The Alastair Campbell Diaries, Volume II : Power and the People (1997-1999)

Publié le par Section socialiste de Sciences-Po

 

 

                Alastair Campbell, principal conseiller en communication et spin doctor de Tony Blair de 1994 à 2003, a publié cette semaine le deuxième tome de ses Diaries, son journal intime tenu jour après jour durant ces onze années. Après le tome initial qui correspondait aux années 1994-1997, ce deuxième tome couvre la période allant du triomphe électoral du New Labour de Tony Blair, le 1er mai 1997, jusqu’au mois d’avril 1999. Il constitue un compte-rendu détaillé, qu’il s’agit de lire avec précaution compte-tenu de la subjectivité de l’auteur, mais qui permet néanmoins d’apprendre de nouvelles choses, parfois importantes, souvent anecdotiques et toujours intéressantes, sur l’action du Premier ministre Tony Blair et les différentes dimensions de la vie politique britannique durant cette période.

                De Diana à Gordon Brown en passant par Belgrade et Bagdad, voici les « bonnes feuilles » de ce volume 2, parues dans The Guardian.

 

1997, la mort de Diana, et la famille royale

                Après la mort de la Princesse de Galles le 31 août 1997, et jusqu’à ses funérailles la semaine suivante, la réaction pour le moins mesurée de la famille royale et en particulier de la Reine a suscité de nombreuses réactions négatives dans la presse et l’opinion publique britanniques, alors que l’émotion populaire était intense dans tout le pays. Les notes personnelles d’Alastair Campbell donnent de nouveaux détails sur cette semaine et les coulisses de l’organisation des cérémonies en hommage à Diana Spencer.

                Campbell révèle ainsi que les conseillers du Prince Charles ont eu de grandes craintes pour la sécurité physique de ce dernier au cours des cérémonies. Il a alors été vu comme nécessaire que les Princes William et Harry (les enfants de Charles et Diana) soient présents à ses côtés derrière le cercueil de Diana afin d’éviter toute attaque contre le Prince de Galles. Les négociations pour obtenir cela ont été particulièrement difficiles, compte-tenu de la « haine totale » que William, âgé alors de quinze ans, nourrissait à l’égard des médias britanniques après le véritable harcèlement qu’ils avaient fait subir à sa mère.

 

                Sur un plan plus politique, les Diaries révèlent un nouvel aspect de la médiocrité de William Hague, actuel Foreign Secretary, en tant que leader du Parti Conservateur de 1997 à 2001. Hague avait en effet accusé Tony Blair de « détourner » l’héritage de Diana à des fins politiciennes et aux dépens de la Reine, après ses discours pourtant particulièrement justes et bien perçus par l’opinion (« la Princesse du peuple »). On apprend ici que Buckingham Palace, loin de remercier William Hague, a considéré ce dernier et les arguments qu’il développait comme « pathétiques », et a soutenu entièrement le Premier ministre.

 

1998, l’Irak, la religion, le pouvoir

                Dans le contexte de tensions croissantes avec l’Irak de Saddam Hussein qui refusait de coopérer avec les experts onusiens, fin 1998, les Etats-Unis et le Royaume-Uni avaient décidé un bombardement stratégique du territoire irakien, planifié pour le 16 décembre.

                Alastair Campbell rapporte que dans la nuit précédant le bombardement, Tony Blair a connu un véritable « wobble », une très forte hésitation quant à la décision prise et aux conséquences qu’elle pourrait avoir. Cette hésitation du Premier ministre, comme le raconte l’ancien spin doctor de Downing Street, a été provoquée par la lecture de la Bible durant cette nuit, et plus particulièrement d’un passage incluant, semble-t-il, Jean le Baptiste et Hérode.

                Cet épisode illustre bien le rôle prépondérant de la foi dans les décisions prises par Tony Blair qui, comme le précise Campbell, lisait chaque fois la Bible avant des moments importants. Le même Campbell avait pourtant, à l’époque, écarté les questions concernant la religion du Premier ministre par une phrase restée célèbre : « We don’t do God ». Mais l’ancien locataire du 10 Downing Street a régulièrement montré depuis ce rôle important de la religion et de sa vision du bien et du mal dans les décisions qu’il a prises, en utilisant régulièrement l’argument du « right thing to do » (« c’était la juste chose à faire ») concernant l’invasion de l’Irak en 2003. Tony Blair aura à nouveau l’occasion de se justifier sur ce point vendredi 21 janvier, devant la Commission Chilcot (chargée d’analyser les tenants et les aboutissants de ce conflit), dans le cadre d’une seconde audition après celle du 29 janvier dernier.

 

                Alastair Campbell révèle également que le 18 avril 1998, reçu par le Prince Abdallah d’Arabie Saoudite, Tony Blair avait assuré à ce dernier que le Royaume-Uni ne menacerait pas l’intégrité territoriale de l’Irak. Plus loin, dans ses notes en date du 19 décembre 1998, alors que le bombardement de l’Irak touchait à sa fin, il rapporte que le Premier ministre considérait la stratégie du containment employée à l’encontre de Saddam Hussein comme étant la bonne.

 

1999, le Kosovo, l’OTAN, le spin

                 Le 26 mars 1999, l’OTAN commence à bombarder la Serbie de Slobodan Milosevic afin de le contraindre à revenir à la table des négociations concernant la situation au Kosovo. Cependant, les résultats sur le terrain se font attendre, la stratégie de communication de l’Alliance est opaque et pousse le Royaume-Uni à envoyer Alastair Campbell à Bruxelles pour aider à clarifier le message véhiculé dans les médias.

                Campbell souligne à l’époque que le facteur médiatique est crucial, avec la machine de propagande serbe entièrement contrôlée par Milosevic qui fait contrepoids à la faible diffusion d’informations de la part de l’OTAN, et ce alors même que cette dernière est bien plus puissante militairement que Belgrade.

                L’ancien Press secretary de Downing Street raconte ainsi comment les responsables de l’OTAN, dont notamment le Secrétaire Général Javier Solana, ont été heureux voire soulagés de sa venue, impressionnés de la façon dont le New Labour avait su changer son approche vis-à-vis des médias. Alastair Campbell rapporte même que le Général Wesley Clark, Commandant Suprême des Forces Alliées en Europe, lui a déclaré que si rien n’était fait, l’OTAN se trouvait « au bord d’un désastre », chose que Campbell dit avoir trouvé plutôt alarmante, tout comme le « bonne chance Alastair, nous comptons tous sur vous ! » que lui a lancé le Général à la fin de la rencontre (« Shouldn’t I be saying that to you ? » répondit-il). On se rend compte ici du manque de préparation de l’OTAN, au moins sur le plan médiatique, pour cette opération.

 

                Campbell raconte également les dessous des négociations entre Londres et Washington sur la question des troupes au sol, option défendue mordicus par Tony Blair mais que refusait le Président américain Bill Clinton, avec le soutien d’autres leaders européens comme le Président français Jacques Chirac, le Chancelier allemand Gerhard Schroeder ou encore le Président russe Boris Eltsine. Il détaille ainsi le contexte du discours prononcé par le Premier ministre à Chicago, dans lequel il affirmait, en particulier, la légitimité de l’ « interventionnisme libéral », de la part d’un Etat souverain envers un autre.

 

1997, Little Britain, Bigger Britain, les robes de Sa Majesté

                L’ancien Press secretary rapporte également nombre d’anecdotes, souvent drôles. Ainsi, après l’éclatante victoire des Travaillistes en 1997 et la popularité qui en suivit pour le leader britannique, Tony Blair déclara en plaisantant qu’il était quand même dommage que la Grande-Bretagne soit si petite géographiquement ; ce à quoi Campbell répond en disant qu’il leur fallait préparer une politique de Bigger Britain, en prenant le contrôle du Danemark, puis de la Belgique, puis de la France… tout en précisant plus sérieusement que le nouveau Premier ministre ne devait pas se laisser prendre par la « world-leader-itis », que les questions internationales étaient importantes mais ne devaient pas dominer les questions intérieures, conseil que Tony Blair a peut-être oublié au cours des années suivantes.

                Campbell raconte que, le lendemain, il continuait à plaisanter avec Tony Blair sur la Bigger Britain, en parlant de la conquête de l’Inde ou de la Chine, voire même des deux. « Britain would be so big then. »

 

                Autre anecdote : en 1997, la Reine Elizabeth II prépare son voyage en Irlande du Nord, encore secouée par les troubles entre unionistes et indépendantistes qui dureront jusqu’en 1998. La veille, elle rencontra Tony Blair, et portait une robe verte (couleur des indépendantistes). Le Premier ministre, apprenant son voyage, lui répond « J’espère que vous n’allez pas mettre cette robe. », ce que la Reine a d’abord pris comme un commentaire sur la robe elle-même et non pas le conflit nord-irlandais. « Je crois qu’elle a compris ce que je voulais dire », commenta Tony Blair à Alastair Campbell un peu plus tard, « mais je ne peux pas en être vraiment sûr ».

 

Les TB-GB’s

                Un aspect important du mandat de Tony Blair a été sa relation très complexe et souvent tendue avec Gordon Brown. Ce dernier, longtemps favori pour devenir le leader du Labour Party, s’était fait « prendre la place » après la mort du leader de l’époque John Smith en 1994, par celui qui était alors son ami et collègue depuis plus de dix ans. Ce que Gordon Brown a vécu comme une « trahison » endommagera irrémédiablement les relations entre Blair et ce dernier, et pèsera considérablement sur le gouvernement travailliste, avec un Chancelier de l’Echiquier obsédé par le poste de Premier ministre, qu’il finira par arracher à Blair en 2007.

                Les notes quotidiennes d’Alastair Campbell permettent de se rendre compte des tensions quotidiennes qui ont existé entre les deux hommes, tout au long des treize ans passés par Tony Blair à la tête des Travaillistes. Ainsi, en janvier 1998, un article du journaliste Andrew Rawnsley dans The Observer a été le sujet d’un intense conflit entre Blair et Brown ; dans cet article, Rawnsley rapportait les propos de « quelqu’un qui peut se targuer de très bien connaître les pensées du Premier ministre » et qui aurait déclaré que Gordon Brown avait des « psychological flaws » (des problèmes psychologiques). Cette expression a provoqué la colère du Chancelier et de ses alliés, persuadés que ce coup médiatique avait été monté par le Premier ministre lui-même pour le déstabiliser. Alastair Campbell a quant à lui, à plusieurs reprises depuis, nié être la source de Rawnsley. Les entrées de son journal intime relatives à cette période, cependant, relativisent cette version des faits. Tout d’abord, elles indiquent clairement que Tony Blair n’était absolument pas derrière cette interview, et qu’il a été profondément agacé de ce nouveau regain de tension avec Gordon Brown, disant clairement à Campbell qu’il ne pouvait pas faire ce genre de choses sans son accord. Ce dernier, s’il reconnaît être à l’origine des propos retranscrits par Rawnsley, récuse l’expression de « psychological flaws » et accuse le journaliste de l’Observer d’avoir surinterprété ses propos ; Andrew Rawnsley, de son côté, a jugé que les Diaries de Campbell « ne disent pas toute la vérité, ce qui ne devrait pas surprendre ».

                Un peu plus loin, en date du 9 février 1998, l’ancien spin doctor offre à ses lecteurs un nouvel exemple des « TB-GB’s », ces anecdotes qui se sont parfois déroulées en public et sont souvent hilarantes, et qui montrent l’ampleur des difficultés relationnelles entre les deux hommes. Ici, durant la réunion « stratégique » hebdomadaire avec les principaux responsables du Labour Party, Tony Blair cherche à impliquer le plus possible Gordon Brown, donnant lieu à une scène « presque comique » pour Campbell (que nous laisserons en version originale, afin d’éviter une traduction nécessairement mauvaise) :

               

                TB : “What do you think, Gordon ?

                GB : About what?

                TB : What we’re talking about.

                GB : What about it?

                TB : What do you think about it?

                GB : Which bit?”

 

                Quelques jours après, revenant sur l’épisode des « psychological flaws », Blair dit à Campbell que le plus gros problème avec cette expression était qu’elle ne traduisait que la triste vérité, et que c’était la raison pour laquelle Brown était aussi blessé. Cherie Blair, quant à elle, décrivait Gordon Brown comme un « homme triste, très triste. Il ne s’en remettra jamais, jamais » [d’avoir été devancé par Blair].

 

                Deux autres tomes des Diaries sont encore prévus, qui couvriront les périodes allant de 1999 à 2001 puis de 2002 à 2003, année de la démission d’Alastair Campbell.

 David Guilbaud


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