

 

La chance de l’Union, c’est de pouvoir se dissocier de ses composantes, à savoir les Etats membres. Pourquoi ne pas laisser les politiques militaires aux Etats membres, qui resteraient ainsi les principaux acteurs européens impliqués dans le beau monde Westphalien, améliorer leur capacités d’action en les coordonnant et rationalisant, et laisser à l’Union sa pureté Kantienne?

 

Serait-ce hypocrite? Une telle attaque serait amusante, surtout de la part des «réalistes», qui ont tendance à considérer que le modèle européen Kantien est un doux rêve («les européens viennent de Vénus, les Américains de Mars», comme se plait à dire Kagan). Le salue du cosmopolitisme Kantien ne se trouvera qu’avec son adaptation mesurée au réalisme Westphalien.

 

Mais qu’est ce qu’est ce qu’une adaptation mesurée ? Ne pas fricoter avec la puissance brute ne dédouane pas l’Europe d’une action extérieure concrète et visible. Ici, il faut faire preuve d’imagination, et trouver un mode d’action capable de mettre en valeur le modèle Kantien de l’UE sans le pervertir. Pour quelle raison les « réalisation concrètes créant d’abord des solidarités de fait » ne pourraient-elle pas trouver le monde comme terrain d’expression ? Et quoi de plus concret, de plus solidaire, et de plus adapté aux défis contemporains qu’un corps de protection civile et d’aide humanitaire spécialement organisé pour se déployer rapidement, à longue distance et dans le long terme?  Lucide, Michel Barnier notait dans une récente interview:

 

«On va avoir, dans les années qui viennent, d'autres catastrophes, comme on a eu un tsunami il y a 5 ans, des catastrophes industrielles comme Tchernobyl, des grands incendies qui ont touché la Grèce ou le Portugal, des inondations comme celles qui ont touché l'Allemagne en 2002, des catastrophes maritimes comme l'Erika. Dans tous ces cas là, de catastrophes qui sont violentes, tellement graves qu'elles dépassent les forces d'un seul pays ou d'une seule région, il faut que la solidarité joue.»

 

A l’heure où les Etats-Unis utilisent leur armée comme support humanitaire, avec toutes les ambiguïtés que cela représente, pourquoi ne pas mettre en place un équivalent civil? En poussant le projet Europe Aid, on pourrait aisément imaginer le pendant civil des Battlegroups (1500 hommes environ déployables dans les 5 à 10 jours qui suivent l’approbation, par le Conseil, des paramètres politiques et militaires d’une opération, pour une mission d’une durée initiale de 30 jours, extensible à un maximum de 120 jours) et de la Force de réaction rapide de l’UE (50.000 à 60.000 militaires – hors réserves – mobilisables par modules et en fonction des besoins, déployables dans un délai de 60 jours maximum et capables de se maintenir une année sur le terrain – la force étant appuyée par des éléments aériens et maritimes, et devant disposer des infrastructures nécessaires en matière de commandement, de logistique et de renseignement). Le projet d’Europe Aid, avec ses aéronefs longue distance, ses avions cargos et autres hélicoptères, peut faire jeu égal dans les médias avec n’importe quelle armée, sans pour autant pervertire l’âme Kantienne de l’Union.

 

Bien entendu, une telle structure serait audacieuse. Mais elle répondrait de manière extraordinairement efficace aux besoins de populations sinistrées et au déficit de symbolique d’une Union Européenne qui doit aujourd’hui, pour le meilleur comme pour le pire, se vendre à ses citoyens. Et puis, il n’y rien de plus grisant que d’user du réalisme pour mieux le dépasser.

 

Lucas B

 

 

 

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