La présidence du conseil européen, ou comment présumer et espérer

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po

Ban-militant.jpg

Contrairement à ce qui était annoncé précédemment (cf. n° 16 de la Rose au poing), il semblerait que la bataille pour la nomination aux deux nouveaux postes créés par le traité de Lisbonne n’ait pas eu lieu…Il aura suffi d’une petite heure aux chefs d’Etat et de gouvernement réunis en sommet extraordinaire à Bruxelles pour plier l’affaire. Loin des querelles que l’on était en droit d’attendre, la nomination de Herman van Rompuy et Catherine Ashton s’est faite apparemment sans heurts et sans douleur.

Il était acquis depuis longtemps que le Président du conseil européen serait de droite alors que le poste de Haut représentant reviendrait à une personnalité de gauche. Les chefs d’Etat et de gouvernement ont donc choisi leur candidat en fonction de leur couleur politique : les six chefs de gouvernement de gauche (Grande-Bretagne, Espagne, Portugal, Grèce, Hongrie et Slovaquie) se sont ainsi mis d’accord sur Catherine Ashton, choix idéal pour les Britanniques, qui pouvaient ainsi placer l’une des leurs à un des deux postes tant convoités après l’échec de la candidature Tony Blair, mollement appuyée – il faut le dire – par Gordon Brown. De même, il est revenu aux 21 autres dirigeants européens (de droite) d’élire le Président du conseil européen : une femme ayant été nommée aux affaires étrangères, c’est la conscience tranquille que les 21 ont pu aboutir à la candidature van Rompuy. On peut donc regretter que ce soit plus des profils que des candidats qui ont été choisi, mais ainsi tout le monde était apparemment content : les conservateurs, les socialistes, les femmes, les petits et les grands (Etats), et même les Belges, wallons et flamands, dont les intérêts semblent pourtant si souvent inconciliables.

Jean Quatremer, dans son excellent blog « les coulisses de Bruxelles », ne peut cependant s’empêcher de noter – et on ne saurait lui donner totalement tort – que les dirigeants européens ont avant tout jeté leur dévolu sur « deux personnalités sans charisme qui révèlent un choix a minima ». En effet, alors que certains rêvaient d’un Président du conseil européen (on allait même jusqu’à dire « Président de l’Europe »), pouvant s’ériger en véritable figure de proue de l’UE, capable de la représenter dans le monde, d’y défendre ses intérêts, de faire entendre sa voix, de tenir tête à Hu Jintao, Poutine et Obama réunis, de donner corps aux ambitions de l’Europe, de lui offrir un visage, nous voilà avec un Président dont 95% des Européens n’ont jamais entendu parlé avant son élection. De même, alors qu’on aurait pu espérer un Haut représentant fin diplomate et rompu à l’art de la négociation, voilà que les chefs d’Etat et de gouvernement nous proposent « une personne, certes intelligente, mais qui a fait une carrière d’apparatchik au sein du parti travailliste sans jamais avoir été élue et qui n’a aucune expérience de la diplomatie », selon les dires même de The Economist, ce qui démontre bien, selon un diplomate britannique, leur volonté de « tuer le poste ».

Ainsi, les deux nominés du grand jeu de la nouvelle star européenne ne passaient pas pour des grands habitués de la scène bruxelloise, car ce n’est pas les quelques conseils européens auxquels a participé van Rompuy et le bref mandat de commissaire au commerce de Catherine Ashton (qui succédait à Peter Mandelson, rappelé au gouvernement par Gordon Brown) qui leur ont forgé une expérience à toute épreuve. Des candidats plus aguerris, tels Jean-Claude Juncker et Jan Peter Balkenende, auraient pu tout à fait faire l’affaire : le premier, au départ favori du couple franco-allemand mais surement jugé trop fin connaisseur des rouages de l’UE et donc potentiellement dangereux, a finalement été lâché par Nicolas Sarkozy, alors que le second s’est de lui-même écarté pour laisser la voie libre à son homologue belge.

Ainsi, dans le choix historique qui s’offrait aux dirigeants européens, ceux-ci ont choisi la discrétion plutôt que le charisme, le consensus plutôt que l’audace. Doit-on d’ores et déjà leur en tenir rigueur ? Il pour l’instant difficile de le dire. Une chose semble cependant certaine, Herman van Rompuy a été désigné pour être un Président fort discret, peu enclin à faire de l’ombre aux chefs d’Etat et de gouvernement et à leur tenir tête. Plus qu’un véritable représentant de l’UE, il semble que les chefs d’Etat et de gouvernement veulent voir en M. van Rompuy l’homme du compromis, capable de trouver les arbitrages mettant tout le monde d’accord. A n’en pas douter, la (courte) expérience de M. van Rompuy à la tête du gouvernement belge a influencé les 27 dans leur choix : un homme capable de ramener en un an et demi un certain calme politique en Belgique est surement apte à maintenir le conseil hors des crises et des dissensus insolubles.

Il n’en reste pas moins que jusqu’à récemment, les positions de M. van Rompuy sur l’Europe demeuraient floues. Certains, tels le libéral wallon Denis Ducarne, n’ont pas manqué de noter que M. van Rompuy appartient au parti Chrétien Démocrate flamand (CD&V), dont est aussi membre Yves Leterme et qui va jusqu’à exiger le départ de la minorité wallonne de Flandre, en violation complète de la liberté d’établissement et de circulation des francophones. Toujours est-il que M. van Rompuy n’a jamais vraiment pris ouvertement position sur cette question et s’est même il y a peu déclaré « fédéraliste européen »…Voilà qui serait donc plutôt rassurant. On pourrait être tenté de fermer les yeux et de se mettre à rêver : et si Herman van Rompuy était finalement un bon Président du conseil européen, convaincu par l’idée européenne, capable de travailler efficacement, en silence, loin des projecteurs, à faire avancer l’Europe dans la bonne direction, capable d’être un « fédérateur » qui « essaie toujours de trouver des accords » comme il aime à le répéter lui-même. Ainsi, Catherine Trautmann, eurodéputée socialiste, estime qu’il ne faut pas commettre d’« excès dans les critiques » car « on peut avoir des surprises ». De même, Kader Arif, eurodéputé socialiste lui aussi, plaide, sur le modèle de la présomption d’innocence, pour une « présomption de compétence » à l’égard de M. van Rompuy. Présumons donc, et espérons.

Paul H.

* Cet article faisait initialement partie de la maquette de la Rose au Poing du mois décembre.

 

Publié dans Europe

Commenter cet article

HR 27/12/2009 09:34


"Une chose semble cependant certaine, Herman van Rompuy a été désigné pour être un Président fort discret, peu enclin à faire de l’ombre aux chefs d’Etat et de gouvernement et à leur tenir tête.
"

Et on peut d'ores et déjà dire que c'est une magnifique réussite sur ce plan là.

En effet, consécutivement à cette "élection" européenne, s'est déroulé en UE, à Copenhague, le premier sommet mondial du siècle.

Avec le résultat que l'ont sait. Personne, aucun Européen, n'est venu faire de l'ombre aux chefs de gouvernements des USA et de la Chine.

Mieux, aucun Européen n'était invité à la table où l'accord final a été négocié entre les Américains et les Chinois.

Encore mieux, les Européens ont ensuite été obligés par le chef de l'Etat américain de signer l'accord.

Pour l'UE, première puissance économique du monde, il faut saluer ce premier exploit du traité de Lisbonne!