MID-TERM ELECTIONS : le jeu des 8 erreurs d’analyse… (IIe partie)

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po

Il n’est pas facile d’être un « geek » de la géographie électorale, surtout lorsque l’on ne dispose pas d’outils aussi performants que John King et sa Magic map sur CNN. C’est donc avec les moyens du bord que nous vous proposons de revenir sur les résultats des mid-term elections qui se sont tenues le 2 novembre.

Quelles conclusions tirer des résultats ? Quelles implications possibles sur les marges de manœuvre politiques pour la Maison Blanche ?

Beaucoup a été dit sur ces élections, les médias insistant sur la défaite historique que représente ce vote pour Barack Obama et sur l’irruption des tea parties dans le paysage politique américain.

Mais pour mieux comprendre les enjeux de cette élection, il convient d’affiner l’analyse des résultats. Or une analyse plus approfondie conduit à nuancer largement les enseignements qui ont pu être tirés dans l’immédiat, notamment par les médias français. Voici donc un passage en revue des huit constats à relativiser, selon nous, au sujet des mid-term

La première partie de cette analyse a été publiée le samedi 13 novembre et est toujours disponible ICI.

 

Le maintien du Sénat dans le camp démocrate atténue au final la déflagration de la défaite annoncée à la Chambre

FAUX - La défaite annoncée des démocrates à la Chambre s’est incontestablement concrétisée dans les urnes puisque les républicains obtiennent 52% du vote populaire contre 46% pour les démocrates. En 2008, le rapport était de 54% pour ces derniers contre 43% pour les premiers. En sièges, la défaite prend des proportions historiques puisque le glissement devrait être de 64-65 sièges à l’issue des recomptages en cours, bien au-delà des 40 sièges dont les républicains avaient besoin pour faire basculer la majorité. Ce mouvement est supérieur à celui de 1994 (54 sièges) mais inférieur au record de 1938 (71 sièges). Il convient de noter toutefois, qu’à l’époque, le Parti démocrate jouissait d’une position hégémonique au Congrès et avait beaucoup plus à perdre.

Par contraste, les résultats au Sénat semblent traduire une bonne résistance des démocrates qui conservent la majorité, certes conformément aux sondages, mais plus nettement que prévu en sièges puisque la majorité démocrate disposera de 53 sièges, là où les experts électoraux projetaient une majorité de 51 voire 52 sièges tout au plus. La victoire finalement assez nette d’Harry Reid, leader démocrate, face à Sharron Angle, candidate du Tea Party, dans le Nevada, est l’illustration de cette résistance

Mais cette apparente résistance est trompeuse car les démocrates conservent certains sièges-clés d’extrême justesse, notamment dans l'État de Washington et dans le Colorado. Ils profitent aussi parfois d’investitures peu judicieuses dans le camp adverse, là où des candidats républicains modérés auraient triomphé (comme dans le Delaware). Par ailleurs, ils doivent le maintien dans leur giron du siège de sénateur en jeu en Viriginie Occidentale à la candidature du populaire gouverneur Joe Manchin, qui a gagné essentiellement sur son nom et à l’issue d’une campagne où il n’a pas hésité à marquer ses distances avec l’administration Obama. On a pu le voir notamment dans un spot de campagne muni d’une carabine, se targuant du soutien de la NRA, critiquant la réforme de l’assurance santé et tirant symboliquement une balle dans le texte du Cape and Trade, projet de loi relatif aux émissions de carbone.

Il est d’ailleurs intéressant de noter que la répartition par comté du vote Manchin est déconnectée de celle du vote Obama, dans cet État où John Mc Cain l’avait emporté il y a deux ans (voir la sélection de cartes ci-dessous - source: site du NYT).

carte NYT US mid

En ayant à l’esprit ces éléments, on perçoit clairement que les trois sièges qui ont permis aux démocrates de conserver la majorité au Sénat ont été sauvés, soit de justesse, soit dans des conditions particulières tenant au contexte local.

Ces résultats n’effacent donc en rien la défaite à la Chambre, beaucoup plus révélatrice du rapport de forces politique et ce pour deux raisons : tout d’abord, parce que l’ensemble du territoire américain était concerné par l’élection ; ensuite, parce que le nombre de sièges en jeu (435) permet de disposer d’une photographie électorale plus fidèle, dans laquelle les aléas locaux et personnels sont largement « dilués ».

Or cette photographie est plus inquiétante. Elle met en évidence le fait que le sol s’est le plus souvent dérobé sous les pieds des sortants démocrates élus dans les États conquis par Obama en 2008 et dans les États les plus conservateurs. Dans les premiers, le vote indépendant qui avait permis à Obama de rafler les grands électeurs a, cette fois-ci, fait défaut. Dans les seconds, les « blue dogs », ces démocrates conservateurs élus par tradition dans des États pourtant républicains, sont les principales victimes du scrutin puisque leur nombre à la Chambre sera réduit de moitié. C’est un vrai tournant car ces élus bénéficiaient historiquement d’allégeances locales qui viennent d’être balayées par un vote cette fois-ci plus partisan, en faveur des républicains. Ce dernier phénomène est donc beaucoup moins conjoncturel que la défaite de sortants qui ont manqué du soutien des indépendants. Il constitue peut-être la fin d’une longue exception politique et représente un mouvement aussi fort que ne l’a été le glissement des États du Sud du Parti démocrate vers le Parti républicain au début des années 80.

La Floride et la Virginie, gagnés sur le fil il y a deux ans, constituent deux bons exemples des contre-performances démocrates. Il n’est pas non plus inintéressant de constater que, dans certains États, les pertes sont corrélées aux résultats des primaires démocrates et sont souvent localisées dans les zones qui ont été les plus favorables à Hillary Clinton.

La reconquête de ces États, qui seront cruciaux pour l’emporter à nouveau en 2012, est intimement liée à celle de l’électorat indépendant et sera sans doute au cœur des objectifs à venir de la Maison Blanche.

 

Les résultats de l’élection des gouverneurs, conformes aux sondages, constituent un signe moins inquiétant et plus marginal.

FAUX - Une analyse similaire de celle de l’élection au Sénat peut être faite de l’élection des gouverneurs, ce d’autant plus que les aléas locaux et personnels sont encore plus forts pour ce type de scrutin. Le cas de l’Arkansas est éloquent à cet égard : pendant que Blanche Lincoln (démocrate) perd de plus de 20 points son siège au Sénat, Mike Beebe (démocrate) est réélu gouverneur du même État avec plus de 30 points d’avance.

Il résulte de ces aléas que de nombreux États changent de camp à l’occasion de ce scrutin, dans une sorte de chassé-croisé entre les deux partis.

Le cru 2010 n’échappe pas à la règle dans la mesure où 17 sièges changent de camp : 11 au profit des républicains, 5 à celui des démocrates et 1 au profit d’un indépendant. Au final, les démocrates sont donc perdants puisqu’ils devraient désormais ne détenir que 20 sièges sur 50 contre 26 auparavant, ce qui est conforme aux sondages.

Le gain de la Californie ne doit pas faire illusion car les démocrates gagnent d’extrême justesse dans de nombreux États et échouent à conquérir la Floride que les sondages donnaient pourtant à leur portée.

Des États connaissent un basculement qui n’est pas peu significatif dans la perspective de 2012 comme l’Ohio où le sortant Ted Strickland est battu à l’issue d’un duel serré. Autre État emblématique, la Floride, où les démocrates enregistrent de mauvais résultats pour les trois scrutins. Or l’on sait à quel point cet État peut être crucial dans la course à la Maison Blanche.

Aussi les élections de gouverneurs méritent-elles d’être évoquées car les gouverneurs joueront un rôle central dans le redécoupage des circonscriptions pour l’élection des représentants en 2012. Or, comme il ne s’agit jamais d’un exercice neutre (n’est-ce pas aux États-Unis qu’est né le gerrymandering, manipulation du découpage au profit d’un camp…), les conséquences ne seront pas nulles pour les démocrates. Surtout si l’on ajoute à cela que les républicains ont beaucoup progressé dans les assemblées législatives locales, gagnant 675 sièges, glissement record depuis 1928.

De ce fait, en écartant les États où le redécoupage sera opéré par une commission indépendante, les républicains auront totalement la main sur le découpage de 165 circonscriptions de représentants contre 40 pour les démocrates.

Autre élément à avoir en tête, le « réseau » des gouverneurs peut se révéler précieux, comme il l’a été en 2008, pour mobiliser dans le cadre de la campagne présidentielle et organiser les actions de terrain. Les démocrates voient donc un dispositif qui leur avait réussi, clairement affaibli en vue de 2012.

 

Obama ne pourra plus gouverner d'ici 2012.

CE N’EST PAS INEVITABLE - Le risque d’un blocage est actuellement souligné par les observateurs. Ce risque est réel car les républicains ont appris du précédent de 1994 et seront sans doute moins enclins à une politique de compromis avec la Maison Blanche.

En termes budgétaires (puisque le débat financier et fiscal a été au centre de cette campagne et devrait occuper une grande place dans l’agenda politique), cela pourrait aboutir au cercle vicieux suivant : des hausses d’impôts sont nécessaires pour réduire les déficits ; les républicains les rejettent au nom de leur programme et contribuent ainsi à laisser filer le déficit fédéral ; ce déficit plus grand devient un argument supplémentaire, relayé par les médias ultra-conservateurs, pour convaincre les Américains de la nécessité d’une politique drastique de lutte contre le « big government ».

Mais ce scénario n’est tenable pour les républicains que s’ils parviennent, à travers une communication - si ce n’est une propagande… - efficace, à occulter leur responsabilité et le caractère contradictoire de leur position.

En réalité, le blocage comporte de nombreux risques pour les républicains compte tenu d’abord de l’ambiguïté qui est toujours celle de la signification d’un vote sanction.

Ensuite, la solidité du bloc républicain devrait être mise à l’épreuve dans les mois à venir et certains républicains n’ont pas caché, lors de la campagne, que les querelles de leadership étaient remises à l’après 2 novembre.

Plus fondamentalement, l’articulation entre Parti républicain et Tea Party risque de soulever des problèmes à la fois dans le positionnement au Congrès compte tenu de la radicalité des positions de certains élus et dans la mise en place de la machine électorale pour 2012. En effet, comment assurer la convergence entre un parti historiquement établi et fortement structuré et un mouvement protestataire, à la rhétorique quasi-insurrectionnelle ? A cet égard, la méfiance - si ce n’est la détestation - du Tea Party pour certaines figures républicaines incarnant à ses yeux l’establishment de Washington, à l’image de Karl Rove, est éloquente de ce fossé.

Les inévitables prochaines querelles internes au camp républicain pourraient donc donner à Barack Obama quelques marges de manœuvre et de négociation avec les franges moins radicales du Parti républicain.

Notons enfin que la préservation de la majorité démocrate au Sénat rend déjà la situation plus aisée pour Barack Obama s’agissant de sa politique étrangère, eu égard aux prérogatives spécifiques du Sénat dans ce domaine.

 

Barack Obama (2008-2012): un « one-term President »!

C'EST EVITABLE! -Rien ne permet en tous cas de l'affirmer avec autant d'aplomb, même après la sévère défaite de novembre. Le précédent Clinton est, à cet égard, de nature à rassurer.

Notons d'abord que Barack Obama est toujours relativement populaire avec 46% d'opinions favorables selon le dernier baromètre Gallup (voir les courbes Gallup ci-dessous). Par ailleurs, une rapide comparaison des courbes de popularité de B. Obama et de B. Clinton révèle une trajectoire assez similaire pour les deux Présidents avec la convergence à mi-mandat vers une popularité autour de 45%. Ces scores sont à mettre en parallèle avec le niveau de soutien de Nicolas Sarkozy dans les enquêtes d'opinion. Ainsi l'Institut IPSOS indiquait-il au début du mois de novembre que la cote de défiance du Président français avait atteint un nouveau record de 66% d'opinions défavorables. Obama fait donc toujours des envieux de ce côté-ci de l'Atlantique...

popu obama

A n'en pas douter, les deux ans qui séparent la présente défaite d'un toujours possible rebond électoral en 2012 seront des moments de campagne intenses. Comme il a déjà été souligné, les Républicains joueront leur va-tout avec comme unique obsession de briser tout espoir d'un deuxième mandat consécutif pour l'actuel locataire du 1600 Pennsylvania Avenue. Cette stratégie de l'ankylose législative pourrait être habilement contrée par le Président. Il a déjà notifié publiquement son souhait de travailler avec les Républicains (ce qu'il a déjà tenté de faire durant les deux dernières années, en vain...), notamment en signifiant sa volonté d'accueillir sur un sujet tel que l'emploi des propositions concrètes.

En dépit de la probabilité d'une activité législative et budgétaire beaucoup plus contrainte durant les 24 prochains mois, la croissance américaine devrait bénéficier de quelques fortifiants (notamment sous l'effet de la politique monétaire conduite par la Fed). Un redressement plus vigoureux de l'activité et la perspective d'indicateurs positifs constituent autant de raisons d'espérer une amélioration du paysage macro-économique, notamment sur le front du chômage. Obama en recueillerait les fruits électoraux.

Enfin, Obama doit retrouver le goût du peuple américain.

Jugé par ses compratriotes trop lointain et insuffisamment en sympathie avec leurs difficultés, le Président Obama reconnaissait à un journaliste du New-York Times Magazine « avoir été trop concentré sur les politiques publiques à mener; pas suffisamment sur la politique ». A savoir la pédagogie, l'explication, le dialogue avec les électeurs. Pour gagner en 2012, le cérébral Obama devra retisser ce lien noué, avec succès, pendant la campagne, grâce aux conseils des deux David (Plouffe et Axelrod).

La semaine dernière, la participation en baisse - un tiers des électeurs de 2008 n'ont pas fait le déplacement, en particulier les jeunes et les électeurs noirs - a été l'autre signal de l'effilochage de la dynamique enthousiaste de 2008. En deux ans, le mouvement internet organisé autour d'Obama (BarackObama.com et sa composante « réseau social » My.BarackObama.com) s'est pratiquement évaporé si l'on considère que le trafic est tombé de 8,5 millions de visiteurs uniques par mois en 2008 à moins de 700 000 en septembre 2010. Pour gagner en 2012, le Président Obama devra certainement réveiller Internet.

Thomas ERNOULT et Bastien TALOC.

Publié dans International

Commenter cet article