Le Tony Blair Show [Saison 2]

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po


                La commission Chilcot, chargée d’étudier la question irakienne sur la période 2001-2009, et plus précisément la décision d’entrer en guerre aux côtés des Américains en 2003, a auditionné depuis son institution en 2009 les différents acteurs de l’époque (ainsi, Alastair Campbell ou Gordon Brown). Interrogé en janvier 2010, Tony Blair a été rappelé devant la Commission vendredi 21 janvier, après que des incohérences aient été constatées entre son témoignage et les témoignages d’autres acteurs-clés entendus après lui.

 

                Les témoignages et documents déjà recueillis montrent clairement que, contrairement à ce qu’il affirme, Tony Blair s’est placé dans l’optique d’un renversement du régime de Saddam Hussein très tôt, chose qui va totalement à l’encontre des principes du droit international.

 

                Différentes questions, cependant, restaient en suspens avant cette seconde audition. Parmi elles, on peut distinguer tout d’abord la volonté du Premier ministre d’impliquer le Cabinet dans la prise de décision, et d’autre part la légalité de cette entrée en guerre sur la base d’une résolution de l’ONU ne l’autorisant pas explicitement (et l’avis de l’Attorney general de l’époque, Lord Goldsmith, pour le moins réservé).

 

Une audition pour rien ?

 

                L’audition du 21 janvier a permis de soulever quelques points importants. Tout d’abord, lorsque Tony Blair est accusé de ne pas avoir suffisamment consulté le Cabinet, il faut tout de même noter qu’à part Robin Cook et Clare Short, aucun ministre n’a particulièrement cherché à amener le sujet sur la table (par exemple, pas Gordon Brown). Sur ce plan on peut donc dire que le Premier ministre a toujours mené l’action de son Cabinet dans son ensemble, et soutenu par la quasi-totalité de ses membres. Cependant, la question est de savoir s’il l’a mené dans le respect de la vérité. Plus le temps passe et plus l’impression domine que Downing Street a manipulé le pays dans son ensemble, non seulement en exagérant la menace représentée par l’Irak mais également en insistant sur le fait qu’aucune décision n’avait été prise alors que, Mr Blair l’a reconnu lui-même, il avait assuré le Président Bush de son soutien total quoi qu’il arrive.

 

                Un point crucial, concernant les relations entre Londres et Washington, est la divulgation des messages échangés à l’époque entre Tony Blair et George Bush. Le Cabinet Secretary, Gus O’Donnell, s’est opposé à leur déclassification, et l’ancien Premier ministre a refusé d’en discuter le contenu au cours de son audition. Ces notes, que les membres de la Commission ont pu étudier, sont pourtant un élément crucial, qui permettrait de mettre en lumière la nature des échanges entre les deux hommes, et la date à laquelle la décision d’entrer en guerre a vraiment été prise. Tony Blair aurait dit, entre autres, dès 2002 au Président américain que quelle que soit la décision que prendrait ce dernier, il serait « avec lui ». Interrogé sur ce point, Blair a répondu que, si Bush avait son « soutien total », il ne s’agissait pas pour autant d’un « chèque en blanc ».

 

                D’autre part, d’aucuns estiment qu’il y a eu, par le Premier ministre et ses conseillers, une instrumentalisation du droit international selon les priorités du moment. Tony Blair a ainsi argué que « reconnaître qu’il existait des doutes sur le plan légal aurait été une catastrophe politique », et fait la distinction entre prononcer un discours « politique » et un discours « juridique », distinction pour le moins étonnante.

 

                Un autre détail intéressant a été relevé par la Commission : sur les 28 réunions entre acteurs clés du gouvernement pour étudier la possibilité d’une guerre, seulement 14 ont été l’objet d’une prise de notes détaillée et minutée. Pour les autres, il n’existe aucune trace de ce qui a été dit ou même des personnes présentes.

 

                L’ancien Premier ministre a passé une bonne partie de son audition à affirmer son absolue certitude de la justesse de sa décision, se plaçant dans une posture de martyr vis-à-vis d’une décision « difficile » qu’il a eu a « assumer » (ce qui a été « pénible »).

 

                Cependant, Tony Blair s’est laissé piéger par ses propres contradictions. Au sujet de la coopération entre le régime de Saddam Hussein et les inspecteurs de l’ONU, il a dit que le point clé pour lui était que Bagdad donne son aval à des entrevues informelles entre scientifiques irakiens et inspecteurs. Lorsqu’un des membres de la Commission lui fait remarquer qu’à l’époque, l’Irak était parfaitement coopératif sur ce point (d’après les déclarations de Hans Blix à l’époque), Blair n’a rien trouvé à répondre.

 

                Il ressort clairement du témoignage d’ensemble de Tony Blair que la décision d’entrer en guerre s’est faite sur la base d’un jugement de valeur, jugement dont il n’a plus l’air aussi sûr aujourd’hui qu’à l’époque.

 

L’Irak, question toujours brûlante

 

            Accueilli un peu plus tôt par des manifestants hostiles lors de son arrivée au Queen Elizabeth II Conference Centre, Tony Blair a tenu, à la fin de son audition, à dire clairement ses « profonds regrets » concernant les victimes de la guerre en Irak, après les propos pour le moins ambigus qu’il avait tenus en janvier 2010, se refusant à employer le mot « regret » et lui préférant celui de « responsabilité ». Ces « regrets » ont été accueillis avec mépris de la part des familles des victimes, avec certaines personnes lui criant « Trop tard ! » et « Vous avez eu un an pour y penser ! ». Alors que Tony Blair se levait pour terminer son audition, le public a littéralement explosé de colère, avec de nouveaux cris (« Vos mensonges ont tué mon fils ! » ; « J’espère que vous arrivez à vivre avec ça. » ; « Vous êtes une honte pour votre fonction et votre pays »…). Malgré cela, l’ancien Premier ministre ne s’est pas arrêté et a continué calmement vers la sortie sans jamais regarder le public, une femme lui jetant « Il ne nous regardera jamais dans les yeux ». Puis c’était fini.

               

                Ces familles ont le sentiment d’avoir été volées, volées d’abord par la décision d’entrer en guerre et ses conséquences ; volées ensuite par les mensonges et la manipulation qui ont servi à justifier cette entrée en guerre ; volées enfin par l’impunité dont semblent jouir l’ancien Premier ministre et ses conseillers de l’époque. Au-delà des familles des victimes, l’opinion britannique ressent également beaucoup de frustration, car chacun sait ou croit savoir la réalité de cette entrée en guerre, mais il n’existe pas de preuve formelle permettant de dire avec certitude que Tony Blair a menti.

 

                Un des problèmes est que la Commission ne tente pas réellement de forcer les personnalités entendues à répondre aux questions difficiles et fondamentales qui se posent quant à cette guerre. Ce refus de la polémique risque bien  de se traduire par un rapport final creux, sans véritable fond à part une liste de recommandations sur le droit et la manière de gouverner. La Commission ignore ici le besoin qu’a l’opinion publique de voir ses ex-gouvernants répondre effectivement de leurs actes et des dérives dont certains de ceux-ci ont témoigné, en particulier dans les méthodes de gouvernement utilisées par Blair durant cette période qui marquait l’apogée de son mandat de Premier ministre, méthode que d’aucuns qualifient de « quasi-dictatoriales » (mépris de l’opposition, manipulation du renseignement, refus de toute contradiction au sein de son camp…).

                Il serait injuste et absurde, cependant, de se limiter au simple Tony Blair. La décision d’entrer en guerre contre l’Irak a été élaborée et soutenu par de nombreuses autres personnalités, et des commentateurs hostiles d’aujourd’hui oublient leur soutien enthousiaste de l’époque…

               

                “Success has many fathers, but failure is an orphan.”

 

David Guilbaud

Publié dans International

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