Libéraux-Démocrates : le prix de la compromission

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po

Oldham East and Saddleworth 

                Ce jeudi avait lieu dans la circonscription d’Oldham East and Saddleworth la première élection partielle (byelection) depuis les élections de mai dernier. Cette byelection faisait suite à l’annulation par la justice de l’élection du Travailliste Phil Woolas, élu grâce à des tracts jugés mensongers, notamment à l’égard de son adversaire Libéral-Démocrate Elwyn Watkins, qu’il n’a devancé que de 103 voix. Compte tenu de ces résultats, la logique voudrait que les LibDems de Nick Clegg soient parvenus relativement facilement à prendre cette circonscription traditionnellement acquise aux Travaillistes, représentés à Oldham par Debbie Abrahams.

 

Huit mois après l’élection, un contexte nouveau

 

                Mais huit mois ont passé depuis les élections de mai, et de nombreux facteurs ont considérablement évolué, avec les LibDems qui gouvernent désormais aux côtés des conservateurs du Premier ministre David Cameron, choix qui a surpris et déçu nombre d’électeurs libéraux plus proches du Labour. Les LibDems connaissent ainsi une baisse spectaculaire de soutien chez les électeurs depuis la formation de la Coalition, qui contraste fortement avec la brève « Cleggmania » observée durant la campagne. Compromis et reniement de leurs promesses de campagne, en particulier concernant la hausse des frais d’inscription : les LibDems avaient combattu cette hausse, ce qui leur avait assuré le soutien d’une large partie des étudiants ; la décision de la Coalition d’augmenter les Tuition Fees a donc été ressentie comme une véritable trahison, de la part de Nick Clegg en particulier. Côté travailliste, Gordon Brown, leader usé et déconsidéré, a cédé la place à Ed Miliband (ex-secrétaire d’Etat à l’Energie et au Changement Climatique), élu de justesse en septembre devant son frère David (ex-ministre des Affaires Etrangères, longtemps favori), et est perçu comme plus à gauche que ce dernier ; de façon révélatrice, son élection a été possible grâce au soutien des syndicats, qui a fait défaut à son frère. Ses cent premiers jours en tant que leader ont été largement considérés comme réussis, malgré une image encore floue. Enfin, les conservateurs de David Cameron gardent un soutien relativement stable dans l’opinion publique, malgré l’hostilité de certains Tories à l’idée de partager le pouvoir avec les Libéraux, et les concessions que ce partage implique.

                L’élection d’Oldham East and Saddleworth, dans ce contexte changé, faisait donc figure de révélateur du rapport de forces actuel à Westminster.

 

Une Coalition mise à l’épreuve et des Libéraux déconsidérés

 

                Les derniers sondages sont révélateurs de l’état de l’opinion britannique. Ainsi, le dernier sondage YouGov présente des résultats impressionnants : Labour: 43% (+13% depuis l’élection) Conservateurs: 36% (-1%), LibDems: 9% (-15%). Il s’agit de la plus large avance pour les Travaillistes relevée par YouGov depuis mai. On peut estimer que ces chiffres montrent que, d’une part, une grande partie des soutiens qui ont abandonné les LibDems ont rallié le Labour Party ; et d’autre part, que la politique menée par les Conservateurs et les LibDems donne satisfaction aux soutiens Conservateurs (si on lit cette donnée en creux, on y voit surtout l’illustration de la désaffection des électeurs Libéraux-Démocrates). Ainsi à Oldham, selon un sondage ICM, un tiers des électeurs libéraux du mois de mai déclarent qu’ils vont à présent voter pour le Labour Party.

                D’autre part, l’indicateur d’approbation du Gouvernement pointe à -24, chiffre le plus bas depuis l’élection ; et si les coupes budgétaires sont largement approuvées car « nécessaires » pour 63% des personnes interrogées à Oldham, il importe de nuancer ce soutien : 74% pensent en effet que les coupes sont trop rapides et trop importantes.

                L’enjeu, pour Nick Clegg dont l’image personnelle a souffert énormément depuis l’élection et les déceptions qui ont suivi pour ses électeurs, était de faire en sorte qu’Elwyn Watkins ne tombe pas à la troisième place, derrière les Travaillistes et les Conservateurs, ce qui aurait été un véritable désastre pour son leadership. De nombreux commentateurs soupçonnent ainsi qu’un « pacte » ait été conclu entre le Premier ministre, David Cameron, et son Vice-Premier ministre, afin que les Conservateurs « lèvent le pied » durant cette élection partielle. En effet, il a été observé un certain manque de dynamisme de la part du Parti Conservateur, qui a distribué le moins de tracts, appelé le moins d’électeurs et frappé au plus petit nombre de portes ; et la visite de David Cameron dans la circonscription, la semaine dernière, s’est résumée à près de trois heures passées dans un pub à discuter avec des membres de son parti. D’autres comptes-rendus rapportent que des ministres conservateurs ont été chargés d’orchestrer le soutien discret de la machine électorale Tory au candidat libéral.

 

Un résultat qui exprime une sanction claire pour la Coalition

 

                Le résultat de l’élection est sans appel : Debbie Abrahams (Labour), 14718 voix et 42.1% des suffrages exprimés ; Elwyn Watkins (Liberal Democrats), 11160 voix et 31.9% ; Kashif Ali (Conservatives), 4481 voix et 12.8%.

                Debbie Abrahams a donc été élue avec une majorité de 3558 voix (10.2%), qui contraste avec la majorité de 103 voix acquise par Phil Woolas en mai. Les Travaillistes ont ainsi recueilli 10.2% des suffrages de plus qu’en mai dernier, et la majorité acquise par Debbie Abrahams est même supérieure à celle remportée par Phil Woolas lors de sa première élection en 1997, année de la victoire écrasante du New Labour de Tony Blair.

                Du côté de la Coalition, les Libéraux-Démocrates ont perdu 2923 voix tout en maintenant leur pourcentage de suffrages exprimés à 0.3% au-dessus de leur performance de mai ; malgré cette sanction des électeurs, Nick Clegg peut se consoler car son parti n’a pas été rejeté massivement comme il le craignait : cela montre que, malgré les grandes difficultés que son parti connaît, un candidat bien implanté localement peut parvenir à maintenir son pourcentage des votes.   

                Les Conservateurs ont quant à eux été balayés, perdant 7292 voix et 13.6%. Ces résultats traduisent sans doute l’apathie des Tories dans cette campagne, qui a sans doute profité aux LibDems, autant que le rejet des fausses promesses de David Cameron et Nick Clegg dans cette circonscription travailliste, promesses auxquelles ont pu croire nombre d’électeurs lassés du Labour en mai, et qui sont cruellement déçus aujourd’hui.

 

Labour, prends garde !

 

                Si la victoire est belle, les Travaillistes d’Ed Miliband doivent cependant être prudents. Dans le même sondage ICM, 77% des gens affirment que le gouvernement de Gordon Brown est à blâmer en grande partie pour les coupes budgétaires auxquelles est soumise aujourd’hui la Grande-Bretagne. Ed Miliband a réagi jeudi en reconnaissant la responsabilité du Labour Party dans ce domaine, en notant par exemple une action trop faible pour réguler le secteur financier, et en critiquant implicitement le choix de Gordon Brown en faveur d’une campagne qui ne soit pas axée sur les coupes budgétaires pourtant nécessaires, choix qui, pour le nouveau leader, a rendu les Travaillistes vulnérables aux attaques les qualifiant de « deficit-deniers ». Le leader travailliste a cependant insisté sur l’ « hypocrisie » des Tories, dont la principale ligne de défense à propos des coupes budgétaires consiste à reporter la responsabilité sur le gouvernement de Gordon Brown.

                Ed Miliband avait besoin de cette victoire conséquente à Oldham East, circonscription considérée comme acquise aux Travaillistes et que Phil Woolas avait réussi à conserver lors des élections de mai dernier, malgré la profonde désaffection des électeurs britanniques à l’endroit des Travaillistes (qui ne devançaient les Libéraux que de 6 points). La victoire, dans un contexte d’abandon massif des Libéraux de la part des électeurs au profit du Labour (dont l’avance sur les premiers est désormais proche de 36 points), se devait donc d’être large et symbolique.

                Toutefois, cette élection n’est qu’une étape mineure sur un chemin encore long pour Ed Miliband. Il s’agit pour lui d’arriver à définir clairement son image et son profil politique, afin d’incarner une alternative crédible à David Cameron et à la Coalition. L’élection d’Oldham East and Saddleworth, au-delà de ses conséquences et enseignements immédiats, n’aura sans doute pas d’effets durables ; le mandat de la Coalition peut encore durer, sauf catastrophe, quatre ans, et il y aura bien d’autres byelections. A commencer par celle de Barnsley Central, qui suit la démission du Travailliste Eric Illsley, mis en examen pour fraudes relatives à ses notes de frais parlementaires.

                Un vrai test pour la Coalition (et, là encore, surtout pour les Libéraux, dont il s’agit de la promesse de campagne emblématique) sera le référendum du 5 mai prochain sur l’adoption ou nom d’un nouveau système d’élection des députés à la Chambre des Communes, l’Alternative Vote, qui remplacerait le First Past the Post actuel et serait plus « proportionnel ». Les LibDems jouent gros et ont besoin d’un « oui » qui sera très difficile à obtenir au vu des sondages actuels. Si le référendum est perdu, les Libéraux-Démocrates seront nombreux à réaliser que le prix payé pour entrer au Gouvernement ne s’est accompagné d’aucun bénéfice substantiel. De là à ce qu’une scission s’opère au sein du parti de Nick Clegg, avec une part conséquente de ses membres rejoignant le Labour Party, il n’y a qu’un pas, que d’aucuns sont d’ores et déjà prêts à franchir, comme en témoignent les nombreuses défections d’élus libéraux déjà constatées à Sheffield (la circonscription de Nick Clegg), Liverpool, Plymouth, Exeter, Solihull, Doncaster, Barnsley, Harlow…

                Tough times lie ahead for Nick Clegg.

David Guilbaud

Publié dans International

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