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Mercredi 14 mai 2008

Dans un contexte où les divisions de la majorité, en particulier sur le dossier environnmental (récent camouflet sur le projet OGM), sont de plus en plus saillantes, la rediffusion de cet article de Florence Damiens, déjà diffusé dans le dernier numéro d'Allons voir si la rose, permet d'expliquer les raisons fondamentales de ce couac général qu'est le Grenelle de l'environnement.


On a beau être de gauche, être militant on est également citoyen.
On a beau s'engager pour des principes, des valeurs, on vise et désire avant tout le bien commun. Dès lors, lorsque le président de la République N. Sarkozy a annoncé que la question environnementale devait prendre toute sa place dans la politique française et décidait pour cela la réunion d'un « Grenelle de l'environnement »,on ne pouvait qu'espérer sa réussite. Malheureusement, le Grenelle n'a été que de la poudre aux yeux, qu'un amas de propositions floues, décevantes et peu convaincantes. Voici pourquoi.

 

Tout d'abord et avant tout, le Grenelle déçoit par son contenu même. Les journalistes auront beau s'extasier sur le processus, sur son caractère novateur, il n'en reste pas moins vrai que ses propositions sont floues ou, quand elles ne le sont pas, restent bien en deçà des exigences minimales qu'il faut avoir pour faire face aux enjeux environnementaux. Nous pouvons diviser cet amas de propositions en trois catégorie :

- la première serait celle des propositions « art du vague et du vide » qui nécessiteraient d'importantes précisions (sur leur contenu, leur organisation, leur financements -vu que les caisses de l'Etat sont vides selon le président- etc.). Ces mesures, comme la « 
Création d’une Haute autorité indépendante de médiation des conflits sur l’expertise et l’alerte », sont majoritaires et ne sont soumises à aucune contrainte, comme un calendrier de réalisation ;

- le second type de propositions est celui des propositions qui « s'auto annulent », donc non contraignantes, à l'instar d'une réduction de 50% de l'utilisation des insecticides... Si nous trouvons une technologie alternative (sûrement grâce au fantastique budget de la recherche française...). Ainsi, après les belles phrases du Grenelle, l'Etat peut sans soucis autoriser la commercialisation de l'insecticide Cruiser qui représente pourtant un danger grave pour la survie des abeilles, à la grande joie des apiculteurs français ;

- la troisième catégorie serait celle des mesures molles, en deçà des exigences. Là, les mesures sont plus précises (si on omet de considérer l'invisible budget) avec un calendrier. C'est bien. Si elles respectaient les conditions indispensables pour lutter efficacement contre les pollutions et le réchauffement climatique (en suivant par exemple rapport du GIEC) cela serait mieux. Par exemple, une des mesures phare était l'amélioration de l'isolement des bâtiments (premier émetteur de CO2 à Paris, donc avant les transports, selon le bilan carbone de la ville). Cependant, seuls les bâtiments publics et les bâtiments neufs sont véritablement concernés alors que le privé ne serait soumis qu’à de vagues « 
mécanismes incitatifs puissants ». Ainsi, dans les plans pour 2020, seraient visés seulement 20 % des les bâtiments tertiaires, 12 % des les bâtiments résidentiels et un tiers des bâtiments neufs. En réalité, il faudrait isoler au grand minimum 20% de l’ensemble des bâtiments.

 

Ainsi, dans ses propositions même, le Grenelle de l'environnement paraît déjà bien flou et bien peu réalisable. Soyons cependant indulgents et considérons que ce rapport constitue seulement la première étape. Soit, regardons alors l'étape 2: sa réalisation, sa transformation en lois et actions concrètes. Et là malheureusement, c'est pire. Deux arguments jouaient en faveur du Grenelle. Le premier était son caractère novateur, son esprit même, c'est-à-dire la capacité de réunir autour de la table différents acteurs en vue de trouver la meilleure solution possible (hommes politiques, associations, entreprises, experts etc.). Or cet esprit, un fois la vague médiatique passée, s'est retrouvé bien asséché. La suite du Grenelle se caractérise plus par un non respect et le mépris des conclusions, comme le moratoire sur les Organismes génétiquement modifiés (OGM), valide jusqu'en avril 2008 soit jusqu'au début des ensemencements (et non après). Le deuxième argument en faveur du Grenelle était son caractère éducatif,« sensibilisateur » auprès de la population. Je répondrai que, concrètement, la plupart des Français n'ont qu'une vague idée de ce qu'est le Grenelle et que son poids pèse peu face à l'image d'un président qui consomme, aime le « toujours plus » et les voyages en jet privé. 

 

Car c'est en effet cette image, ce slogan du « travailler plus pour gagner plus » comme la question actuelle du pouvoir d'achat qui nous montrent à quel point le Grenelle n'a été que vent. Le Grenelle aurait valu la peine, aurait été une véritable avancée pour la France et le monde, s'il avait provoqué un véritable débat, une véritable réflexion sur notre société suivie de mesures fortes comme la taxe carbone. Ce que nombre de nos politiques dont les membres du gouvernement n'ont pas compris c'est que l'urgence environnementale et, en particulier climatique, nécessite plus qu'un paquet de mesures floues sans budget alloué. Comment une même présidence aidée d'un même gouvernement peut-elle  juxtaposer en huit mois la question de la croissance en prônant un « travailler plus pour gagner plus pour consommer plus », la question du pouvoir d'achat et celle de l'environnement sans même poser la question de la viabilité de notre modèle? Le Grenelle ni les pouvoirs ne proposent une réflexion globale sur une refonte du système afin d'assurer une meilleure répartition des richesses tout en préservant l'environnement. C'est donc sur la base d'un « meilleur » bien être, pas nécessairement synonyme de « toujours plus », que la société doit fonder sa réflexion. Le Parti Socialiste a ici un rôle majeur à jouer en continuant à prôner une politique du progrès tout en renforçant la place de la question environnementale qui doit intervenir au centre de toute politique. L’impulsion donnée par la candidate socialiste Ségolène Royal lors des présidentielles comme la création d'un pôle écologique au sein du parti ( http://poleecologiquedups.typepad.fr) constituent une véritable chance pour le parti pour qu'il se décide définitivement à prendre le problème à bras le corps: proposer une vision différente de la société, où le collectif et le bien-être physique et moral sont placés avant la consommation individuelle, avant le plus.

 

Voilà ce que le parti peut, doit faire et fera je pense, s'il réussit sa rénovation, loin de la zappette médiatique et peu réfléchie du président et de son équipe. 

Florence Damiens

par Section socialiste de Sciences-Po publié dans : Energie - Environnement
Jeudi 13 décembre 2007

Pacte de Nicolas Hulot, démarche engagée par Al Gore, « Grenelle de l’Environnement » : le thème de l’urgence d’un effort volontariste en faveur de l’environnement s’est imposé avec une rapidité étonnante dans le débat public dans la période récente. Un consensus semble même s’être dégagé dans le sens d’une prise en compte transversale des problématiques environnementales dans nos politiques publiques. Si l’on peut se réjouir que ces actions contribuent à une sensibilisation de l’opinion aux enjeux environnementaux tout en restant prudents quant à la portée réelle du Grenelle de l’Environnement et de certains de ses effets d’annonce, il convient d’aborder avec beaucoup de méfiance ce nouveau « consensus »… Il appartient ainsi aux socialistes d’opérer une véritable clarification sur ce point, au profit d’une conception rationaliste, progressiste et démocratique de l’écologie.

 

Méfions-nous des « faux consensus » et appliquons leur aussi le principe de précaution…

 

L’écologie et les politiques environnementales font l’objet de deux grandes approches qu’il convient de bien distinguer.

 

D’un côté apparaît une conception rationaliste et progressiste qui voit dans le progrès technique et dans les techniques de marché, des instruments possibles au service du développement durable. Cette approche consiste concrètement, sans pour autant nier que des amendements doivent être apportés à nos pratiques et à notre modèle de croissance, à concevoir l’innovation technologique comme un gisement de solutions aux problèmes environnementaux. Elle implique un renforcement de l’effort de recherche et développement, par ailleurs vecteur de croissance économique. Elle n’exclut pas d’emblée non plus la réflexion et le débat sur le recours à des mécanismes de marché pour orienter les comportements des acteurs tels que la mise en place de marché de droits à polluer notamment.

 

Club-de-Rome.JPGDe l’autre côté apparaît une autre conception à laquelle l’écologie s’est souvent résumée dans les représentations les plus stéréotypées, celle d’une écologie fondamentaliste, préconisant une révision profonde de nos modèles de développement, vouant une grande méfiance aux avancées technologiques et conférant même pour certains à la nature une dimension presque religieuse. D’une certaine manière, le parti de la décroissance en constituait la manifestation dans les années 70 et encore aujourd’hui.

 

La contradiction entre ces deux visions apparaît ici clairement. Cependant, le consensus actuel, à l’image de l’engouement presque unanime pour le pacte environnemental de Nicolas Hulot pendant la campagne présidentielle, doit interpeller. Ne serait-il pas le fruit d’une ambiguïté, ou même de l’amalgame entre ces deux grandes conceptions de l’écologie qui ont bien peu à voir et sont même contradictoires ?

 

Si ces deux approches ont pour point commun la conscience de la nécessité de promouvoir un développement soutenable, respectueux des équilibres naturels, elles se fondent sur deux optiques radicalement différentes dans leur philosophie générale. L’illusion d’un consensus provient sans D--croissance-copie-1.JPGdoute du fait qu’elles peuvent converger sur certaines mesures d’ordre pratique ici ou là.

 

C’est pourtant entre ces deux visions radicalement différentes dans leur philosophie que se situent le véritable débat et le véritable enjeu. Or le consensus récemment dégagé ne permet pas de faire la part des choses entre ces deux conceptions, il tend plutôt à tracer une ligne de clivage simpliste entre ceux qui seraient sensibles à l’enjeu environnemental et ceux qui ne le seraient pas. Au final, ce qui est présenté comme le fruit d’une prise de conscience inédite contribue paradoxalement à passer à côté des véritables enjeux et à bloquer le débat…

 

L’on pourrait d’ailleurs disserter à l’envi sur l’ambivalence du consensus en politique plus généralement : il peut être un facteur de prise de conscience et d’accélération de la décision politique comme il peut être, bien souvent, le fruit d’une ambiguïté et retarder la révélation des vrais enjeux du débat…

 
 

Un impératif de clarification pour les socialistes face à la tentation insidieuse de l’obscurantisme et du malthusianisme

 

En plus de brouiller les cartes, le consensus actuel semble signer le triomphe ou tout du moins la propagation d’une vision fondamentaliste. Cette approche trouve un terrain d’autant plus prospère dans un contexte de scepticisme ambiant qui favorise les raisonnements malthusiens dans l’opinion publique en France et probablement plus généralement en Europe. Difficile dans ces conditions, sans céder pour autant à un discours paranoïaque sur l’existence d’une supposée « pensée unique », d’adopter une posture explicitement rationaliste sans être assimilé à un adversaire de la prise de conscience écologique.

 

Pourtant, les socialistes sont attendus sur ce point. Attachés à l’héritage du rationalisme des Lumières, la gauche doit porter clairement et explicitement une vision positive et progressiste de l’écologie. Soucieux d’apporter des réponses transversales aux problématiques environnementales,Eoliennes.JPG les socialistes n’ont pas attendu l’engouement actuel pour ces questions pour s’en saisir. Cependant, loin de céder à la tentation du mimétisme, ils doivent avoir aujourd’hui avoir le courage d’apporter une clarification dans le débat actuel et d’affirmer leur préférence pour une conception rationaliste de l’écologie.

 

Il s’agit, dans le respect d’un principe de précaution essentiel pour la santé publique, de ne pas céder par automatisme à un scepticisme mécanique face à toute innovation. Cette « technophobie » est pourtant présente, implicitement et peut-être même inconsciemment, dans les discours ambiants. Or l’écologie ne saurait constituer le cheval de Troie d’une technophobie qui constituerait un nouvel obscurantisme.
 

Progressisme et rationalisme ne signifient pas pour autant confiance aveugle dans la technologie et occultation des grands débats sur les choix technologiques et énergétiques comme ce fut le cas en France concernant les conditions dans lesquelles a été lancé notre programme nucléaire. Au contraire. Le débat public et la démocratie ont encore beaucoup de progrès à accomplir dans ce domaine.

Il est ainsi essentiel que cette conception rationaliste se double d’une conception démocratique des grands choix technologiques, associant au maximum les citoyens, les chercheurs, les intellectuels et, sur les questions éthiques, les représentants des cultes à la délibération politique. C’est sur ce point essentiel aussi que les socialistes doivent se distinguer de la droite qui, à l’occasion d’un choix essentiel, celui du développement du réacteur EPR, a administré la preuve qu’elle goûtait peu le débat sur les choix technologiques ou d’une écologie technophobe qui aspire aussi peu à un débat équilibré sur les OGM notamment.

 

Parce que céder au pessimisme et au malthusianisme ne serait pas moins qu’un renoncement aux valeurs de la gauche et à sa filiation à la pensée des Lumières, la gauche doit donc faire entendre une voix différente et claire en matière écologique, dans le sens d’une conception progressiste, rationaliste et démocratique. Le processus actuel de rénovation et de questionnement sur l’identité de la gauche est l’opportunité d’opérer cette clarification…

Bastien Taloc

par Section socialiste de Sciences-Po publié dans : Energie - Environnement
Mardi 11 septembre 2007

Une véritable politique de recherche des liquidités à tout prix, court-termiste voire de vente des « bijoux de famille » semble continuer et s’étendre à l’ensemble de la scène énergétique (après GDF notamment). Il faudrait maintenant privatiser ou tout au moins ouvrir le capital d’Areva. Rappelons que l’entreprise, numéro un mondial de la filière nucléaire, est détenue à près de 90% par l’Etat via notamment le CEA (Commissariat à l’Energie Atomique).

Une vieille idée de Sarkozy commence à émerger à nouveau, celle d’un rapprochement entre Areva et Alstom. Plusieurs scénarii sont possibles mais au-delà de l’hypothèse dangereuse et catastrophique d’une ouverture d’ensemble du capital Areva (c’est-à-dire y compris la filière de l’enrichissement) pour la sécurité du pays, étudions la plus « raisonnable ».

L’idée serait de rapprocher Alstom, fabricant des centrales avec la filiale Areva NP (ex Framatome), qui est détenue à 66% par Areva et à 34% par Siemens. Or, Alstom est détenue depuis 2006 à hauteur de 25% par le groupe Bouygues qui souhaite se diversifier dans d’autres secteurs, alors que l’une de ses filiales, Bouygues Télécom, accuse de sérieuses difficultés. Il s’agirait donc pour l’Etat français d’exercer son option de rachat sur les parts détenus par Siemens et de les attribuer à Alstom.

Au-delà de l’opposition évidente que cela suscite chez Siemens, on peut s’interroger sur l’intérêt stratégique d’une telle décision. Areva est déjà le leader mondial et sa force est précisément de maîtriser l’ensemble du cycle (de l’extraction du minerai à son retraitement en passant par la constructionPDM-nucl--aire.JPG des centrales). Alors que les questions de transfert de technologie (voir de pillage) sont particulièrement sensibles, la propriété publique du capital est une garantie de la sécurité et de l'autonomie de l’entreprise nucléaire. Cette ouverture de capital qui devrait revenir à privatiser Areva NP pour que l’opération soit intéressante financièrement pour Alstom, mettrait en péril cette sécurité. En outre, si l’accès d’Areva à certains marchés est rendue difficile (notamment aux Etats-Unis) par sa soi-disant propriété publique, cette décision ne changera rien aux tentations protectionnistes des Etats-Unis. Parallèlement, alors que l’entreprise est confrontée à des difficultés aussi bien dans la mise en place de l’EPR en Finlande que dans le traitement des déchets, cela viendrait la déstabiliser au plus mauvais moment. Enfin, cette situation profiterait davantage à Alstom et à Bouygues qu’à Areva elle-même. L’Etat actionnaire a pour vocation de privilégier l’intérêt de ses entreprises avant celui des entreprises détenues par des capitaux privés… même amis du Président de la République !

Dans ce secteur stratégique, espérons en tout cas que cela donnera lieu à un véritable débat sur cette politique industrielle et énergétique qui mérite bien mieux que cette agitation et que ces décisions à l'emporte-pièce. L'intérêt d'Areva est très peu perceptible dans cette affaire et au-delà de la filière nucléaire française dans son ensemble. La recherche sur la 4ème génération doit aussi être l'une des priorités d'Areva, il s'agit d'un objectif d'intérêt public (gestion des déchets nucléaires notamment) que seuls des capitaux publics peuvent permettre d'assurer.

Les socialistes doivent ainsi dépasser une partie de leur méfiance stérile à l'égard de cette énergie et affirmer bien au contraire la volonté de la France et de l'Etat français à continuer à être les fers de lance mondiaux en la matière, en ne le bradant pas à des intérêts privés inconciliables avec les spécificités et les enjeux de la maîtrise de ces technologies.

Jonathan Gindt
par Section socialiste de Sciences-Po publié dans : Energie - Environnement
Mardi 11 septembre 2007
Il nous l’a assez dit : l’homme a « changé » ! Il veut incarner la « rupture ». Sauf que la ficelle grossière, qui a malheureusement marché, commence à céder sous le poids des contradictions voire de la schizophrénie de l’éternel candidat Sarkozy. C’était dit, c’était « simple, clair et net », la participation de l’Etat ne devait pas descendre en-deçà de 70% dans le capital de GDF. Ce qui était aussi assez clair mais pas très net, c’est que Sarkozy était opposé au projet de son ancien Premier ministre favori, qui voulait fusionner GDF et Suez.

Non, tout cela n’a en réalité pas existé. Alors qu’il en avait l’une de ses priorités le soir du 6 mai, le dossier s’enlisait. Et puis, Gérard Mestrallet (PDG de Suez) s’est agité, médiatiquement. Le Président ne supporte pas que l’on essaie de lui voler ne serait-ce que trois minutes de temps médiatique. Il a donc répondu à l’insolent, en quasiment une semaine, en déclarant, tout à trac, qu’il était pour la fusion finalement et que la part de l’Etat dans la capital du groupe ainsi constitué allait passer à 34-35%. Au-delà de ce mensonge d’Etat qui remet en cause une fois de plus la crédibilité de la parole politique, venons-en au fond de cette affaire, beaucoup plus inquiétant en termes de politique industrielle mais aussi et surtout énergétique.
 


La différence entre l’énergie et les petits pois* 
 

L’Etat ne peut pas tout, mais il peut beaucoup. En matière énergétique, on touche précisément à un secteur au sein duquel le rôle de l’Etat est essentiel, en tant que propriétaire du capital des entreprises concernées.

Tout d’abord parce qu’il s’agit d’un secteur stratégique, dont découle tout simplement le fonctionnement pérenne de notre économie qui ne peut être assuré que grâce à un contrôle permanent de la filière énergétique et à une pleine maîtrise de la sécurité et de la diversification de nos approvisionnements.

Ensuite parce que cela est tout simplement pragmatique, de l’ordre du principe de réalité. La plupart des principaux pays producteurs (membres de l’OPEP ou non) détiennent des entreprises au capital nationalisé (Gazprom bien évidemment, mais aussi la Sonatrach, PDVSA, Pemex…). Ces entreprises, au vu de la manne pétrolière et gazière qu’elles engrangent, détiennent des réserves colossales de dollars. Or, elles savent toutes que cette manne n’aura qu’un temps et s’intéressent aux entreprises distributrices pour s’insérer sur leurs marchés et contrôler l’ensemble de la chaîne. Sans que personne ne le remarque pour l’instant, Gazprom ou la Sonatrach par exemple sont déjà présentes en France, via des filiales de distribution.

Pour se protéger face à l’appétit vorace de ces entreprises, seule la propriété publique du capital des entreprises énergétiques est suffisamment sécurisant. L’Etat n’a certainement pas vocation à entrer dans le capital de l’ensemble des entreprises françaises, bien au contraire. Mais dans ce cas de figure précis, et a fortiori en ce qui concerne la maîtrise de la filière nucléaire pour EDF ou Areva, un capital trop flottant constituerait un risque majeur pour la pleine maîtrise de notre politique énergétique. Or, en réduisant la part de l’Etat à 35% dans le groupe GDF-Suez, Nicolas Sarkozy a fait le choix de fragiliser la stabilité de cette entreprise. Comment éviter, comme les Russes l’ont fait dans le capital d’EADS via la banque VTB (ils avaient acquis plus de 5% du capital d’EADS) que cela se reproduise avec GDF Suez et que Gazprom ait de la sorte un droit de regard sur l’approvisionnement français ? Sans entrer dans une paranoïa de retour de la guerre froide, ces questions méritent d’être posées. Comme d’habitude, elles ont été évacuées par la perpétuelle agitation sarkozyste.

 

La théorie des jeux version sarkozyste : perdant pour le public, gagnant pour le privé

Mestrallet.JPGEn réalité, les modalités de l’accord sont encore plus ahurissantes. Gérard Mestrallet, qui criait ses grands dieux qu’il ne voulait pas se séparer de la filiale Suez Environnement, a finalement accepté de la filialiser. S'il esmble garder toutefois un large contrôle sur cette filiale, via un pacte d'actionnaires, on se demande pourquoi, alors que cette branche est la vraie « pépite » du groupe Suez, il la place de cette façon face à un risque évident d'OPA inamicales.  
On le comprend d’autant moins que la logique industrielle de Suez était la bonne et que la complémentarité entre les deux branches (Energie et Environnement) est essentielle. Dans les pays émergents (Chine, Inde ou encore Brésil), c’est grâce aux contrats obtenus par Suez Environnement que des débouchés s’ouvraient ensuite dans le domaine énergétique. Comment cela sera-t-il possible dans le cas de figure très probable où Suez Environnement, au capital plus que flottant, s’autonomise de plus en plus ? En outre, il ne faut pas avoir la mémoire courte et se rappeler que Veolia avait l’ambition d’acquérir le pôle Environnement de Suez lors des premiers épisodes de la fusion. Cette solution permettrait de conserver la société dans le giron français mais créerait une situation inédite de monopole puisque Suez et Veolia se partagent depuis plusieurs années aussi bien les marchés de distribution de l’eau que de collecte des déchets dans l'Hexagone.

 

Ensuite, pour GDF. Le seul point positif de cet ensemble, c’est la puissance de frappe du groupe en matière de GNL (Gaz Naturel Liquéfié). Ce marché qui est en train d’exploser est prometteur. Suez détenait déjà 8% du marché mondial tandis que GDF était le leader européen du secteur. Mais, même si le nouveau groupe devient numéro un mondial en la matière, c’est tout de même un élément bien insuffisant en comparaison aux risques importants de la fusion déjà évoqués et de ceux qui suivent.

 

« Il vaut mieux avoir 35% d'une entreprise qui fait 70 milliards d'euros de chiffre d'affaires ou 70% d'une entreprise qui en fait 35 » (Nicolas Sarkozy)… « Ah bon ? » (Roselyne Bachelot) 

 

Rappelons simplement que le calcul revient au même. Autrement dit… 24,5 milliards € dans les deux cas. Cette fusion n’est donc certainement pas une « bonne affaire » pour l’Etat actionnaire, d’autant plus que son poids, son influence seront nettement réduits au sein du conseil d’administration. Grâce à la propriété publique des entreprises énergétiques, la politique énergétique était réellement pilotéepar l’Etat. Le choix de la filière nucléaire a en outre permis de renforcer considérablement notre indépendance énergétique et de faire en sorte que les prix de l’énergie en France soient nettement inférieurs à ceux du marché. D’ailleurs, dans les critères retenus par les entreprises dans leurs choix d’implantations, qui font que la France reste le 3ème ou le 4ème récepteur mondial d’IDE, l’accès facile aux infrastructures et le coût de l’énergie sont des facteurs déterminants.

 Prix-UE---lectricit---professionnels-copie-2.JPG
Prix de l'électricité pour les professionnels - pays de l'UE27

Une véritable complémentarité s’était par ailleurs instaurée entre EDF et GDF, qui étaient même associés au sein de l’entité EDF-GDF Services (dissoute en 2003) qui embauchait 64 000 agents. De véritables économies d’échelle avaient été réalisées et le service public était assuré, permettant l’accès au gaz et à l’électricité des habitations les plus reculées sur le territoire, sans que cela ne remette en cause l’équilibre financier de l’entreprise, bien au contraire. EDF et GDF restent d’ailleurs associés fortement dans l’imaginaire collectif. Les deux entreprises font devoir faire preuve de trésor de communication pour se dissocier.

Des consommateurs bientôt électrisés… par leur facture !

 

Mais surtout, quel impact cela va-t-il réellement avoir sur les consommateurs ? Les tarifs réglementés (une absurdité pour nos contempteurs du libéralisme échevelé) avaient permis et permettent encore de maintenir les prix aux particuliers très en deçà de la moyenne européenne.

Electricit---prix-UE.JPGPrix de l'électricité pour les particuliers - pays de l'UE27


Surtout, puisque la mode est plus que jamais au benchmark international, observons la situation de nos voisins européens ayant déjà totalement libéralisé leurs marchés. Aussi bien en Allemagne qu’en
Grande-Bretagne, cela a déjà été fait (l’opérateur historique en Grande-Bretagne, Centrica, n’est plus détenu qu’à hauteur de 30% par l’Etat britannique), la libéralisation est quasiment achevée. Dans le premier pays, les prix ont augmenté de 100%, dans le deuxième de 65%. Quel est donc l’aspect profitable de cette libéralisation ? Pourquoi les tarifs réglementés ne pourraient-ils pas être maintenus dans la mesure où ils permettraient de maintenir la péréquation mais assureraient aussi le financement d'une rente de monopole permettant l’innovation technologique ? A quoi d’ailleurs l’éclosion de multiples distributeurs voire producteurs forcément marginaux sur la scène énergétique française servirait-il, quand les investissements nécessaires en matière de prospective énergétique nécessitent une envergure financière colossale ?

L’alternative consistant à fusionner EDF avec GDF a été, nous dit-on, travaillée. Patrick Devedjian reconnaît même que les socialistes, par cette proposition ont « politiquement raison, mais juridiquement tort ». De fait, la fusion entre les deux grandes entreprises françaises aurait conduit à attribuer près de 90% du marché énergétique à une même entreprise, ce qui était au passage déjà le cas, sauf qu’il s’agissait de deux structures distinctes mais associées. Selon certains, la fusion EDF-GDF aurait donc nécessiter de la part d’EDF des cessions de centrales nucléaires pour que la fusion soit validée par la Commission. Mais on peut se demander pourquoi seul ce scénario des actifs nucléaires a été envisagé ?

On aurait pu imaginer un scénario bien différent, dans lequel EDF et GDF se délestent d'une partie de leurs actifs (le GNL pour GDF par exemple) au profit de Suez éventuellement, permettant à cette dernière de se spécialiser dans le secteur des énergies alternatives, la France accusant un retard évident en raison de la culture nucléocrate d’EDF. Un pôle public d’excellence aurait été constitué dans le domaine du nucléaire, de l’électrique et du gaz, avec une véritable maîtrise (aussi bien politique que capitalistique) par l’Etat de ces filières hautement stratégiques. Cela aurait permis un maintien du niveau des prix (accès égalitaire à l’énergie et avantage compétitif indéniable pour la France), une garantie de la maîtrise de nos outils industriels (stratégiques et potentiellement dangereux) par des intérêts français et l’émergence d’un nouveau pôle, autour de Suez et de son pôle Environnement d’un leader dans les énergies alternatives, nouveau défi de ce siècle.

Mais la précipitation qui a prévalu dans ce dossier a fait qu’aucune réflexion d’ensemble n’a été menée, malgré la nécessité évidente de la mise à plat d’un tel dossier à l’Assemblée nationale. C’est pourtant une décision stratégique majeure qui a été prise. Il sera très difficile voire impossible de revenir dessus dans les prochaines années.

Se battre pour que les services publics cessent d'être dilapidés, pour que la France maintienne son indépendance stratégique, ce sont pourtant des causes essentielles qui doivent mener notre réflexion, dans un cadre communautaire renouvelé. Prenons l'initiative, dès maintenant !

Jonathan Gindt

* Avec beaucoup de respect pour nos amis producteurs de petits pois, bien évidemment.

par Section socialiste de Sciences-Po publié dans : Energie - Environnement
Dimanche 12 août 2007
socialecologie.jpg
Socialécologie est une association qui aspire à l’émergence d’un projet de société apte à résoudre les problèmes écologiques et sociaux de notre temps, dans le contexte d’une économie mondialisée. Elle mêle réflexion, militantisme au sein de la gauche réformiste et éducation populaire. Lisez la Charte de ce groupe transcourant de militants socialistes qui a fait du développement durable la priorité de son engagement militant.

En plus de leur blog, je vous propose de parcourir le diaporama qu'ils ont diffusé.

 
par Section socialiste de Sciences-Po publié dans : Energie - Environnement

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