L'Intrépide Albion

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po

 

Décidemment, le Royaume-Uni n’en finit pas de nous étonner. Alors que le gouvernement a présenté un plan de rigueur dont l’ampleur est sans commune mesure avec ce que le pays a connu depuis la guerre, les citoyens sont assez peu nombreux à descendre dans la rue, et les manifestations ne semblent médiatisées que pour condamner la violence qui a pu entacher leur déroulement. Les Anglais montrent qu’ils réagissent avec leur flegme légendaire en acceptant les sacrifices qui leur sont demandés, et laissent le gouvernement conservateur de M. Cameron mettre en œuvre une sévère cure d’austérité. Ce tableau rapidement esquissé de l’actualité au Royaume-Uni ne peut que décontenancer un observateur français, surtout s’il imagine quelle serait l’ampleur des manifestations dans l’hypothèse où une mesure comme le gel des salaires des fonctionnaires pendant 2 ans serait appliquée en France…

 

La réaction britannique doit être analysée en dépassant le prisme de lecture français. Les Anglais sont accoutumés à vivre au sein d’une économie bien plus libérale qu’en France. Le self-made man et le do it yourself sont des idées profondément ancrées dans l’imaginaire des Britanniques, pour qui l’Etat ne doit pas être omniprésent, afin de laisser l’individu s’affirmer.

Ce cadre de pensée a pour conséquence un positionnement différent des partis politiques, qui ont globalement des idées que l’on pourrait qualifier de plus à droite ou de plus libérales selon une vision française. Par conséquent, les conservateurs sont économiquement plus libéraux que l’UMP, tout comme les travaillistes le sont par rapport au PS. Ainsi, le Labour de Tony Blair et Gordon Brown a voté des lois relevant d’une logique libérale tout en  prenant en compte les difficultés des plus pauvres.

 

Il est paradoxal de constater que la pensée de Keynes soit aujourd’hui beaucoup moins populaire dans le pays de l’auteur de la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie que dans d’autres endroits, comme en France. L’économiste britannique prône la relance de l’activité par des investissements impliquant un accroissement des déficits visant à soutenir une croissance qui doit à terme permettre de résorber ces mêmes déficits. Cette théorie est traditionnellement classée comme une conception économique de gauche, et fut notamment appliquée avec succès après la Seconde Guerre mondiale, et à l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand en 1981, avec cependant ici beaucoup plus de difficultés en raison du contexte nouveau apparu après la crise de 1973.

 

L’augmentation de 2.5 points de la TVA au Royaume-Uni, tout comme d’autres mesures telles que la réforme des allocations familiales, va  toucher de plein fouet les catégories populaires, soumises au même impôt sur la consommation que les plus riches,. Si la réaction du peuple anglais peut être vue comme une preuve de courage, elle peut aussi être considérée comme une acceptation fataliste de la réforme gouvernementale.

La fin de l’ère Blair ne doit cependant pas laisser penser que M. Cameron puisse devenir une nouvelle incarnation de l’injustice économique dont la logique fut glorifiée par Mme Thatcher en son temps. Non, le gouvernement conservateur élu il y a quelques mois n’a pas le droit de creuser les inégalités comme il a l’intention de le faire, non plus que de faire porter tout le poids des conséquences de la crise sur les épaules de ceux qui n’ont pas été responsables de l’aggravation de la situation économique. Au contraire, d’éventuelles mesures d’austérité doivent mettre l’accent sur une réduction des inégalités, notamment par un accroissement de la progressivité de l’impôt et par la mise en place de mesures sociales. Pour sa part la France, confrontée elle aussi à d’importantes difficultés, doit de la même façon affirmer sa fibre sociale dans le domaine économique. Le Parti Socialiste a ainsi amorcé une réflexion dans ce sens afin d’établir un projet pour l’élection présidentielle de 2012, à travers le texte de la convention sur l’égalité réelle, qui doit permettre de conjuguer harmonieusement et efficacement l’impératif économique et les préoccupations sociales.

 

 

 

Aurélien Ravary

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