Réponse à Jean-Louis Guigou, président de l'IPEMED

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po

Le 7 décembre 2010, la section Jean Zay a reçu Jean-Louis Guigou, président de l’IPEMED, Institut de prospective économique du monde méditerranéen. Son intervention, didactique et nourrie, n’a malheureusement pas laissé de place au débat. Nous voulons le nourrir en détaillant quatre points qui nous ont interpellés.

 

Le projet défendu par l'IPEMED s'appuie sur un modèle libéral injuste

 

Selon Jean-Louis Guigou, la division du monde en blocs communiste et libéral a laissé place à une répartition en « quartiers d’orange », dessinant des espaces de coopération économiques Nord-Sud. La Chine tire les Tigres ; les Etats-Unis couvent leur arrière-cours ; à l’Europe d’impulser le décollage de la Méditerranée.

 

Comme la CECA, l’UPM est un projet de projets, qui doit solidariser les États membres autour d’objectifs économiques communs. Malheureusement le discours de M.Guigou s’appuie sur une vision libérale de la division internationale du travail. La main d'œuvre du Sud de la Méditerranée devrait ainsi favoriser l’essor à bas coût des entreprises du Nord. Rappelons d’une part que les bas salaires n’internationalisent pas la protection sociale et ne garantissent pas toujours des conditions de vie descentes. Les délocalisations massives, en plus de désindustrialiser l’Europe, ne contribuent pas toujours au développement économique du Sud. Dans la course à l’attractivité, les pays du Sud sont en général perdants : la main d’œuvre est toujours moins chère ailleurs, ainsi les PECO sont-ils concurrencés par le Maghreb, lui-même pris de court par la Chine. Ici, Jean-Louis Guigou a appelé à une préférence méditerranéenne, au titre qu’au contraire de la Chine, les pays méditerranéens n’exigent pas de transferts de technologie. Ce protectionnisme stérile dessine des rapports Nord-Sud injustes. L’image du quartier d’orange enjolive à notre sens un discours ultra-libéral voire néo-colonialiste.

 

Il n’est pas surprenant de voir que la gouvernance de l'IPEMED s'appuie sur les dirigeants de grandes entreprises liées à la Méditerranée par des intérêts économiques (approvisionnement en matières premières, débouchés commerciaux, centres d’appels) d’ores et déjà favorisés dans la zone. Si le dialogue entre ces entreprises et les gouvernements locaux est nécessaire, il est difficilement justifiable que le gouvernement porte institutionnellement, à grands frais pour le contribuable, des projets d'investissement déjà rentables, et pas forcément porteurs d'amélioration pour l'ensemble des citoyens concernés.

 

Un objectif douteux : faire cesser l’immigration par le « co-développement »

 

Un des arguments en faveur de l’UPM mis en avant par Jean-Louis Guigou porte sur les flux migratoires. Voilà en quelques mots ce qu’il défend : l’immigration est due aux écarts de richesse entre les deux rives de la Méditerranée. Alors, au lieu d’accepter des travailleurs provenant de cette région, nous devrions rendre les conditions assez attractives pour qu’ils restent chez eux. Cela passe par des investissements industriels mais aussi par la facilitation des transferts économiques effectués par les immigrés eux-mêmes.

 

L’argument selon lequel le développement diminue le nombre de candidats au départ est tout simplement faux, du moins à court-terme. Le cas du Mexique est éloquent à cet égard. Des recherches ont montré que la croissance économique stimulait, jusqu’à un certain degré, l’émigration. Une situation économique un peu meilleure renforce l’information dont dispose la population locale quant aux possibilités de départ. Elle crée aussi les conditions économiques permettant de supporter le coût du départ d’un travailleur potentiel. Par ailleurs, le développement s’accompagne classiquement de l’exode rural, accroissant automatiquement le nombre d’urbains, plus informés et plus mobiles.

 

Outre qu’il est faux, l’argument du « co-développement » s’inscrit pleinement dans la logique néo-libérale et néo-colonialiste de son discours. Ce n’est pas pour rien que Guigou a pris l’exemple de l’attitude (supposée) de l’Allemagne lors de la chute du bloc soviétique. Au lieu de s’être fait envahir par des masses d’immigrants des « pays de l’Est », cet État a eu la sagesse d’aller y investir et ainsi de se retrouver à la tête d’un système de division internationale du travail. Par ailleurs, Guigou a mentionné insidieusement le fait que les Arabes ont été arrêtés à Poitiers au VIIIe siècle. Veut-il dire par là que le co-développement serait le dernier rempart d’une civilisation chrétienne menacée ?

 

Dialoguer avec des gouvernements non-démocratiques ?

 

L’UPM, bien que construite sur des projets d’investissement économique, se targue d’ébaucher une union politique. Portée par le président Sarkozy, elle est un objet politique. Or l'opportunisme économique n'a que faire des libertés des peuples, et fait s’assoir à la même table des États privateurs de libertés fondamentales. L'UE, le Mercosur, se sont construits sur le partage de valeurs démocratiques, facteur de stabilité et de progrès. Vidée de son contenu démocratique, l'UPM ne pourra pas accomplir ses promesses, et risque de miner la légitimité de l’UE a intervenir dans les processus diplomatiques. 

 

Dans sa vision des rapports entre Europe et Méditerranée, Jean-Louis Guigou emprunte des raccourcis parfois simplistes, en particulier en ce qui concerne la corruption. Selon lui, celle-ci est la conséquence de l’action corruptrice des pays du Nord. S’il est bien entendu indispensable de garder en tête les dérives qui peuvent émerger des rapports de domination, cette vision demeure assez simpliste, et ignore complètement les leçons tirées de la théorie de l'Etat rentier et de la malédiction des ressources, pourtant utile à expliquer la situation de certains pays  tels que l’Algérie.  Dans ces Etats, la rente dérivée des matières premières empêche la diversification de l’économie nationale, la rendant vulnérable aux chocs extérieurs. Riche, l’Etat fixe un niveau d'imposition généralement faible qui ne favorise pas la démocratie : les gouvernements estiment ne pas avoir de comptes à rendre à la population, et redistribuent la rente de manière à acheter une certaine paix sociale. Dans ce contexte, il se développe souvent une « mentalité rentière » au sein de la population, ce qui constitue notamment un obstacle à l’émergence d’une réelle classe entrepreunariale. Ainsi, les travaux de recherche en économie ou en politique comparée ont clairement montré que l’abondance en matière première est loin d’être une garantie pour le développement des populations, et peut d’ailleurs conduire dans certains à un appauvrissement des populations (phénomène de la malédiction des ressources).

 

Quant au rôle des pays industrialisés du Nord dans ce cycle de corruption, il est complexe et ne peut être réduit à celui de corrupteur. Certaines initiatives du Nord permettent probablement d'améliorer les choses (exemple : le "publish what you pay" de l'EITI, adopté par de nombreuses entreprises occidentales). 

 

Dans ce contexte, nous sommes particulièrement surpris par le projet porté par IPEMED d’un marché commun de l’énergie. Selon lui, un tel marché assurerait aux deux rives d’être sur un pied d’égalité. Ce projet nous semble illusoire, et en aucun cas comparable avec le rapprochement de la France et de l’Allemagne autour de la CECA.

 

Gare à la simplification culturaliste !

 

Nous voulons dénoncer ici la façon culturaliste dont Jean-Louis Guigou a présenté les choses. Nous voulons dire par là qu’au lieu de prendre en compte la réalité complexe des pays de la rive Sud de la Méditerranée, il s’en remettait à des lieux communs qui ne reflétaient qu’une partie de la réalité.

 

Par exemple, comment explique-t-il l’islamisation des sociétés ? Selon lui, la montée du fondamentalisme est due à une perte de valeurs et d’espoir en l’avenir. « Les gens ne croient plus en rien » (ils n’ont plus confiance dans les institutions) et par conséquent se tournent vers une autre croyance, religieuse, pour continuer à entretenir l’espoir. Le phénomène est éminemment plus complexe (ce qui ne veut pas dire qu'il faut le minimiser, au contraire). En fait, sur ce point, Jean-Louis Guigou a semblé confondre la situation des pays dont il parle et l’opinion d’une partie de la population de ces pays. Nous avons eu le sentiment que sa vision a été très influencée par les groupes sociaux avec lesquels il entretient des contacts : les élites politiques et économiques du Maghreb, souvent francophones et laïques. Or, comme dans de nombreux pays en développement, ces élites connaissent généralement mal la société qui les entoure. Vivant en vase clos en raison des inégalités criantes, elles ne côtoient que très peu leurs concitoyens, et ont souvent une vision biaisée des phénomènes sociaux.

 

 Le point où la simplification culturaliste est la plus patente est la distinction constante qu’il opère entre « Européens » et « Arabes ». Or, les arabes sont loin de former une masse homogène. Rappelons l’existence d’autres communautés, tels que les kabyles ou les berbères . L’arabité n’est pas une donnée ethnique mais un sentiment d’appartenance culturelle, fondée en grande partie sur la pratique de la langue arabe, via tous les dialectes qui en sont dérivés. A l’échelle de la Méditerranée, les Arabes eux-mêmes n’ont jamais été unis, ni politiquement, ni culturellement. Pour s’en convaincre, on pourra se remémorer l’expérience des réfugiés palestiniens partis s’installer au Maghreb et dont les témoignanes montrent qu’ils ne comprenaient pas la langue parlée localement tant les différences de dialecte et les différences culturelles étaient fortes. Les liens historiques et culturels entre le Maghreb et la France sont beaucoup plus forts que les liens entre le Mashrek et le Maghreb (qui ne faisait pas partie de l'Empire Ottoman), même si on a assisté récemment à un développement des échanges économiques limité. Le Maghreb et le Mashrek, restent deux mondes bien différents, séparés par un désert.

 

Dans cette dichotomie, où positionner la Turquie, qui représente tout de même près de 80 millions d’habitants qui n’ont rien d’arabes et subit les méfiances de l’Europe ? Que faire d’Israël, des kurdes, des pays européens aux frontières de l’UE comme l’Albanie ou le Monténégro ?

 

Quel avenir pour l’UPM ?

 

Pour conclure, nous partageons l’idée qu’il est nécessaire de renforcer les liens entre les deux rives de la Méditerranée, cet espace historique d’échange et de cohabitation entre religions et entre civilisations devenu la frontière la plus inégalitaire du monde. En ce sens, l’UPM est un projet noble mais qui ne pourra fonctionner et contribuer au développement des peuples qu’à condition de ne pas être instrumentalisée au profit des intérêts politiques et économiques du Nord, de porter une ambition démocratique et de s’affranchir de toute tentation culturaliste ou néo-colonialiste.

 

Elsa C., Elsa F., Kim D., Sébastien B.

Publié dans International

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WK 02/01/2011 17:53


Un article intelligemment nuancé qui permet de comprendre rapidement les questions posées par le projet d'une union entre pays méditerranéens sans pour autant avoir recours à la simplification à
outrance. Bravo !


virginie 23/12/2010 14:24


Bravo pour cet article qui est fouillé, vaste et complet. Par contre, ne pensez-vous pas que les raccourcis de JL Guigou étaient dus à un temps limité ou à une volonté de provoquer l'auditoire pour
attirer son attention?
En tous cas bonnes vacances à tous!!
Virginie