La Côte d’Ivoire : une nouvelle source de divisions pour le PS ?

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po

 

« Abidjan est doux » avancent les Ivoiriens lorsqu’il s’agit de décrire l’ambiance particulière qui règne dans les rues de leur capitale économique. Mais si ce credo est aujourd’hui remis en cause étant donné l’état de guerre avancé qui agite la lagune Ebrié, il ne semble pas davantage pouvoir s’appliquer au Parti socialiste français.

 

Des voix dissonantes sur la question ivoirienne

 

En effet, car si Laurent Gbagbo crie depuis maintenant deux semaines à l’ingérence internationale, les divisions du PS français et ses répercussions au Palais de Yamoussoukro semblent faire l’affaire du président « légal » reconnu par le Conseil constitutionnel de son pays.

 

Car il s’agit bien de divisions lorsque l’on parle de la position socialiste au sujet du verdict sorti des urnes présidentielles en Côte d’Ivoire. Jugé« infréquentable » par François Hollande en 2004 à l’époque où ce dernier occupait le poste de premier secrétaire du parti d’opposition, Laurent Gbagbo peut néanmoins compter sur le soutien de quelques membres éminents de ce dernier.

 

A la tête de cette délégation, Henri Emmanuelli. Preuve incontestable de ses liens avec l’universitaire Gbagbo : le député des Landes peut se targuer du sobriquet de « vieil ami », voire de « jumeau blanc » de la part de ce dernier (les deux hommes sont nés le même jour). Il n’empêche qu’en réagissant de la sorte, l’ancien président de l’Assemblée nationale s’éloigne des documents officiels de la rue de Solférino attestant de la reconnaissance sans faille d’Alassane Ouattara comme président légitime de la Côte d’Ivoire. Or, cette envolée qui a fait dire au socialiste qu’il existait « une campagne de suspicion et de dénigrement à sens unique dirigée contre les autorités ivoiriennes »aurait pu ressembler à un acte isolé si d’autres membres du PS ne l’avaient rejoint sur cette position.

 

Parmi eux, François Loncle, député de l’Eure, fait figure d’assesseur aux propos de M. Emmanuelli. Plus complexe est la position de leurs homologues parisiens, Jean-Marie Le Guen et Jean-Christophe Cambadélis. S’étant rendus,« en leur nom propre » selon la nouvelle première secrétaire Martine Aubry, en Côte d’Ivoire pendant la campagne, les deux ont jeté le trouble dans la maison socialiste. Reçu par Laurent Gbagbo en sa qualité de secrétaire national aux relations internationales, M. Cambadélis a depuis clarifié sa position en demandant à son hôte d’alors de « reconnaître les résultats ». Quant à Jean-Marie Le Guen, on se souvient de sa virée nocturne en compagnie de Jack Lang et du président ivoirien dans les rues d’Abidjan. Se trémoussant dans les boîtes de nuit les plus chaudes de la ville, on aurait pu augurer d’une solidarité indéfectible entre les trois personnalités. Or, les deux députés socialistes ont également éteint les braises d’une prétendue ambigüité de leur parti en demandant à M. Gbagbo de « respecter le processus électoral ».

 

Des liens historiques entre le PS et l’opposant Gbagbo

 

Qu’est-ce qui a donc bien pu mener à cette ligne de fracture au sein du parti d’opposition ? Pour y répondre, il faut revenir aux années 80. La Côte d’Ivoire d’alors connaît un âge d’or fondé sur une croissance économique exponentielle. Fruit de la hausse des cours du café et du cacao dont le pays s’est fait le premier producteur mondial, l’ancienne colonie française peut également s’appuyer sur une paix sociale et politique qui fait figure d’exception sur un continent ravagé par les guerres civiles depuis les années 60 et le « soleil des indépendances ». Ciment de cette image d’Epinal, la cohésion sociale prônée par le premier président de la République de Côte d’Ivoire, Félix Houphouët-Boigny. Père de la nation ivoirienne, « Nanan Boigny » fait pourtant de plus en plus l’objet de critiques du fait de l’interdiction par la Constitution de toute subversion, qu’elle soit syndicale ou politique.

 

Ainsi, en raison d’un hypothétique maintien de « l’unité nationale », sont réprimées les manifestations étudiantes de 1982 durant lesquelles un jeune professeur d’histoire diplômé de la Sorbonne fait figure de leader. Emprisonné, Laurent Gbagbo se réfugie peu après en France. Luttant contre la logique du parti unique défendue par Houphouët, il se rapproche du Parti socialiste français et se lie d’amitié avec Guy Labertit, membre du Parti socialiste unifié.

 

Les divisions au sein de la maison socialiste se font déjà sentir, le PS, alors au pouvoir, ne souhaitant pas déstabiliser un pays où la France détient de nombreux intérêts. De plus, François Mitterrand ne cache rien de l’amitié qui le lie à l’ancien député et ministre de la IVème République, Félix Houphouët-Boigny. C’est dans ce contexte que l’opposant Gbagbo retourne en Côte d’Ivoire et fait reconnaître aux instances dirigeantes son nouveau parti, le Front populaire ivoirien (FPI). Se réclamant du socialisme démocratique, ce dernier est intégré dans l’Internationale socialiste. Intégration qui lui donne un argument de poids à l’heure de combattre les successeurs du « Vieux » (le surnom d’Houphouët-Boigny) mort en 1993.

 

Fort de l’amitié de Guy Labertit, « monsieur Afrique » du PS jusqu’en 2006, date de sa démission, Laurent Gbagbo, président de la République ivoirienne depuis 2000, pouvait se vanter d’un soutien socialiste jusqu’en 2005 date du premier des sept reports de l’élection présidentielle en Côte d’Ivoire.

 

Les répercussions sur la cohésion de la famille socialiste

 

En effet, il n’y a pas que les jeunes Ivoiriens qui savent danser le « fatigué fatigué » et le PS français semble s’épuiser d’un président désormais aux bans de la communauté internationale. Il n’empêche que le passé ne peut s’effacer d’un coup de baguette magique et les soutiens d’alors sont les plus prompts à crier à la trahison de la gauche française.

 

Résigné, l’ami Jack Lang a, quant à lui, tenu à écrire à son « cher Laurent »dans une lettre du 5 décembre qui lui demande de « [reconnaître] les résultats proclamés par la Commission électorale indépendante ». Humaniste convaincu et défenseur de l’Etat de droit, le député socialiste s’est ainsi rangé à l’avis général et aux consignes socialistes exprimées dans un communiqué appelant « chacun (…) à respecter les résultats de l’élection et le travail de la CEI ».

 

Il serait préférable que la cohésion socialiste émerge sur la question ivoirienne. Celle-ci peut même constituer une chance pour le parti d’opposition aujourd’hui miné par les rivalités. L’organisation des primaires, tout autant que les sujets qui fâchent au sein du parti comme la sécurité ou l’ « égalité réelle », ne doivent pas faire naître un autre conflit que serait la position à tenir sur la situation en Côte d’Ivoire. La famille socialiste ne s’en remettrait pas et, sous couvert d’une prétendue amitié traditionnelle tant sur le plan personnel que politique, risquerait de s’attirer les foudres d’une population française déjà critique à l’égard de la tristement célèbreFrançafrique.

 

Le PS, en tant qu’entité étrangère, est-il néanmoins en droit de se prononcer sur la question ? Oui, car il ne faut pas laisser ce monopole à une droite qui a maintes fois prouvé son ignorance de l’Afrique et continue à alimenter les réseaux occultes entre Paris et le continent africain. Oui, car si l’autodétermination doit rester un principe fondamental des relations internationales, elle ne peut résister à la considération d’un peuple qui, quand il se fait décimer alors qu’il manifeste pour ses droits les plus tangibles, se moque profondément des lignes défendues par le droit international. Et enfin oui, car le PS serait passible de « non assistance à personnes en danger » s’il laissait faire et le premier des juges serait le peuple français.

 Arnaud Platel 

Publié dans International

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