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Samedi 1 mars 2008

Il est de bon ton dans une certaine gauche française de prétendre que les démocrates et les républicains américains sont finalement interchangeables et que l’élection de l’un ou de l’autre importe peu.

D'une analyse partielle


L’analyse du bilan calamiteux de la présidence Bush ou la lecture de ce seul article saisissant devraientCloverfield.JPG suffire à n’importe quelle personne sensée d’y voir de profondes différences. Plus fondamentalement, on est d’ailleurs frappés par le suivi très superficiel que les medias français accordent à cette élection. Il est par exemple communément admis que les programmes économiques de Hillary Clinton et de Barack Obama sont similaires ou encore que Barack Obama serait plus « à gauche » qu’Hillary Clinton. Si Clinton et Obama s’accordent pour remettre en cause les « cadeaux fiscaux » (tiens tiens…) accordés par l’administration Bush, leur conception de la généralisation de l’assurance-maladie repose sur deux philosophies très différentes. Clinton propose une généralisation obligatoire quand Obama en fait un choix délibérément consenti par le citoyen (en dehors des moins de 25 ans). Malgré toutes les explications de l’équipe d’Obama, on a du mal à comprendre comment le fait de généraliser l’assurance-maladie abordable et de qualité n’est pas, en soi, un authentique choix de la part des citoyens, qui sont aussi des électeurs. Par ailleurs, comment un authentique fonctionnement solidaire de la protection sociale peut-il reposer sur la coexistence de systèmes à géométrie variable ? Sur ce point, il semble donc difficile de prétendre que Obama est plus « à gauche » que Clinton, même si cela n’enlève en rien la qualité de la candidature du sénateur de l’Illinois.


Pire que Bush : McCain Fries !

Mais surtout, puisque nous n’avons pas vocation à nous ingérer dans les affaires de politique intérieure américaine, nous pouvons en revanche avoir plus qu’un avis sur les options de politique étrangère présentées et leurs répercussions sur l’équilibre mondial. De facto, la victoire de John McCain, seul candidat républicain semblant émerger, serait une véritable catastrophe. Sa proposition de maintenir « indéfiniment » les troupes américaines en Irak est aussi invraisemblable budgétairement (les deux conflits, irakiens et afghans, ont déjà coûté plus de 750 milliards $ aux contribuables américains) que dangereuse d’un point de vue géostratégique. Comme on l’a déjà écrit ici, les Américains ne perdent pas sur un seul front, mais sur les deux. L’envoi, plus que contestable d’ailleurs, de renforts français en Afghanistan, alors que cette guerre depuis 7 ans déjà, démontre à quel point la situation estJohn-McCain.JPG calamiteuse.

Les deux propositions des candidats démocrates (retrait sous 16 mois pour Obama, d’ici 2013 pour Clinton) permettent au moins de fixer un cap, un horizon. Sans être un faucon patenté, la proposition de Barack Obama de bombarder de manière « ciblée » certains foyers abritant de manière évident des talibans au Pakistan (dans des territoires tribaux où le pouvoir central d’Islamabad n’a aucune influence) ne doit pas être balayée d’un revers de main. La plupart des spécialistes s’accorde sur le fait que l’essentiel du pouvoir terroriste, tout au moins ce qu’il reste de faible centralisation de la nébuleuse Al Qaeda se trouve sur place, et certainement pas en Irak (où les mouvements sont « spontanés »).
C’est aussi de l’Afghanistan et du Pakistan qu’essaime de nouvelles formes d’organisations terroristes qui s’établissent non pas en Irak mais dans les Républiques d’Asie centrale. A ce titre, la déclaration du GAFI (Groupe d'Action Financière sur le blanchiment de capitaux) du 28 février 2008 qui porte principalement, outre l’Iran, sur l’Ouzbékistan et le Turkménistan, illustre ce déplacement du problème et le total échec de la stratégie néoconservatrice de lutte (nécessaire) contre le terrorisme.

Les propositions du sénateur McCain refusent cet état de fait et persévèrent dans leurs erreurs, allant même jusqu’à penser qu’il suffirait de mettre un soldat américain derrière chaque Irakien pour stopper la spirale infernale. Prétendre que le retrait d’Irak ferait de ce pays un « refuge du terrorisme international » démontre à quel point la proposition de McCain est dangereuse. L’Irak n’est pas un terreau facile pour l’islamisme radical, il n’y a aucune adhésion, bien au contraire, de la population aux opérations kamikazes (dont elles sont les premières victimes), contrairement à ce que l’on peut voir, pour des raisons différentes, en Cisjordanie. Le pouvoir de Saddam Hussein, reposant sur l’idéologie de « laïcité de combat » du parti Baas, a pendant très longtemps pourfendu toute immixtion de la religion dans la cité. Inutile de préciser que les armes de destruction massive n’ont en outre jamais existé. Plus les Etats-Unis restent en Irak, plus ils empêchent au contraire la population irakienne de se charger elle-même (par l’intermédiaire de sa police et de son armée) de la lutte contre les terroristes. Bien évidemment que la désorganisation générée par l’invasion américaine ne se règlera pas du jour au lendemain mais le maintien voire le renforcement des troupes serait la pire des solutions.


John McSarkozy vs Ségolène Obama et Dominique Strauss-Clinton ?


Pour cette simple raison, on ne peut pas se permettre d’associer les démocrates aux républicains.Obama-Clinton.JPG Pourtant, même s’il faut se garder de trop plaquer une élection sur une autre, on est frappés par la similarité entre les élections présidentielles américaines de 2008 et celles qui ont eu lieu en 2007 en France. D’un côté, un camp républicain qui gouverne depuis 8 ans et ne cite jamais, sauf pour le critiquer, le Président encore au pouvoir issu de leurs rangs. Des républicains qui prétendent aussi à la « rupture » par rapport à quelque chose qu’ils ont eux-mêmes construits… Ca ne vous rappelle rien ?

De l’autre, un camp démocrate qui a longtemps vu 3 candidats sérieux s’affronter (avec le sénateur John Edwards), désormais 2 candidats, dans une primaire beaucoup plus âpre que celle qui existe au sein du parti républicain, avec des critiques d’incompétence et d’inexpérience d’un côté, de faire partie de l’establishment et de pratiquer une sorte de « vieille politique » de l’autre. Le candidat républicain a d’ailleurs déjà récupéré ces critiques issues des joutes internes aux démocrates pour les intégrer dans ses propres attaques. Ca ne vous rappelle rien ?

Clinton comme Obama doivent comprendre que la division du camp démocrate étalée aux citoyens américains est la seule chance pour les républicains de gagner la présidentielle. Ils doivent aussi comprendre que cette élection les dépasse et qu’ils n’ont pas le droit de la perdre, pour les Etats-Unis, pays ami de la France, pour le monde aussi, uniquement par opposition personnelle.

John_G
par Section socialiste de Sciences-Po publié dans : Questions internationales
Dimanche 24 février 2008

Dans un article retentissant paru dans Le Monde en janvier dernier, le ministre d’ouverture JeanSarkozy-Bongo.JPG Marie Bockel s’engageait à « signer l’arrêt de mort de la Françafrique », ce système de relations néo-coloniales qui caractérise la politique africaine de la France depuis De Gaulle. Il relayait ainsi les propos tenus lors de l’affaire de l’Arche de Zoé par la Secrétaire d’Etat aux Droits de l’Homme Rama Yade : « l’Afrique de papa, c'est fini ».


Par ce genre de vociférations, les deux sous ministres ont à nouveau démontré leurs rôles d’aimables plantes vertes dans ce gouvernement fantôme écrasé par les conseillers élyséens. En effet, les événements de février dernier au Tchad viennent à point pour nous rappeler un autre reniement de Nicolas Sarkozy, qui avait promis pendant la campagne l’avènement d’une « diplomatie des droits de l’homme ».


Le 3 février 2008, alors qu’une colonne de rebelles s’apprêtait à arracher la capitale N’Djamena au président Idriss Déby Itno, tout laisse à croire que des forces françaises du 1er régiment parachutiste d’infanterie de marine, spécialement dépêchées sur place, ont pris part aux combats qui ont tué des dizaines de civils tchadiens. 
 

Comment expliquer ce soutien sans failles à l’un des pires dictateurs de la planète, si ce n’est par les appréciables ressources pétrolières qu’il contrôle ?

En dépit de ses idéaux passés, Bernard Kouchner vous répondra en qualifiant le régime du président Déby, issu d’un coup d’Etat sanglant en 1990, de « légitime ». Message reçu à Khartoum et Rangoon, avis aux amateurs de coups d’états dans toute l’Afrique. Même si cette affirmation a pu faire une fois de plus le bonheur des chapeliers français, c'est plutôt un profond désarroi qui règne dans les capitales européennes contributrices à l’EUFOR.

Morin-Deby.JPGCette mission de l’Union Européenne, composée de 3700 militaires dont 2100 français, devait se déployer ce mois-ci à l’est du Tchad (désormais sous contrôle des rebelles tchadiens), afin de sécuriser les camps de réfugiés originaires du Darfour. En étalant son parti pris pour le pouvoir tchadien, la diplomatie française saborde avant même son déploiement le plus grand effort jamais réalisé par la Politique Européenne de Sécurité et de Défense (PESD) et compromet l’équilibre de la région. Non content d’isoler un peu plus la France en Europe, Sarkozy lui a aussi fait perdre la face devant l’ensemble de la communauté internationale en demandant à un autre dictateur, le colonel Kadhafi, d’utiliser les bases libyennes pour ravitailler les avions militaires engagés au Tchad.
 

Outre ce double constat d’échec pour notre politique étrangère, les accents méprisants du discours de Dakar, les acoquinements avec Kadhafi et désormais le soutien armé aux dictateurs africains ne font que confirmer ce qui est devenu une évidence : le fameux « co-développement » passe par les fusils et la vision sarkozyste de l’Afrique s’arrête en 1960.
 
 
 
L’Afrique de papa, c'est fini, bienvenue dans l’Afrique de grand papa.
 
                                                                                                                  Nicolas Brien
par Section socialiste de Sciences-Po publié dans : Questions internationales
Samedi 29 décembre 2007

Tout d’abord, il ne sera pas question dans cet article des qualités ou des défauts de Benazir Bhutto.Benazir-Bhutto.JPG Comme toute femme politique d’envergure, le personnage avait ses zones d’ombre et la perception que nous pouvions en avoir dans les pays occidentaux était sans doute bien différente de celle qu’en avaient les Pakistanais. Mais ce qui nous intéresse ici, au-delà de l’hommage qui doit être rendue à la femme combattante et courageuse, plus que l’enquête sur les responsables directs de l’assassinat odieux dont elle a été victime, sont les causes indirectes de cette terrible nouvelle.

 

Il ne s’agit certainement pas d’excuser le terrorisme et cette manière lâche non seulement d'attenter à la vie humaine mais aussi de contourner la volonté démocratique (des élections législatives doivent avoir lieu dans deux semaines au Pakistan) mais de se demander, modestement, dans une région aussi troublée, comment nous en sommes arrivés là. A plusieurs égards, la responsabilité américaine est engagée dans le processus qui a conduit à ce funeste événement. Deux erreurs manifestes et interdépendantes semblent avoir été commises : la première est philosophique (basé sur le néoconservatisme), la deuxième est géostratégique (l'appui total au régime de Musharaf).


***

La guerre contre le terrorisme n’a pas eu lieu

 

Suite aux attentats du 11 septembre 2001, toute la stratégie américaine a été (légitimement au départ) tournée vers la lutte contre le terrorisme. Le Président Bush n’hésitait même pas à parler de « guerre » (war on terror). La guerre en Afghanistan, qui bénéficiait de la légitimité internationale (résolution du Conseil de sécurité) en a constitué le premier acte. De très nombreux Etats, dont la France, se sont alliés avec les Etats-Unis sur le front afghan pour mener une guerre authentique contre les Talibans. La guerre en Irak, sans appui de la communauté internationale, a ensuite été présentée comme le deuxième acte de cette guerre plus globale contre le terrorisme. En réalité, au-delà des mensonges désormais établis et des motifs pétroliers, la décision de mener la guerre en Irak relevait d’un choix philosophique fondé sur la théorie néoconservatrice de « democracy building » et sur le fantasme d’un Grand Moyen-Orient gagné subitement par la démocratie et régenté par les Etats-Unis.

 

Irak.JPGAu-delà de la situation irakienne suite à l’invasion américaine de 2003 (centaines de milliers de civils irakiens tués, plus de 3000 soldats américains morts, un pays exsangue…) qui constitue en elle seule une condamnation de cette opération calamiteuse menée quasi-unilatéralement (avec la complicité des Britanniques) par les Etats-Unis, ce sont aussi et surtout les conséquences indirectes de la guerre en Irak qui sont encore plus calamiteuses. Faute de s’être concentrés sur un seul front, à la fois légitime et nécessaire, autrement dit en Afghanistan, les Etats-Unis et par ricochet la communauté internationale, ont perdu partout. La situation en Afghanistan est absolument dramatique. Les chefs tribaux reprennent chaque jour un peu plus de terrain et de pouvoirs, alimentés financièrement par le trafic de l’opium, dont le pays est redevenu la plate-forme mondiale. Le pouvoir central retranché à Kaboul et représenté par Hamid Karkaï est totalement impuissant. La France, les Etats-Unis (qui viennent de débloquer 35 milliards $) et l’ensemble des pays alliés, sont obligés, plus de 4 ans après le début de la guerre, à redéployer des troupes sur le terrain.


Oussama bin Laden, même si sa capture ne réglerait rien au problème d’Al Qaeda, n’a toujours pas été capturé et il est sans doute réfugié dans l’est du pays, à la frontière avec le Pakistan. Cette triste réalité fait malheureusement écho à l’assassinat de Benazir Bhutto.

 

L’effondrement de l’axe du manichéisme

Les grandes théories néoconservatrices ont également conduit George W. Bush à échaffauder les pires absurdités géostratégiques. Plusieurs Etats ayant été rapidement intégrés dans l’ « axe du mal », il fallait trouver quelques pays sur lesquels on pouvait, croyait-on (naïvement ou non)Musharaf.JPG à Washington, compter. Le Pakistan en faisait partie. Plus exactement le Pakistan dirigé par le général Pervez Musharaf, dont l’accession au pouvoir s’est fait par un coup d’Etat, rappelons-le. En se drapant dans un discours pro-occidental caricatural, ce dictateur a bénéficié d’une grande mansuétude de la part de ses alliés américains. Tout pouvait lui être concédé sous couvert du prétexte de la lutte contre le terrorisme. C’est le Pakistan de Musharaf qui était censé empêcher précisément ce qui s’est passé, à savoir que les Talibans en déroute – malheureusement temporaire – ne se réfugient à proximité de l’Afghanistan pour reconstituer leurs réseaux et mettre en place leurs bases arrières. On sait ce qu'il en advint. Le caractère autocratique du pouvoir exercé par Pervez Musharaf lui a aliéné l’ensemble des démocrates que compte le Pakistan. L’obsession anti-indienne du Président-général (Musharaf a jusqu’il y a très peu de temps encore cumulé les postes de chef d’Etat et de chef d’état-major des armées) l’a même conduit à privilégier son front oriental (notamment le problème du Cachemire) au détriment de l’essentiel qui se situait et se situe encore sur le front occidental (la frontière avec l’Afghanistan). L’administration Bush a soutenu pendant très longtemps et sans aucune réserve le général-Président et lui ont même conféré une aura internationale fort contestable.


Benazir Bhutto "victime collatérale" de ce double fourvoiement de l'administration Bush

Ce soutien inconditionnel a du toutefois se confronter à la réalité. Pervez Musharaf a totalement échoué dans son rôle de chef de la lutte contre le terrorisme dans cette partie du monde. Il a utilisé les islamistes qui représentent pourtant une frange mineure de l’électorat pakistanais (environ 10% des votes). Il a laissé faire les implantations multiples de madrassa (écoles coraniques) enseignant un islam radical. Le territoire pakistanais a pris le relais de l’Afghanistan des talibans en matière de présences d’apprentis-terroristes sur son sol. Benazir Bhutto a été autorisée par les Américains à retourner sur le sol pakistanais à partir du moment où son retour était la dernière chance de rétablir une situation qui s’empirait de jour en jour, du fait du double autisme des dirigeants américains et pakistanais. Sans la bénédicition des Etats-Unis et du même coup la disgrâce de Musharaf, jamais Benazir Bhutto n’aurait pu revenir dans son pays. En l’assassinant aussi rapidement, les terroristes qui en sont responsables, avec la complicité ou non d’une partie de l’establishment (politique et militaire) pakistanais, ont voulu signifier aux Américains que définitivement la guerre n’est pas un jeu et certainement pas « over ».
 

Le bilan est désastreux et ne peut réjouir personne. Outre le fait que le Pakistan est un pays nucléaire, cette affaire témoigne du chaos total que lègue à la planète la calamiteuse présidence Bush. Alors que l’Afghanistan aurait du être la priorité de l’action militaire des Alliés, cette opération a été reléguée au second plan pour satisfaire la mégalomanie de quelques idéologues avec la guerre d’Irak. Aujourd’hui, une partie du Pakistan s’est talibanisé tandis que l’Afghanistan s’est largement irakanisé.


***

Comment ne pas s’étonner dans le même temps que la France n’ait même pas jugé utile de rappeler aux parlementaires américains (voir le discours de Sarkozy au Congrès), et sans vouloir donner des leçons, que la guerre d’Irak a été une faute dramatique dont le monde paiera longtemps le tribut. Quand on se rend compte de la place que prend cette opération dans les primaires américaines, on est consterné par cette amnésie française. Un ami, c'est aussi quelqu'un que l'on doit préserver de ses démons, précisément quand on les connaît.

 

Loin de toute polémique et de tout angélisme, l’assassinat de Benazir Bhutto doit aussi nous inciter à recadrer profondément la politique étrangère française. S’éloignant de toute démonstration de zèle à l’égard de notre allié américain (comme cela a récemment été le cas avec l’Iran), nous pourrions au contraire apporter notre vision particulière en matière de lutte contre le terrorisme. Parmi les premières touchées par des actes terroristes sur son sol et bénéficiant de services secrets parmi les plus efficaces au monde, la France dispose d’une expertise reconnue à travers le monde en matière de lutte contre le terrorisme. La France pourrait en faire l’une des priorités de sa présidence de l’Union Européenne et inciter la nouvelle présidence américaine à se désengager dans la voie non seulement meurtrière, dangereuse pour l’équilibre international mais improductive pour ses propres objectifs dans laquelle elle s’est engagée.


John_G
par Section socialiste de Sciences-Po publié dans : Questions internationales
Dimanche 9 décembre 2007

La réalité dépasse la (mauvaise) fiction. On a déjà rappelé ici la prétendue volonté de rompre avec une politique étrangère qui oubliant souvent ses grands principes, et notamment la sauvegarde et la défense des droits de l'homme, quand l'odeur de la monnaie se faisait tenace. Etienne Longueville a également évoqué ici deux des principaux revirements par rapport à cette prétendue nouvelle doctrine. Mais cette fois-ci, le spectacle donné dépasse l'entendement. Non seulemement Nicolas Sarkozy renie totalement ses engagements de campagne mais il s'enfonce délibérément dans une démarche quasi autistique de défense et même de promotion de l'indéfendable.

Nicolas Sarkozy recevra effectivement le "Guide" lybien Kadhadfi en visite d'Etat (soit le plusKadhafi---Sarkozy.JPG haut rang protocolaire) à compter de demain. Malgré les remarques légitimes de l'opposition socialiste en France, les messages d'étonnement envoyés par nos partenaires européens et américains, Nicolas Sarkozy non seulement persiste mais signe : "Je suis très heureux de recevoir Mouammar Kadhafi à Paris". Une réelle complicité semblait même se créer entre les deux hommes, Sarkozy n'hésitant même pas à s'adresser à lui comme à n'importe quel autre chef d'Etat.

Or, que déclarait ce grand homme devenu "fréquentable" par la promesse de quelques contrats le même jour ?
-
"Les superpuissances ont violé la légitimité internationale, le droit international et les Nations unies, et ont exécuté leurs décisions en dehors de ce cadre et donc il est normal que les faibles aient recours au terrorisme";
-  "Le Conseil de sécurité de l'ONU a imposé une dictature"
et encore quelques autres...

Légitimation du terrorisme dont la France a été victime notamment en 1995, dictature dont la France (l'un des cinq membres permanents) serait l'un des acteurs, voilà les messages pleins d'humanité que le Guide Suprême de Lybie apporte en France à notre compréhensif Président de la République.


Irreal Politik

Pourtant, contrairement à ce que certains zélotes du sarkozysme ambiant pourraient penser, il ne s'agit pas ici de faire le procès de la Realpolitik, que le candidat Sarkozy avait pourtant dressé : "elle fait renoncer à ses valeurs sans gagner des contrats" (Strasbourg, novembre 2006). La Realpolitik peut effectivement s'appliquer dans une certaine mesure, l'"idéalisme ou le pacifisme bêlant" comme le dit Pierre Moscovici ne sont pas non plus deux horizons souhaitables. En revanche, cette fois-ci, on dépasse tout à fait les limites de cette définition réaliste de la politique internationale. Au-delà des concessions absolument grotesques que l'on a faites à Kadhafi (rencontrer - sic - 200 Françaises "musulmanes", installer sa tente dans l'enceinte de l'hôtel Marigny, délégation pléthorique...) et que l'on refuse même au Président des Etats-Unis, comment ne pas au moins exprimer une condamnation ferme suite aux propos inqualifiables qu'il vient de tenir ? Comment croire à sa volonté réelle de se réinsérer dans le concert des Nations (seul argument "justifiant" sa visite) quand on prononce un tel discours ?


Les justifications de trop


Face à un tel embarras, on a tout entendu ce week-end pour légitimer cette invitation, du faux bon sens à la remarque ouvertement grotesque ou dangereuse :

1. Et les contrats, ma bonne dame !


On parle de quelques avions et d'une éventuelle centrale nucléaire. Rien de chiffré, rien de précis. Bien évidemment, concernant l'aéronautique en tout cas, la France ne va pas délibérèment rejeter ces commandes. Mais il est proprement inqualifiable d'avoir entendu plusieurs responsables de l'UMP déclarer tout au long du week-end, que vu l'état des finances de la France, ces commandes étaient les bienvenues et qu'elles nécessitaient que l'on se taise sur tout. Tout d'abord, ces commandes ne règlent même pas le problème du commerce extérieur français (avant tout créé par le déficit de R/D et le manque de PME exportratrices) mais en outre cet aveuglement ne garantit en rien les commandes futures.

Kadhafi-Sarkozy-2.JPGL'Allemagne est la première puissance exportatrice mondiale. Ses exportations vers la Chine notamment sont d'un montant plus de dix fois supérieur à celui de la France. Cela n'a pas empêché la chancelière Angela Merkel de tenir un discours extrêmement ferme avec la Chine (elle va même recevoir le Dalaï-lama). Elle en a d'ailleurs encore fait la démonstration ce week-end avec le président du Zimbabwe, Robert Mugabe. L'argument des contrats est donc doublement mensonger : sur l'impact réel de ces contrats tout d'abord et le rôle que joue véritablement le Président de la République dans la conclusion de ces mêmes contrats ; sur son opposition catégorique ensuite avec tout discours établissant des principes clairs de respect des droits de l'homme.

A titre de démonstration par l'exemple, en dépit de tout le faste déployé pour recevoir Kadhafi, ce dernier a écarté cette demaine GDF et Total de l'attribution de quatre nouveaux périmètres d'exploration gazière au profit notamment de Shell ou de Gazprom.

2. La perle (un habitué) : "Les infirmières bulgares méritaient bien une visite"

On nous l'avait pourtant promis : "aucune contrepartie". Voilà donc que Jean-Pierre Raffarin, l'auteur de cette remarquable saillie, vend la mèche. Vous libérez les infirmières bulgares et je vous laisse parader librement, le jour de l'anniversaire de la Déclaration des droits de l'homme, sur les Champs Elysées. Réfléchissons deux minutes. Cela signifierait-il que tout otage français vaudrait tous les renoncements ? Marulanda (le leader des FARC) peut-il être reçu officiellement en France s'il libère Ingrid Betancourt (dont nous souhaitons tous au passage la libération) ? Les preneurs d'otages, les terroristes (encensés par Kadhafi) n'ont qu'à bien se tenir. La repentance en France, on n'aime pas, et ils auront beau comme Kadhafi avoir tuer et torturer des milliers d'innocents dont les infirmières bulgares et le médecin palestinien, s'ils nous signent un petit chèque même en blanc, des comptes, des vrais, sur leurs agissements, ils n'en auront pas à rendre.


La visite est désormais et malheureusement inévitable. Mais on ne peut croire que le Guide suprême libyen soit en outre reçu à l'Assemblée Nationale, enceinte par excellence de l'exercice démocratique dont Kadhafi prive les Lybie depuis plus de 35 ans. Qu'au moins M. Sarkozy entende cette opposition qui sait être audible et refuse de l'accueillir dans cette enceinte.

Compléments :

- lien vers la vidéo du Dr
Ashrat Ahmed Gomma El Hagoug lors de son audition par la Commission d'enquête sur la libération des infirmières bulgares mise en place par l'Assemblée nationale, ce médecin torturé pendant plus de sept ans a exhorté la France à ne pas recevoir le colonel Kadhafi comme un chef d'étranger "normal" ; 
- lien vers une récente déclaration incroyable de Rama Yade. A ajouter avec les propos de Kouchner, déclarant ne pas vouloir être présent au dîner d'Etat autour de Kahafi. A vrai dire, on ne l'aurait pas remarqué... Le remaniement n'est pas loin...

N'hésitez pas à participer au sondage (pas si idiot que ça) ci-contre

 

John_G 
par Section socialiste de Sciences-Po publié dans : Questions internationales
Jeudi 6 décembre 2007
En complément de l'article d'Etienne Longueville ci-dessous, rappelons simplement que parfois, Sarkozy arrive à oublier qu'il a été un jour candidat. "Je ferai tout ce que j'ai dit"...

 



par Section socialiste de Sciences-Po publié dans : Questions internationales

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